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Une photo montre un garçon regardant le feu d'artifice du Nouvel An. Pourquoi en déduire qu'il est pauvre et triste ?

Photo ayant amorcé un vif débat au Brésil. Capture d'écran de la page Facebook de Lucas Landau.

[Article d'origine publié en portugais le 19 janvier 2018] Nous sommes à la veille du nouvel an dans l'une des destinations touristiques les plus connues du monde. Tandis que 2,4 millions de personnes se rassemblent sur la plage de Copacabana, à Rio de Janeiro, pour le feu d'artifice, l'objectif du photographe freelance Lucas Landau se tourne vers un jeune garçon noir. Il est mouillé et torse nu, immobile dans la mer, de l'eau jusqu'aux genoux. Les mains croisées au niveau de la taille, on a l'impression qu'il tremble, mais il reste là, fasciné par ce qu'il voit dans le ciel. Derrière lui, hors-champ, la foule vêtue de blanc applaudit, prend des selfies et fait la fête.

Landau a publié la photo sur Facebook, Instagram, Twitter. Celle-ci a rapidement été diffusée sur WhatsApp, accompagnée d'une fausse histoire dans laquelle on disait que l'enfant n'avait pas où vivre et avait été abandonné. Cela correspondait à ce que certains voyaient sur l'image : un enfant noir incarnant les inégalités de la société brésilienne.

Mais ces suppositions de pauvreté et tristesse ont rapidement été démenties.

Stephanie Ribeiro, activiste noire reconnue au Brésil, avec 46 000 adeptes sur Facebook, s'est exprimée sur cette interprétation :

Para mim não tem diferença quem vê um menino negro e já associa com ele a um “menor”, com a polícia que vê negros e já aborda para revistar e/ou agredir. Homens negros sempre contam essas histórias, suas vidas são marcadas pelos olhos racistas que procuram o esteriótipo reafirmando diariamente pelas mídias, e não a inúmeras verdades sobre eles. Fortalecemos isso ao incentivar olhares cheios de esteriótipos racistas sobre nossas múltiplas formas de existir/ser mesmo diante de crianças… o PERIGO DA HISTÓRIA ÚNICA também está no nosso olhar.

Selon moi, il n'y a aucune différence entre une personne qui voit un jeune noir et l'associe aussitôt à un « mineur », et la police qui voit des personnes noires et s'empresse de les fouiller ou de les agresser. Les personnes noires racontent sans arrêt ce genre d'histoires, leurs vies sont marquées par des regards racistes recherchant des stéréotypes que les médias ne font que réaffirmer chaque jour, au lieu de montrer les innombrables réalités les concernant. Nous renforçons cela en encourageant les regards empreints de stéréotypes racistes portés sur nos multiples façons d'exister, d'être, même devant les enfants… le DANGER D'UNE SEULE ET MÊME HISTOIRE se trouve également dans nos regards.

Dans une interview donnée au journal espagnol El País dans sa version brésilienne, l'écrivain noir Anderson França a déclaré:

O problema não é a foto, é a interpretação dela, do seu contexto. As pessoas que olham aquela foto estão pré-condicionadas a entender que a imagem de uma pessoa negra é associada a pobreza e abandono, quando na verdade é só uma criança negra na praia. Essa precondição é racismo estrutural, que vem da má educação do povo brasileiro sobre ele mesmo.

Le problème ça n'est pas la photo, c'est l'interprétation qu'on en donne et celle de son contexte. Les personnes qui regardent cette photo sont prédisposées à penser que l'image d'une personne noire ne peut qu'être associée à la pauvreté et à l'abandon, alors qu'en réalité ce n'est qu'un enfant noir sur la plage. Cette prédisposition est du racisme structurel et trouve son origine dans la mauvaise connaissance que les Brésiliens ont d'eux-mêmes.

Cependant, on ne connait toujours pas la véritable histoire – même le photographe ne sait pas qui est le jeune garçon. Une fois l'image devenue virale, Landau a ajouté une légende expliquant le contexte dans lequel la photo avait été prise :

eu estava a trabalho fotografando as pessoas assistindo aos fogos em copacabana. ele estava lá, como outras pessoas, encantado. perguntei a idade (9) e o nome, mas não ouvi por causa do barulho. como ele estava dentro mar (que estava gelado), acabou ficando distante das pessoas. não sei se estava sozinho ou com família. essa fotografia abre margem para várias interpretações; todas legítimas, ao meu ver. existe uma verdade, mas nem eu sei qual é. me avisem se descobrirem quem é o menino, por favor.

J'étais en train de travailler, je photographiais des personnes qui regardaient le feu d'artifice de Copacabana. Il était là, comme n'importe quelle autre personne, émerveillé. Je lui ai demandé son âge (9 ans) et son prénom, mais je ne l'ai pas entendu à cause du brouhaha. Comme il se trouvait dans l'eau (qui était très froide) il a fini par se retrouver loin des autres. Je ne sais pas s'il était seul ou avec sa famille. Cette photo laisse place à diverses interprétations ; toutes légitimes, selon moi. Il existe une vérité, mais j'ignore laquelle. Si vous découvrez qui est cet enfant, s'il vous plait, prévenez-moi.

copacabana beach, 2018

Una publicación compartida por Lucas Landau (@landau) el

Encore une histoire de sauveur blanc?

