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Richesses naturelles encerclées par la terreur : pourquoi les attaques dans le nord du Mozambique ?

Des survivants de l'attaque du 5 juin qui ont perdu leurs proches et leurs maisons dans le village de Naunde, district de Macomia, province de Cabo Delgado, au Mozambique. Photo: Borges Nhamire. Utilisée avec permission.

Lorsque la société australienne Triton Minerals a annoncé fin 2014 qu'elle avait découvert les plus grands gisements de graphite du monde dans le nord du Mozambique, cette nouvelle a été accueillie comme une bénédiction alors que le pays peine à restructurer sa dette extérieure. Le graphite, un composant essentiel du développement des batteries lithium-ion [fr] utilisées pour les véhicules électriques et hybrides, est très recherché dans le monde ces dernières années.

Les 115,9 millions de tonnes de graphite s'ajoutent aux impressionnantes réserves minérales de la province de Cabo Delgado au Mozambique, dont 40% des réserves mondiales de rubis connues, découvertes en 2009, en plus du gaz et du pétrole qui, selon les projections gouvernementales, feront du pays le troisième exportateur de gaz naturel du monde après le Qatar et l'Australie à partir de 2022.

Cependant, la promesse de richesse pourrait être menacée par des épisodes de violence extrême de la part de groupes armés dont les motivations restent encore floues pour les autorités locales.

La violence a commencé en octobre 2017 lorsqu'un groupe de 30 hommes masqués a lancé des attaques pendant trois jours contre des postes de police à Mocímboa da Praia, une ville d'environ 30 000 habitants située à 100 kilomètres au sud de la frontière avec la Tanzanie. Selon la police, l'attaque a fait 16 morts, dont 14 dans le groupe armé et 2 policiers.

C'était le premier épisode d'une série d'attaques similaires dans la région au cours des mois suivants. Depuis lors, 27 attaques ont été enregistrées dans la province, faisant au moins 95 morts, fonctionnaires et civils, selon le décompte du site d'information mozambicain Zitamar News. Seize de ces attaques se sont déroulées rien qu'en mai et juin, au cours desquelles 650 maisons ont été incendiées et 62 personnes tuées, la moitié par décapitation. Le journal a rassemblé des données sur ces attaques depuis octobre 2017 et a également créé une carte interactive indiquant l'emplacement et les détails sur chaque incident.

Une autre liste d'attaques compilée par des utilisateurs de Wikipédia en anglais utilisant les médias locaux a enregistré 103 morts jusqu'à ce jour.

Les violences ont provoqué la panique parmi les habitants de la région, forçant beaucoup d'entre eux à abandonner leurs maisons et à se réfugier dans les villes voisines. L'archipel des Quirimbas a accueilli le plus grand nombre de personnes déplacées à l'intérieur du pays, bien que le nombre exact ne soit pas connu. Selon un article d’Agência Lusa, les îles d'Ibo et Matemo ont à elles seules ont accueilli 1 500 personnes déplacées au cours de la première moitié de juin 2018.

Une attaque a eu lieu le 23 juin à seulement cinq kilomètres de l'un des sites d'exploitation de gaz naturel. Bien que le gouvernement affirme que les attaques n'affectent pas les investissements dans la province, deux compagnies pétrolières et gazières ont annoncé la suspension de leurs activités jusqu'à ce que la situation soit normalisée.

Les attaques dans la province de Cabo Delgado ont suscité de fortes suspicions de terrorisme à motivation religieuse. Depuis la première attaque en octobre 2017, la population locale a qualifié les groupes armés d'”Al-Shabaab” [fr], bien qu'il n'y ait aucun lien prouvé avec le groupe islamique extrémiste somalien.

La majorité de la population mozambicaine est chrétienne, mais environ 18% s'identifient comme musulmans qui vivent principalement dans la partie nord du pays.

En fait, aucune de ces attaques n'a été publiquement revendiquée, ce qui inquiète davantage encore l'opinion et les autorités. Le financement de ces attaques, les types d'entraînement militaire utilisés et les véritables motivations des attaquants restent flous.

Pas pour la foi, pour l'argent

Maisons détruites après une attaque sur le village de Naunde le 5 juin, district de Macomia, Cabo Delgado, Mozambique. Photo par Borges Nhamire. Utilisée avec permission.

Alors que les autorités locales continuent de chercher des motifs, une étude publiée en mai 2018 par des chercheurs de l'Institut d'études sociales et économiques (IESE) et de la Fondation du mécanisme de soutien de la société civile (MASC) fournit quelques indices. Les auteurs de l'étude ont effectué trois visites à Cabo Delgado entre novembre 2017 et février 2018 et ont interviewé des chefs religieux, des parents de jeunes ayant rejoint les groupes et des autorités locales, parmi d'autres acteurs concernés.

