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Bienvenue dans la ‘Nouvelle Turquie’ : cinq ans après, les manifestants du parc Gezi à nouveau menacés d'arrestations

Scène des manifestations de Gezi à Istanbul en 2013. Photo : Arzu Geybullayeva.

Au matin du 16 novembre, la police turque arrêté 13 personnes à leur domicile et sur leur lieu de travail. Leur crime supposé ? Aider à organiser le mouvement de contestation qui a eu lieu au Parc Gezi d'Istanbul en mai 2013.

Pourtant pas moins de cinq années se sont écoulées depuis le mouvement de contestation, et ce n'est donc pas juste une affaire de lenteur de la justice. Mais plutôt un signe inquiétant que ce qui a paru un pic de répression contre les défenseurs de la société civile et les intellectuels pourrait n'être autre que le nouvel état de choses, la nouvelle normalité.

La plupart de ceux qui ont été appréhendés étaient la fine fleur de l'université et des organisations non gouvernementales de la Turquie. Tous ont été relâchés, soit le 17, soit le 18 novembre, à l'exception de Yigit Aksakaloglu, le directeur de la Fondation Bernard Van Leer, qui se consacre au développement infantile. M. Aksakaloglu reste derrière les barreaux et pourrait faire face à une accusation de “tentative de renversement du gouvernement turc ou de l'empêcher d'exercer ses responsabilités.”

Les hommes et femmes arrêtés sont reliés à une association appelée Anadolu Kultur, qui soutient les projets culturels, artistiques et de droits humains. L'association est dirigée par l'homme d'affaires Osman Kavala, arrêté il y a plus d'un an et maintenu en détention provisoire depuis sans la moindre inculpation.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan appelle Kavala le “Soros de la Turquie”, en référence au spéculateur financier devenu philanthrope George Soros, dont les fondations caritatives soutiennent des centaines de projets universitaires et de la société civile à travers le monde, ce qui fait de lui la bête noire de maints régimes autoritaires.

Note de la rédaction : Global Voices bénéficie de dons des Fondations Open Society qui sont financées par George Soros. 

La police turque a arrêté aujourd'hui une kyrielle d'universitaires et de militants. Parmi eux, Turgut Tarhanlı, président de la faculté de droit de l'université Bilgi, Çiğdem Mater, un cinéaste primé, et Hakan Altınay, un chercheur et organisateur de la société civile.

Encore une journée noire pour mon pays. D'éminents universitaires et militants de la société civile arrêtés dans le cadre de la chasse aux sorcières du soi-disant “complot mondialisé” contre le gouvernement Erdogan et ses alliés ultra-nationalistes.

Le ministre turc de l'Intérieur prétend avoir la preuve que Kavala “a financé et organisé” les manifestations de Gezi à travers Anadolu Kultur et l’Acik Toplum Vakfi (qu'on peut traduire par Fondation Société Ouverte mais sans rapport avec Soros).

Scène des manifestations de Gezi à Istanbul en 2013. Photo : Arzu Geybullayeva.

Le tournant de Gezi

Le 28 mai 2013, un collectif de défenseurs de l'environnement voulut contester la décision de détruire un des rares espaces verts restants d'Istanbul, le parc Gezi. Ils se rassemblèrent et montèrent des tentes dans le parc. Ils furent bientôt accueillis avec les gaz lacrymogènes dans une démonstration largement condamnée de force policière.

Dans les semaines et mois qui suivirent, étudiants, universitaires, défenseurs de la société civile et individus de tous horizons rejoignirent les manifestations non-violentes. Le mouvement de Gezi devint peut-être le plus vaste acte de désobéissance civile de l'histoire de la Turquie, un affront sans précédent au pouvoir contrôlé par le parti conservateur Justice et Développement (AKP). Il s'avéra aussi un jalon dans la glissade d'Ankara dans l'autoritarisme.

Emin Ozmen a été parmi les centaines de milliers de participants de Gezi. Il a documenté le soulèvement avec des photos récemment publiées par Magnum.

Ozmen a écrit à propos des souvenirs de la contestation :

The Gezi protests were, in my point of view, a major turning point and a challenge for Turkish democracy. From the first day in Taksim, I felt that these would not just be simple demonstrations. There was a revolutionary breath in the air. The protests grew very rapidly. The unbelievable violence of the police response – the massive use of water cannons and tear gas – only increased anger and fanned protests in the heart of Istanbul. It was about more than protecting a park from destruction, these events quickly became anti-government demonstrations, all around Turkey. Gezi became the catalyst for a wider sense of awareness. It was a revolt against the increased authoritarianism of the system and the allegations of mass corruption inside the government.

