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Un journaliste libanais poursuivi pour ses articles sur les violences alléguées contre une employée de maison immigrée

Catégories: Afrique du Nord et Moyen-Orient, Liban, Droits humains, Liberté d'expression, Média et journalisme, Médias citoyens, Travail

Manifestation du 24 juillet contre les arrestations au Liban à la suite de publications en ligne. Photo de Hasan Shaaban, utilisée avec autorisation.

Timour Azhari, un journaliste du quotidien libanais DailyStar, va passer en justice pour avoir traité des violences alléguées subies par une employée de maison éthiopienne aux mains de ses patrons au Liban. Azhari a également contribué à Global Voices.

En mars 2018, Lensa Lelisa avait accusé [1] ses employeurs, qui gèrent une société de mode haut de gamme, de mauvais traitements. Cherchant désespérément à leur échapper, elle avait sauté du balcon du deuxième étage et s'est cassé les deux jambes. Ce qu'elle a raconté par la suite dans une vidéo [2] largement partagée sur internet.

A sa sortie de l'hôpital, ses employeurs l'ont ramenée chez eux, malgré les accusations de mauvais traitements. Lelisa parut ultérieurement dans une émission télévisée au cours de laquelle elle se rétracta, [3] parlant de chute accidentelle.

Lensa (à gauche) avec sa tante Ganneth (à droite). Photo mise en ligne sur les médias sociaux par des amis de Lensa et utilisée avec autorisatio.

Les employés domestiques étrangers au Liban sont contraints de vivre et travailler dans des conditions difficiles, soumis au régime bien connu de la “kefala” (parrainage). Un système qui confère [2] aux parrains (entreprises ou particuliers) une “batteries de capacités juridiques” pour contrôler les travailleurs, rendant ceux-ci vulnérables aux abus. A défaut d'y être autorisés par leurs parrains, ces travailleurs ne peuvent pas abandonner leur emploi ou en changer, ni sortir du pays. L’Organisation internationale du travail [4], une agence de l'ONU, dit que ce système met les travailleurs à la merci du travail forcé.

Après son enquête sur l'histoire de Lelisa, Azhari a été inculpé de diffamation pour son article publié sur le site web et en édition papier du Daily Star le 28 mars, qui détaillait les accusations de Lelisa contre ses employeurs. Le procès contre Azhari s'étend aux tweets journalistiques qu'il a publiés en couvrant pour son journal une manifestation devant le domicile et le lieu de travail des patrons de la jeune femme.

Sous la pression des autorités, le journal a ensuite retiré l'article de son site web, bien qu'il reste accessible [5] sur le blog d'Azhari. Un autre article sur la manifestation [6] reste accessible sur le site web du Daily Star.

Azhari risque une amende pour ses articles. Photo: profil Twitter du journaliste.

Azhari a été interrogé en juin par le tristement célèbre Service Cybercriminalité libanais. Lorsque j'ai parlé avec Azhari de la procédure en cours, il a raconté comment un enquêteur l'a accusé de “partialité” dans son article. Les autorités lui ont demandé de supprimer ses tweets touchant à l'affaire de Lelisa, au motif que l'enquête de police avait prouvé l'innocence de ses employeurs. Les policiers ont aussi saisi [7] des informations confidentielles sur son téléphone.

Between my questioning and time spent waiting in the interrogation room, I was at the Bureau for 8 hours. My phone was searched, confidential information on an anonymous source was seized from it, and I was made to delete my tweets.

Entre mon interrogatoire et les temps d'attente dans la salle d'interrogation, j'ai passé huit heures dans le Service. Mon téléphone a été fouillé, des informations confidentielles sur une source anonyme saisies, et on m'a fait supprimer mes tweets.

Le service lui a aussi demandé de signer [8] une promesse de ne plus reparler de l'affaire, ce qu'il a refusé.

Créé en 2006 pour renforcer les capacités de l’État libanais en matière de sécurité internet à l'ère numérique, le Service Cybercriminalité est la voie empruntée [9] par la plupart des interrogatoires de journalistes, activistes et blogueurs au sujet de leurs publications en ligne.

Si la législation libanaise comporte des protections pour la liberté d'expression et la liberté de la presse, insulter le président, l'armée libanaise ou le drapeau peuvent conduire à une condamnation à trois années de prison et à de lourdes amendes. Les lois sur la dénonciation calomnieuse et la diffamation sont aussi utilisées de façon croissante par les hommes politiques, les représentants des grosses entreprises et les simples citoyens pour mettre en cause et poursuivre les activistes et réprimer la parole publique critique en ligne.

Au 1er août, Social Media Exchange, une organisation non gouvernementale locale travaillant sur la politique en matière d'internet, a documenté [10] pas moins de 16 cas de personnes convoquées pour interrogatoire sur leurs publications en ligne en 2018.

Le procès d'Azhari s'est ouvert le 27 novembre, devant le tribunal des publications de Baada, mais a été ajourné au 26 février après que les plaignants et leur avocat se sont abstenus de comparaître, a-t-il indiqué. S'il est reconnu coupable, il devra payer une amende.

Pendant le déroulement du procès, Azhari continuera à faire son travail et à couvrir les histoires qui comptent. ”Ce procès m'a plutôt motivé à continuer à couvrir ce qui a trait aux injustices sociales, dont les histoires en rapport avec la maltraitance des travailleurs étrangers au Liban”, dit-il.