Toutes les langues dans lesquelles nous traduisons les articles de Global Voices, pour rendre accessibles à tous les médias citoyens du monde entier

En savoir plus Lingua  »

Vivre après Manus : le dessinateur iranien Eaten Fish raconte la vie à l'intérieur et l'extérieur des camps de détention australiens

Un dessin d'Eaten Fish réalisé pendant qu'il était détenu sur l'île Manus. Source : Facebook. Reproduit avec autorisation

[Article d'origine publié le 8 novembre 2018] Ali Dorani avait 21 ans quand il arriva en juillet 2013 sur l'île Christmas (Australie) par bateau, pour demander l'asile. Au bout de six mois, il fut transféré sur l'île Manus, le camp de détention australien délocalisé en Papouasie-Nouvelle Guinée, où il allait passer les quatre prochaines années de sa vie.

Il commença à faire des dessins à Manus pour gérer ses Troubles Obsessionnels Compulsifs (TOC) tout en documentant sa situation et celle des autres réfugiés à l'intérieur du camp. Il adopta le nom de plume ‘Eaten Fish’ (‘poisson mangé’), allusion à son sauvetage en mer de 2013.

Ses dessins dépeignant la condition des réfugiés sur Manus ont commencé à être publiés dans les médias pendant sa troisième année de détention. Certains reflétaient la détérioration de sa santé et les violences sexuelles subies dans le camp.

En 2016, le Cartoonists Rights Network International (Réseau international pour les droits des dessinateurs de presse) lui a décerné pour son œuvre le Prix du courage dans le dessin éditorial. La citation de sa récompense affirme que “Ses dessins seront un jour considérés comme des chroniques essentielles, d'envergure mondiale, des pires comportements humains depuis les camps de concentration de la deuxième guerre mondiale.”

L'Australie a été largement critiquée pour les conditions dans le camp de détention de l'île Manus. L'ONU a déclaré sa politique de détentions illimitées dans ce camp délocalisé “châtiment cruel, inhumain et dégradant”.

Ali a été relâché en décembre 2017 à la suite d'une campagne internationale appelant à sa libération. Il est arrivé à Stavanger, en Norvège, le 17 décembre, parrainé par le Réseau international des villes-refuges (ICORN).

Nous avons interviewé Ali par courriel, presque un an après son départ de Manus, qu'il décrit comme une “sortie vers la liberté”. Il a parlé de sa vie après la détention, de ce qu'il a connu au camp de réfugiés, et donné ses conseils aux autres artistes subissant la persécution.

Ali révèle que, tout heureux qu'il soit de sa nouvelle vie en Norvège, ça n'a pas été simple pour lui de s'adapter  :

After two weeks I fell into a deep depression, and this kind of depression was even stronger than I had in Manus Island, and it took me around four or five months until, with a help from psychologist, and some friends, I got bit better and started communicating with a lot of people and making a new life happen.

Après deux semaines je suis tombé dans une dépression profonde, une sorte de dépression plus forte même que celle que j'ai eue sur Manus, et il m'a fallu quatre ou cinq mois jusqu'à ce que, avec l'aide d'un psychologue et de quelques amis, j'aille un petit peu mieux et que je commence à communiquer avec un tas de gens et démarre une nouvelle vie.

Il évoque sa décision de faire des dessins lorsqu'un agent médical lui a suggéré d'entreprendre une activité dans le but de gérer ses TOC, mais même cella n'a pas été aisé : entre autres privations, les détenus ne recevaient pas de quoi écrire.

I kept drawing until I was moved to Manus Island in 2014, and I didn't have enough paper, I didn't have enough pencils, and I had to steal papers from workers, I had to find a little paper to draw on, and it took me two years and a half to send my drawings out. And it was the only reason I think that I am still alive. Art didn't help my mental situation to be healthy, but it helped to send my voice out to the people in the outside world. It was art which saved me, it was art which saved my life.

J'ai continué à dessiner jusqu'à mon transfert sur Manus en 2014, je n'avais pas assez de papier, pas assez de crayons, et je devais voler des feuilles au personnel, je devais trouver un peu de papier pour dessiner dessus, et il m'a fallu deux ans et demi pour envoyer mes dessins à l'extérieur. Et c'est la seule raison, je crois, qui fait que je vis encore. L'art ne m'a pas aidé à retrouver ma santé mentale, mais a aidé à transmettre ma voix aux gens du monde extérieur. C'est l'art qui m'a sauvé, c'est l'art qui m'a sauvé la vie.

Ses dessins ont d'abord retenu l'attention du personnel médical et de l'immigration sur l'île Christmas, et ensuite sur Manus. Ensuite, ce sont les médias australiens qui ont remarqué ses œuvres, et qui ont mis sous les projecteurs sa situation sur Manus :

I wasn't a political cartoonist at first, so I just started documenting my life and my own struggles, and I don't know what happened, one day when I opened my eyes and I have been published in different press companies and I was on the news, a lot of people knew me in Australia, and it gave me more hope to keep myself alive, and I didn't have any idea that drawings were going to give me freedom one day.

Je n'étais pas un dessinateur politique au départ, j'ai donc juste commencé à documenter ma vie et mes luttes, et je ne sais pas comment c'est arrivé, un jour j'ai ouvert les yeux et j'étais publié dans différentes entreprises de presse, et j'étais dans l'actualité, un tas de gens me connaissaient en Australie, et ça m'a donné plus d'espoir de rester en vie, et je n'avais pas la moindre idée que des dessins me donneraient un jour la liberté.

Ali Dorani donne un cours de dessin en Norvège. Source : Facebook. Reproduction autorisée

Voici le rappel d'Ali aux artistes en peine, notamment les jeunes artistes subissant la persécution :

Don't stop, don't stop what you're doing. Keep drawing, keep cartooning, keep sending your voice out. It takes time, it's difficult but it will work, it worked for me. Don't get tired.

I asked for help for five years and I got it. I got my freedom after five years asking from different people. Asking is not shameful. Asking for help is not shameful.

N'arrêtez pas, n'arrêtez pas ce que vous faites. Continuez à dessiner, continuez à faire des caricatures, continuez à envoyer votre voix. Ça prend du temps, c'est difficile, mais ça marchera, ça a marché pour moi. Ne vous lassez pas.

J'ai demandé de l'aide pendant cinq ans et je l'ai reçue. J'ai reçu ma liberté après cinq ans à demander à différentes personnes. Il n'y a pas de honte à demander. Il n'y a pas de honte à demander de l'aide.

Il a aussi exhorté les collectifs proposant de l'aide aux réfugiés sur Manus à ne pas diffuser des informations fausses sur la situation dans le camp. “La vérité m'a aidé. La vérité m'a aidé à retrouver ma liberté. Il a fallu beaucoup de temps mais ça a marché”.

Commentez

Merci de... S'identifier »

Règles de modération des commentaires

  • Tous les commentaires sont modérés. N'envoyez pas plus d'une fois votre commentaire. Il pourrait être pris pour un spam par notre anti-virus.
  • Traitez les autres avec respect. Les commentaires contenant des incitations à la haine, des obscénités et des attaques nominatives contre des personnes ne seront pas approuvés.

Je m'abonne à la lettre d'information de Global Voices en Français
* = required field
Non merci, je veux accéder au site