Une capture d'écran publiée dans la section des commentaires sur la publication de Landau par quelqu'un qui tentait d'acheter une copie de la photo – ce à quoi Landau a répondu avec ses informations de contact – a commencé à circuler. Résultat, les gens ont commencé à s'intéresser au travail de Landau.

Landau, qui est blanc, a photographié des communautés noires en Afrique du Sud et des évènements violents se déroulant dans les favelas de Rio de Janeiro, où vivent majoritairement des personnes de couleur.

En réponse à cette dynamique, une expression a circulé au sein du débat : « complexe du sauveur blanc ». Selon Wikipedia, elle se « réfère a une personne blanche qui agit pour aider des personnes non blanches, et dont l'aide, dans certains contextes, est perçue comme intéressée. »

Pour faire référence au photographe et aux commentaires concernant la photo, le blogueur Marcelo Rocha, étant lui-même noir, a rappelé l'existence d'un personnage de la série télévisée américaine « Tout le monde déteste Chris », célèbre au Brésil :

A personagem Srta. Morello (Jacqueline Mazzarela) retrata uma pessoa branca que reconhece seus privilégios, mas de forma tão soberba que realmente se acha superior em tudo e acredita que todos os negros dependem de sua ajuda e assistência. Vê se em vários episódios a professora do protagonista da série Chris Rock (Tyler James Williams) com suas “melhores intenções” tentando ajudar o personagem em sua história trágica que criou em sua mente. O fotógrafo humanitário de alma negra ainda é lucro pro mercado. (…) Só criaram ele pois existe um povo sedento por ser a Srta. Morello.

Le personnage de Mademoiselle Morello (Jacqueline Mazzarela) dépeint une personne blanche consciente de ses privilèges, avec un tel orgueil qu'elle se croit au dessus de tout et pense que toutes les personnes noires dépendent de son aide et assistance. Dans plusieurs épisodes, on peut voir comment l'institutrice du protagoniste de la série, Chris Rock (Tyler James Williams), essaie, avec les « meilleures intentions » du monde, d'aider le personnage dans une tragique histoire créée de toute pièce. Le photographe humanitaire à l'âme noire est encore rentable sur le marché. […] Il n'a été inventé que pour satisfaire un peuple désireux d'incarner Mademoiselle Morello.

Une réflexion sur le pays lui-même

Par ailleurs, étant donné le contexte brésilien, d'autres ont allégué que les gens ne pouvaient pas s'empêcher de voir l'image à travers le prisme de l'inégalité et de la tristesse.

Copacabana, quartier aisé de Rio de Janeiro, est entouré de favelas et de communautés à faibles revenus, dont la majorité des habitants sont noirs ou de couleur de peau foncée. Une personne ayant commenté la publication originale de Landau a rappelé que les lignes de bus provenant des quartiers périphériques n'avaient pas circulé cette nuit là, soi-disant pour éviter que les jeunes gens noirs ne puissent assister au spectacle pyrotechnique.

Au Brésil, dernier pays du continent américain à avoir officiellement aboli l'esclavage (en 1889), seule une petite fraction (17 %) des personnes les plus riches du pays (soit 1 % de la population totale) est noire et ce, malgré le fait que la population noire constitue 54% de la population totale. D'après le taux actuel, l'écart salarial existant de nos jours entre les noirs et les blancs ne sera résorbé qu'en 2089.

Il y a aussi un problème de représentation. Une étude de l'Université de Brasilia a révélé que parmi les ouvrages publiés au Brésil entre 1965 et 2014, seulement 10 % ont été écrits par des auteurs noirs. Celle-ci a également démontré que près de 80 % des personnages principaux de ces œuvres de fiction sont blancs. Dans le monde cinématographique, seulement 4 % des productions emploient des scénaristes noirs et seulement 31% incluent des acteurs noirs dans leur casting, qui représentent presque toujours des personnages évoquant la pauvreté et la délinquance.

On ne peut pas nier qu'il existe un problème de racisme au Brésil, même si le pays n'a jamais eu de loi officielle contre la ségrégation. Comme l'a également souligné le photographe brésilien Fernando Costa Netto dans le journal El País :

Mesmo que a foto aponte outra coisa quando encontrarem o menino, o Brasil está muito bem espelhado pela foto em Copacabana”, avalia Netto. “Nós estamos aqui discutindo a força e o papel da fotografia, preconceito, o réveillon no Rio, a estética, a emoção, o documento, questionando… A fotografia está cumprindo o papel.

« Même si la photo vise autre chose quand on voit l'enfant, le Brésil est parfaitement représenté par la photographie de Copacabana » affirme Netto. « Nous discutons de la force et du rôle de la photographie, du préjugé, du réveillon du jour de l'an à Rio de Janeiro, de l'esthétique, de l'émotion, du document, en questionnant… La photographie remplit son rôle. »

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