La recherche affirme que les groupes armés ont des origines dans la province de Cabo Delgado avec un groupe initialement connu sous le nom de “Ahlu Sunnah Wa-Jamma”, qui signifie en arabe “adeptes de la tradition prophétique et de l'Oumma (la communauté religieuse”. Ils sont connus pour leur rejet de la tradition soufie des communautés locales, une tendance plus mystique de l'Islam. Les soufis sont décriés par les musulmans scripturalistes, tels que les wahhabites, qui les accusent de s'écarter du Coran.

Mais la recherche montre également que les objectifs du groupe mozambicain ne sont pas définis par le fondamentalisme islamique.

Le mouvement Ahlu Sunnah Wa-Jamma serait composé de jeunes socialement marginalisés sans emploi formel ni scolarisation. Alors qu'il a des racines religieuses et produit une propagande fondée sur la récupération des valeurs islamiques traditionnelles, il n'a pas l'intention d'occuper la province de Cabo Delgado ni de créer un État islamique dans la région.

Bien que la date exacte des débuts du groupe ne soit pas claire, l'étude note leur incorporation de cellules militaires en 2015. Elle révèle également que ses membres ont été formés par d'anciens agents de la police mozambicaine qui ont été expulsés de ses rangs pour comportement et attitudes inappropriés, mais également par des membres de milices de Tanzanie et du Kenya.

L'étude suggère que le véritable objectif du groupe est de créer des opportunités pour le trafic de bois, d'ivoire, de charbon de bois et de rubis dans cette province riche en ressources naturelles. Les chercheurs ont expliqué que le groupe coupait illégalement 50 000 planches de bois par semaine, avec une perte de trois millions de dollars américains (USD) par semaine pour l’État.

Une analyse étayée par les témoignages de deux individus détenus par la police qui ont déclaré avoir accepté de rejoindre le mouvement Ahlu Sunna Wa-Jammah après avoir reçu des promesses qu'ils deviendraient millionnaires.

Lorsque le gouvernement central a lancé l'”Opération Log” en 2017 pour lutter contre le commerce illégal de bois, cela menaçait la source présumée de revenus illégaux du groupe, ce qui a pu augmenter le sentiment de révolte.

Certains observateurs soutiennent également que des insurgés auraient été expulsés des mines de rubis de Montepuez, dans la province de Cabo Delgado, où ils procédaient à des activités minières illégales avant que Montepuez Ruby Mining Partnership, une entreprise titulaire d'une concession, entre dans la zone en 2012.

En février 2017, le gouvernement central a donné l'ordre aux forces de sécurité d'expulser tous les mineurs illégaux restants de la région. À l'époque, des allégations de torture par des militaires ont été largement rapportées dans les médias locaux et ont déclenché une enquête criminelle non encore aboutie.

L'entreprise Montepuez Ruby Mining Partnership est une co-entreprise entre la société londonienne Gemfields, qui détient 75% de son capital, et la mozambicaine Mwiriti Limitada, formée par des membres de haut rang du FRELIMO, le parti politique qui a gouverné le Mozambique depuis l'indépendance en 1975. Samora Machel Junior, fils du révolutionnaire et ex-président du pays Samora Machel, est le président du conseil d'administration de la société. Lors d'une vente unique à Singapour en 2018, les rubis de Montepuez ont rapporté un record de 72 millions de dollars américains.

Selon l'étude, les conditions socio-économiques défavorables de la région, notamment le chômage et le manque de services d'éducation et de soins de santé, ont conduit à une recrudescence des recrutements d'Ahlu Sunna Wa-Jammah. Les données du gouvernement central de 2016 montrent que la province de Cabo Delgado compte environ 1,8 million d'habitants et 16,2 % de chômeurs, un taux qui atteint 24 % chez les jeunes âgés de 15 à 24 ans.

Terreur et fuite

La chercheuse de Human Rights Watch, Zenaida Machado, a visité le village de Naunde après l'attaque du 5 juin et a tweeté à propos de ce qu'elle a vu :

Cette femme et des centaines de ses voisins ont vu leurs maisons incendiées lors d'une attaque terroriste nocturne à Naunde, dans la province de Cabo Delgado, au nord du Mozambique. Elle est restée là parce qu'elle n'avait nulle part où aller. Alors que j'essayais de discuter avec elle, elle ne cessait de me demander: “Pourquoi, pourquoi, pourquoi …”

Les villages vulnérables de la région n'ont souvent pas accès à l'électricité et les maisons, fabriquées à partir de matériaux fragiles comme des pilotis, de l'argile et de la paille, facilitent la propagation du feu. Des femmes et des enfants en fuite ont été vus portant leurs objets précieux et leurs petits animaux.

Face à la peur et à l'incertitude, le gouvernement de Cabo Delgado a décrété la suspension de tous les déplacements nocturnes dans les transports publics, de marchandises et de passagers. Les États-Unis, le Royaume-Uni et le Portugal ont publié des mises en garde à leurs ressortissants pour qu'ils ne se rendent pas dans la province. Le Malawi voisin s'est déclaré en état d’ alerte.

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