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Traduire les logiciels libres en breton pour “aider sa langue à grandir”

Tous les panneaux de signalisation, ainsi que de nombreux affichages de magasins et de restaurants de la région, sont à la fois en français et en breton. Photographie de Sheep”R”Us reproduite sous licence CC BY-NC-ND 2.0.

“Contributor Insights…” est une série d'entretiens visant à profiter de l'expérience des contributeurs de Localization Lab afin de fournir un meilleur aperçu des besoins, menaces et difficultés vécues par les utilisateurs vivant et travaillant dans différentes parties du monde. Rising Voices republie des articles de cette série dans le cadre d'une collaboration avec Localization Lab. L'article original peut être consulté sur leur page Medium.

Le breton est une langue celtique brittonique parlée en Bretagne. Bien que le nombre de ses locuteurs ait diminué de un million en 1950 à moins de deux cent mille aujourd'hui, les bretonnants se battent pour permettre à leur langue de grandir à nouveau. Les écoles bilingues Diwan offrent une éducation en immersion dans toute la Bretagne, et selon certaines estimations, le nombre d'enfants apprenant le breton augmente. Pourtant, comme toutes les langues minoritaires, le breton doit constamment lutter pour avoir voix au chapitre.

Localization Lab s'est entretenu avec un traducteur et localisateur breton qui œuvre à offrir des outils logiciels libres à sa communauté linguistique et, au passage, a conquérir davantage d'espace virtuel pour d'autres bretonnants.

Localization Lab (LL) : À votre avis, comment le public breton, et plus généralement les Français, considèrent-ils le breton ?

Breton language localizer (BLL): This is a very complicated issue. During France’s Third Republic, Breton was banned entirely from schools, and there are many stories of children who were beaten by their teachers for using the language. My own father was beaten when he spoke Breton at school. This oppressive policy against minority language speakers lead to many people feeling ashamed to speak Breton — for some, this feeling still exists. Before WWII, there were so many of us and now there are only about 200,000 speakers. That means our speaking population has been cut down from around 1.5 million at the beginning of the 1900’s to the numbers we have today. So even though the government is working to support Breton now, it often feels like it is not doing enough.

Traducteur et localisateur breton (TLB) : C'est une question très compliquée. Pendant la Troisième République, le breton a été complètement interdit à l'école et il y a de nombreuses histoires d'enfants battus par leurs instituteurs quand ils utilisaient cette langue. Mon propre père a été battu quand il parlait breton à l'école. Cette politique oppressive à l'encontre des langues minoritaires a amené de nombreux bretonnants à se sentir honteux [en] de leur langue. Pour certains, ce sentiment persiste. Avant la deuxième guerre mondiale, nous étions nombreux et maintenant, nous ne sommes plus qu'environ 200.000 locuteurs. Cela signifie que notre population de bretonnants a été réduite d'environ 1,5 millions au début du XXe siècle au chiffre actuel. Alors, même si le gouvernement fait des efforts pour soutenir le breton, on a souvent l'impression qu'il n'en fait pas assez.

LL : Comment choisissez-vous les outils sur lesquels vous travaillez ? Certains sont-ils particulièrement importants ?

BLL: I think it is important to work on tools that promote the Breton language for young people. Right now I am working on localizing video game software which targets teenagers. I want them to see the language in the games they play, so they can learn new words and expressions while having fun.

I am personally interested in projects like Tor and No Script because I think it is very important for everyone to protect themselves online. If Google Chrome were to offer me the opportunity to work on a project with them, I would turn it down. I prefer open source software.

TLB : Je pense qu'il est important de travailler sur des outils qui promeuvent le breton pour les jeunes. En ce moment, je localise un jeu vidéo destiné aux adolescents. Je veux qu'ils voient la langue dans les jeux auxquels ils jouent, de façon qu'ils puissent apprendre de nouveaux mots et expressions tout en s'amusant. Personnellement, je suis intéressé par des projets comme Tor et No Script, parce que je pense qu'il est très important que tout le monde se protège sur Internet. Si Google Chrome m'offrait une occasion de travailler sur un projet avec eux, je refuserais. Je préfère les logiciels libres.