Les manifestations de Gezi furent, de mon point de vue, un tournant majeur et un défi pour la démocratie turque. Dès le premier jour à Taksim, j'ai senti que ce ne serait pas seulement de simples manifestations. Il y avait un souffle révolutionnaire dans l'air. Les manifestations ont très vite pris de l'ampleur. L'incroyable violence de la riposte policière – l'utilisation massive des canons à eau et des gaz lacrymogènes – n'a fait qu'accroître la colère et a alimenté les manifestations au cœur d'Istanbul. Cela allait plus loin que la protection d'un parc de la destruction, ces événements sont vite devenus des manifestations anti-gouvernementales, dans toute la Turquie Gezi est devenu le catalyseur d'une plus large de prise de conscience. C'était une révolte contre l'autoritarisme croissant du système et contre les allégations de corruption massive à l'intérieur du gouvernement.

Le discours officiel a attribué les manifestations à des facteurs extérieurs : la CIA, l'Europe jalouse du développement rapide de la Turquie, des forces étrangères non précisées de mèche avec les terroristes, le “lobby des taux d'intérêts”, Twitter, et même la compagnie aérienne Lufthansa.

Cinq ans après, les analystes voient dans les arrestations de la semaine dernière une revanche longtemps attendue. Andrew Gardner, directeur de la stratégie et de la recherche sur la Turquie à Amnesty International a écrit dans une déclaration que les nouvelles arrestations brisent “toute illusion que la Turquie se normalise à la suite de la levée de l'état d'urgence”, intervenue plus tôt cette année après son instauration dans la foulée de la tentative de coup d’État en 2016.

Le filet de la répression s'étend

Les autorités turques s'en sont prises dans les grandes largeurs à la société civile dans le sillage du putsch avorté de 2016. Le ministre turc de l'Intérieur indique que près de 218.000 personnes ont été détenues pour des liens avec le mouvement Gülen mis en cause par Ankara dans la tentative, dont des officiers de l'armée ont été le fer de lance.

Le coup d’État a aussi offert un prétexte opportun aux autorités pour ne pas se contenter d'extirper une influence güléniste nuisible, mais aussi pour créer la “Nouvelle Turquie” proclamée depuis à maintes reprises par Erdogan. Une “Nouvelle Turquie” qui laisse peu de place à des visions alternatives de l'avenir du pays.

Scène des manifestations de Gezi à Istanbul, 2013. Photo : Arzu Geybullayeva.

Sans souci de vraisemblance, le pouvoir amalgame désormais les manifestations de Gezi au Mouvement Gülen, officiellement appelé FETO (Organisation terroriste Fethullah Gülen), dans l'intention d'éradiquer toutes formes d'opposition.

Ergun Babahan, rédacteur en chef de l'organe indépendant d'information Ahval écrit que cette tendance n'est pas tout à fait nouvelle :

Turkey has singled out a new group, which could be described as the “Gezi terror organization” which they claim used the Gezi Park Protests to sew chaos […] The most important article of the criminal charges filed in 2017 against those who were accused of plotting the July 15th 2016 coup attempt, known as the Akıncı Indictment, explicitly mentions the Gezi Park Protests as ‘actions in preparations for a coup’, masterminded by a group. However, Friday’s arrests were the first to invoke this article.

La Turquie a isolé une nouvelle entité, pouvant être décrite comme l’ “organisation terroriste de Gezi”, dont ils prétendent qu'elle a utilisé les manifestations du parc Gezi pour semer le chaos. […] L'article le plus important des poursuites criminelles de 2017 contre ceux accusés d'avoir comploté la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, connu comme l'acte d'accusation Akıncı, cite explicitement les manifestations du parc Gezi comme des “actes préparatoires d'un coup d’État”, orchestré par un groupe. Cependant, les arrestations de vendredi étaient les premières à invoquer cet article.

‘Point de non-retour’ 

Une des principales caractéristiques de Gezi était la méthode innovante de désobéissance civile à laquelle le mouvement a donné naissance. Selon les autorités, les manifestants comme la “Femme en rouge” et l’ “Homme debout” qui ont gagné l'attention médiatique mondiale par leur résistance courageuse et créative à la répression policière, ont été recrutés et entraînés depuis l'étranger.

Mais si le mouvement Gezi s'est propagé et a perduré, c'est précisément parce qu'il a séduit un large éventail de mécontents du gouvernement AKP.

Au lieu d'engager le dialogue avec les contestataires, Ankara a doublé la mise, en les représentant comme des ennemis de l’État. Le résultat a été une polarisation de plus en plus accentuée dans la société, et, pour Erdogan et l'AKP, un casse-tête qui ne se résoudra pas avec une douzaine d'arrestations.

Et si Ankara décidait de considérer officiellement tous ceux qui ont participé aux manifestations de Gezi comme des traîtres, des terroristes ? Déjà 200.000 Gülénistes supposés ont été arrêtés, au tour de 3,5 millions de Gezi-istes : voir @WashingtonPoint sur le point de non-retour de la Turquie @ahval_en

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