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Comment la Cour Suprême du Brésil a interdit à Lula de donner des interviews avant les élections brésiliennes

Arc en ciel au créouscule, vu depuis la statue de la Justice | Photo: Fellipe Sampaio/Supremo Tribunal Federal/Divulgação

[Tous les liens sont en portugais, sauf mention contraire]

Au cœur d'une des élections les plus polarisées au Brésil, le Tribunal Suprême Fédéral (STF) a connu des journées de batailles de décisions judiciaires entre ses juges pour déterminer si l'ex-Président Luiz Inácio Lula da Silva, détenu depuis le 7 avril dernier, pourrait donner ou non des interviews aux médias brésiliens.

Fin septembre, le journal Folha de São Paulo, l'un des plus importants organes de presse du pays, a demandé au juge responsable de l'exécution des peines de Lula, en prison pour blanchiment d'argent et corruption passive, de pouvoir interviewer l'ancien président. La demande fut rejetée et le journal a porté l'affaire devant le STF au nom de la liberté de la presse.

Affirmant qu'il existe différents précédents garantissant le “droit des personnes emprisonnées, brésiliennes ou étrangères, d'accorder des interviews aux organes de presse, considéré à ce titre comme un exercice du droit à la défense”, le juge du STF Ricardo Lewandowski a autorisé le 28 septembre qu'une interview soit réalisée et diffusée.

Dans la nuit même du 28 septembre, Luiz Fux, en qualité de vice-président du STF, suspendait cette décision. Cette demande de suspension fut présentée par le Partido Novo (Parti Nouveau), un parti libéral qui prône notamment le libre marché et la liberté individuelle.

Le juge Fux a ainsi interdit à l'ex-président de “réaliser une interview ou une déclaration à la presse ou à n'importe quel autre média destiné à la diffusion au public”. En outre, il stipule que si “une interview ou déclaration a déjà été effectuée par la partie requise, la divulgation de son contenu sera interdite, sous peine de constituer un crime de désobéissance”.

Selon Fux, il y avait “un risque élevé que la diffusion d'une interview avec Luiz Inácio Lula da Silva, dont la demande a été rejetée, soit source de désinformation à la veille de l'élection”. Le ministre affirmait ainsi qu'il s'agissait d'une “relativisation exceptionnelle de la liberté de la presse”.

En guise de réponse, le juge Ricardo Lewandowski a réaffirmé sa décision et ordonné qu'elle soit appliquée. En plus de souligner que Fux n'avait pas la compétence d'interférer dans sa décision, le juge a assuré que le fait de porter la décision en formation plénière rendrait le positionnement du STF caduc.

Trois jours plus tard, c'est au tour du président du STF de prendre les devants. Le juge Dias Toffoli a exprimé son désaccord après l'envoi d'une demande de clarification par le Ministère de la Sécurité Publique. Il déclarait ainsi que la suspension de la décision rendue par le juge Luiz Fux devait être exécutée jusqu'à ce que l'affaire soit réglée par une formation collective de juges.

De fait, l'interdiction faite à l'ancien président Lula de se manifester publiquement, ainsi que la réalisation ou la diffusion d'interviews avec celui-ci est maintenue. Outre l'interview avec la Folha de São Paulo, celles avec le journaliste Florestan Fernandes Jr. et d'autres médias ont également été interdites.

Dans un reportage de la Folha, le rapporteur spécial pour la liberté d'expression de la Commission inter-américaine des Droits de l'Homme de l'Organisation des États Américains (OEA), Edison Lanza, a déclaré :

A decisão de proibir a realização e difusão de uma entrevista por parte da imprensa, a meu ver, constitui censura prévia e afeta o direito de liberdade de expressão do protagonista da entrevista, assim como do meio de comunicação que quer fazer seu trabalho de perguntar e informar o público

A mon avis, la décision d’interdire la réalisation et la diffusion d'une interview par la presse constitue une censure préalable et porte atteinte au droit de liberté d'expression du protagoniste de l'interview, ainsi qu'au moyen de communication qui souhaite faire son travail d'information au public.