LL : Comment votre communauté linguistique est-elle parvenue à un consensus sur les termes technologiques qui n'existaient pas en breton ? Quelles sont les difficultés rencontrées dans la création d'une nouvelle terminologie ?

BLL: The Breton language has a public office which updates new terminology in a dictionary they have created. However, there is another “purist” dictionary by an organization called Preder which prefers to stay away from modern terms and instead looks to Old Breton and Middle Breton (sometimes even Old and Middle Welsh and Cornish) in order to have the most “celtic” source of words for their dictionary.

There is an interesting debate between both schools of thought which can be quite challenging to navigate. The public office allows for international loan words and others that have been “Bretonized” in their dictionary, whereas the Preder group feels that permitting those types of words promotes so-called “bad” Breton.

An example of this is the word “sandwich”. For the public office dictionary, the word “sandwich” is acceptable while the Preder dictionary prefers the term “bara pok ha pok” (literally translated as bread kiss and kiss).

There is a lot of conflict between these two approaches to Breton. Some people feel that incorporating loan words from other languages is not real Breton while others feel that purists, like Preder, are making things more complicated. An expression that people use when referring to this is, “Brezhoneg chimik eo” (it’s chemical Breton) which is a derogatory way for people to refer to purists, implying that they use a type of “chemistry” to invent complicated words.

TLB : Le breton possède son Office public, lequel met à jour la terminologie dans un dictionnaire de sa création. Mais il existe un autre dictionnaire, “puriste” celui-ci, créé par une organisation appelée Preder, qui préfère se tenir loin des termes modernes et se tourner à la place vers le vieux et le moyen bretons (et parfois même vers les vieux et moyens gallois et corniques) pour chercher les sources les plus “celtiques” possibles.

Le débat entre ces deux écoles de pensée est intéressant mais peut être assez difficile à naviguer. L'Office public permet les emprunts aux langues étrangères, et d'autres mots ont été “bretonifiés” dans leur dictionnaire. À l'inverse, le groupe Preder pense que permettre ce type de mot favorise un soi-disant “mauvais” breton.

Le mot “sandwich” en est un exemple. Dans le dictionnaire de l'Office public, “sandwich” est acceptable, alors que Preder préfère l'expression “bara pok ha pok” : littéralement “pain bise et bise”.

Ces deux approches du breton sont très conflictuelles. Certains pensent qu'inclure des mots empruntés à d'autres langues n'est pas du véritable breton, alors que d'autres pensent que les puristes comme Preder rendent les choses compliquées. Les gens utilisent une expression pour ça : “Brezhoneg chimik eo” (c'est du breton chimique). C'est une façon péjorative de parler des puristes, comme quoi ils utilisent une certaine recette “chimique” pour inventer des mots compliqués.

LL : Quand vous traduisez, utilisez-vous une approche “puriste” ou bien flexible ?

BLL: I personally prefer the more flexible approach because the words are more understandable for everyone. I have participated in translations, like the translation of Firefox, that used a more purist approach but the meaning of some of the words was not always clear to me — and I am a translator! I think that if it’s difficult for me, regular people who use the tools will also be confused.

This is a big problem because if people become confused by the translation, they will probably switch to using the tool in French and that would defeat the purpose of translating it in the first place.

TLB : Personnellement, je préfère l'approche flexible parce que les mots sont plus compréhensibles pour tout le monde. J'ai participé à des traductions, comme celle de Firefox, qui utilisaient une approche puriste, mais la signification de certains termes n'était pas toujours claire pour moi. Et je suis traducteur ! Je pense que si c'est difficile pour moi, les utilisateurs réguliers de ces outils seront désorientés.

C'est un gros problème, parce que si une traduction rend les gens perplexes, ils changeront probablement la langue de l'outil et l'utiliseront en français, ce qui va à l'encontre de l'objectif de la traduction.

LL : Plus spécifiquement, sur la localisation de la technologie : quelles difficultés principales rencontrez-vous en localisant en breton ?

BLL: All Breton speakers can speak French because the Breton community was forced to learn French; however, not all Breton speakers can read in Breton. This poses a big problem when localizing software because a lot of Breton speakers are illiterate in their own language. For this reason, many people don’t want to use software in their own language. It’s difficult to say who is at fault whether it be the government, households, schools etc…

TLB : Tous les Bretons savent parler français parce que la Bretagne a été obligée d'apprendre le français. Cependant, ils ne peuvent pas tous lire le breton. Cela pose un gros problème quand on localise un logiciel parce que beaucoup de Bretons sont illettrés dans leur propre langue. C'est la raison pour laquelle peu de gens veulent utiliser des logiciels dans leur propre langue. Il est difficile de dire à qui en revient la faute, si c'est celle du gouvernement, des foyers, des écoles, etc…

LL : Quel conseil donneriez-vous aux locuteurs d'une langue minoritaire qui voudraient construire une communauté linguistique et rendre plus de contenu accessible dans leur langue ?

BLL: Behind all of the translations we are doing is a Facebook group that is dedicated to discussions around localization and translation. It is almost 100% in Breton and it aims to help the Breton-speaking community produce high-quality localizations for software. When someone has difficulty translating something into Breton, they can ask the community for advice. The group is very interesting because it is made up of people who prefer the purist approach and others who have a more flexible philosophy about the language. Some of our members even belong to the public office. There are some other groups out there that have these conversations without an element of respect. For us, respecting one another is key.

TLB : Derrière toutes les traductions que nous faisons, il y a un groupe Facebook dédié aux discussions autour de la localisation et de la traduction. Il est presque à 100 % en breton et il aide les locuteurs de breton à produire des localisations de grande qualité pour les logiciels. Quand quelqu'un a des difficultés à traduire quelque chose en breton, il peut demander l'avis du groupe. C'est un groupe très intéressant parce qu'il est composé de gens qui préfèrent l'approche puriste et d'autres qui ont une philosophie plus flexible quant à la langue. Certains de nos membres appartiennent même à l'Office public. Il y a d'autres groupes dans lesquels ces conversations se tiennent sans respect. Pour nous, se respecter les uns les autres est essentiel.

LL : Si vous deviez expliquer au public pourquoi il est important de localiser des outils en breton, que diriez-vous ?

BLL: For me, it is really important to make an effort to translate software into a lot of different minority languages. If we don’t work on these projects, we won’t challenge ourselves to grow as a language. We won’t challenge ourselves to build new vocabulary. By taking on these localization projects, it’s also a way to reappropriate the software for our own communities.

Some people ask me, “Why are you translating into Breton?”. Maybe they wouldn’t ask me this if I was a French translator because they would probably see the value immediately. But if Breton is still spoken now, it’s because a lot of people decided to create language associations to promote its use. They saw that the French government wasn’t doing enough to support minority languages, so they decided to interview the older generation of Breton speakers, to create and translate literature, like Jean de la Fontaine. The Breton language is surviving because a lot of speakers worked hard to preserve it and, nowadays, it is important for us to translate software if we want our language to survive.

TLB : Pour moi, il est vraiment important de faire l'effort de traduire un logiciel dans de nombreuses langues minoritaires. Si nous ne travaillons pas sur ces projets, nous n'aidons pas notre langue à grandir, nous ne nous lançons pas le défi de construire un nouveau vocabulaire. Participer à ces projets de localisation, c'est aussi une façon de nous réapproprier le logiciel pour notre propre communauté.

Certains me demandent : “Pourquoi est-ce que vous traduisez en breton ?” Ils ne me demanderaient peut-être pas ça si j'etais un traducteur en francais, parce qu'ils en verraient la valeur immédiatement.  Mais si le breton est encore parlé aujourd'hui, c'est parce que beaucoup de gens ont décidé de créer des associations linguistiques pour en promouvoir l'usage. Ils ont vu que le gouvernement français n'en faisait pas assez pour soutenir les langues minoritaires, alors ils ont décidé d'interviewer la vieille génération de locuteurs bretons, de créer et de traduire de la littérature comme Jean de La Fontaine. La langue bretonne survit parce que de nombreux locuteurs ont travaillé dur pour la préserver et aujourd'hui, c'est important pour nous de traduire ces logiciels si nous voulons que notre langue continue de survivre.

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