Réactions

Le Ministre Dias Toffoli préside une session du STF. Photo: Nelson Jr./Tribunal Suprême Fédéral 

La guerre des décisions au sein du SFT fut ponctuée de manifestations d'entités représentatives de secteurs de la presse. Suite à la première décision du juge Luiz Fux, qui évoquait la “relativisation exceptionnelle de la liberté de la presse”, l'Association brésilienne de journalisme d'investigation (ABRAJI) publia un communiqué dans lequel elle affirmait qu'il “n'est pas possible de concilier ‘la libre expression des idées’ avec la régulation et la censure”, et demandait au tribunal de “rétablir l'accord, signé par la Cour lors de l'abrogation de la Loi sur la presse, en vertu duquel :

não cabe ao Estado, por qualquer dos seus órgãos, definir previamente o que pode ou o que não pode ser dito por indivíduos e jornalistas (…) a censura governamental, emanada de qualquer um dos três Poderes, é a expressão odiosa da face autoritária do poder público

il n'appartient pas à l’État, ni à aucun de ses organes, de définir à l'avance ce qui peut être dit ou non par les individus et les journalistes (…) la censure gouvernementale, qui émane de l'un des trois Pouvoirs, est l'expression odieuse du visage autoritaire du pouvoir.

La Fédération nationale des journalistes (FENAJ) a également publié une note suite à la confirmation de la décision par le juge Toffoli. La Fédération rejette la censure et affirme que “la démocratie brésilienne est menacée car l’état de droit démocratique a été violé par les institutions qui devaient veiller à son maintien”, qualifiant l'attitude du STF “d'inacceptable”.

Sur un ton moins combatif, l'Association de la presse brésilienne (ABI) soutient de son côté que, bien qu'interdites par la Loi sur les exécutions pénales, les interviews avec des personnes incarcérées sont courantes dans les médias brésiliens, reconnaissant toutefois que celle d'un ex-président incarcéré serait “inédite”. L'Association explique aussi que la solution à cette controverse ne résultera pas de “l'intolérance ou des passions qui imprègnent la campagne politique actuelle”.

L'état de la presse au Brésil

Le président du Tribunal Suprême Fédéral, le Ministre Dias Toffoli, donne une interview aux journalistes | Photo: Rosinei Coutinho/Tribunal Suprême Fédéral

Dans le dernier classement mondial de la liberté de la presse [fr], établi par l'ONG Reporters Sans frontières (RSF), le Brésil pointe en 102ème position sur 180 pays. Une situation décrite comme “plus incertaine que jamais”. Toujours selon RSF, le Brésil est l'un des pays les plus violents d'Amérique Latine envers les journalistes. La liberté de la presse se heurte tant à la violence qu'à la détention des sites d'informations détenus par quelques groupes liés à des partis ou personnalités politiques.

Les mécanismes légaux et institutionnels visant à protéger les journalistes et leurs sources font également défaut. Outre la menace pesant sur leur intégrité physique et leur vie, les journalistes brésiliens redoutent aussi une sanction de l’État, parfois auteur de procédures judiciaires abusives.

Malgré quelques avancées timides grâce à de récentes décisions visant à protéger la liberté de la presse, le STF est devenu le théâtre d'un conflit dans lequel les intérêts des partis politiques l'emportent sur la liberté de la presse.

Alors que la décision finale concernant une possible interview de Lula reste suspendue jusqu'à la tenue d'une séance plénière du STF, les attaques contre la liberté de la presse ont constitué l'une des faits notables de l'élection présidentielle. Selon l'ABRAJI, en 2018, 137 cas de violence envers les journalistes ont été enregistrés dans un contexte politique, partisan et électoral. Ce nombre tend à augmenter tandis que la polarisation des partis s'intensifie et que les attaques contre la presse ont émaillé les discours des candidats à l'élection présidentielle, des partis et des militants politiques.

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