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Au procès du cardinal George Pell pour agressions sexuelles, la justice australienne tente en vain de cacher le ‘secret le plus mal gardé du pays’

Le cardinal George Pell dit la messe aux Journées mondiales de la jeunesse 2011 à Madrid 2011. Image publiée avec l'aimable autorisation du compte Flickr Catholic Church England and Wales (CC BY-NC-SA 2.0).

Le cardinal australien George Pell, troisième dans la hiérarchie du Vatican, a été reconnu coupable d'agressions sexuelles par un tribunal du Victoria le 12 décembre 2018.

Pourtant, les médias australiens restent muets sur le procès et son issue. Malgré le statut prééminent de Mgr Pell dans l’Église catholique et sa personnalité publique, son procès s'est tenu dans le secret, en application d'un ordre de silence émis par un tribunal de comté du Victoria applicable dans l'Australie entière. L'ordre a été imposé après que le tribunal a admis [l'argument] que la connaissance de l'identité du prévenu dans le premier procès pouvait nuire à un procès ultérieur prévu en mars.

L'accusation a sollicité l'ordonnance originelle de silence en mai 2018 “pour prévenir un risque réel et substantiel de préjudice à une bonne administration de la justice.” Il n'est pas rare que des ordres de silence s'appliquent à des procès séparés si les informations sur le premier sont susceptibles d'affecter les suivants.

Les journalistes encourent des peines de prison s'ils enfreignent une ordonnance judiciaire de silence, et les poursuites peuvent même s'étendre aux nouveaux médias.

L'ordonnance n'a pas empêché les informations sur le verdict de filtrer. Le Daily Beast a été le premier à en parler, suivi par le magazine des Jésuites America Media. L'agence indépendante Catholic News, basée aux États-Unis, a traité l'affaire avant de bloquer l'accès à ses lecteurs situés en Australie. Les médias traditionnels ont été lents à se saisir du sujet malgré les railleries sur les médias sociaux. De nombreux articles aux titres peu subtils en unes de journaux ont évoqué le procès, mais sans en révéler le verdict.

Dans un texte titré “Pourquoi vous ne pouvez pas lire ce que vous voulez”, Le Guardian expliquait que les ordres de silence étaient souvent imposés pour protéger des témoins, garantir un procès équitable, ou encore dans l'intérêt de la sécurité nationale.

“Ils peuvent être étendus, stopper presque toute – et parfois toute – information sur un procès, ou limités, obscurcissant seulement le nom d'une personne”, précise l'article. Dans le cas présent, l'ordre est relativement large. Alors que l'ordre aurait pu être restreint de façon à protéger seulement les identités de particuliers affectés par l'affaire et/ou par la procédure judiciaire, il est appliqué de façon plus étendue.

Le magistrat principal du tribunal de comté Kidd a ouvertement exprimé sa colère contre la couverture médiatique du procès. Le 14 décembre, les procureurs ont sollicité du tribunal de comté un nouvel ordre de silence sur toute couverture médiatique du procès ou des documents associés. L'interdiction devant s'étendre à “tout site web ou autre format électronique ou audiovisuel accessible en Australie.”

Chris Graham du média en ligne indépendant New Matilda a écrit que l'ordre était si large que “s'il était accordé, il aurait également pour effet d'interdire toute information sur l'interdiction elle-même.”

Interdiction ou non, les internets sont loquaces

La confidentialité autour du verdict règne depuis sur les médias sociaux australiens, et le nom de George Pell s'est hissé dans les sommets des tendances Twitter en Australie pendant que les Wikipédiens mettaient à jour l'article sur George Pell pour prendre en compte le verdict. L'effet de l'ordonnance de silence a d'abord été d'accroître la connaissance publique de l'affaire sur l'internet.

Le débat en ligne fait ressortir de nombreux aspects de l'ordonnance de silence existante. Le journaliste d'investigation Jess Hill a tweeté :

Il y a des jours où on devient des guerriers contre la censure de la presse. Aujourd'hui n'en fait pas partie. L'ordonnance de silence n'est pas de la censure, elle est là pour protéger la procédure judiciaire en cours et empêcher les faux-fuyants des avocats de la défense. Ce n'est pas de nous qu'il s'agit.

D'autres ont mis en garde contre les conséquences possibles de passer outre :

L'ordonnance de silence qui aurait été prise en rapport avec un procès de haut vol d'un tribunal du Victoria s'applique à tout le monde, et pas seulement aux entreprises de médias et aux journalistes. Si vous partagez des liens vers des articles de médias étrangers, vous commettez potentiellement un outrage au tribunal. Ne le faites pas.

Mais beaucoup sur Twitter ont été indignés par ce qu'ils ont ressenti comme une dissimulation :

Ça me dégoûte que l'histoire de George Pell ne soit pas rapportée en Australie. Jamais je n'aurai cru qu'une censure à cette échelle pourrait exister ici. Pourquoi ce monstre mérite-t-il d'être protégé de l'examen public ? Je suis désolé, mais ce pays part en couille.

L s'inquiète que là où la vérité est absente, ce sont les mensonges qui vont remplir le vide.

La supposée ordonnance de silence sur George Pell permet aux infox, rumeurs et spéculations de prendre la place des sources d'information fiables. Le résultat sera un mélange de vérités et de mensonges qu'il sera difficile de séparer.

La couverture internationale s'est rapidement étendue aux médias traditionnels à grande diffusion. Commentant les implications d'intérêt général de l'ordonnance de silence, la chroniqueuse médias du Washington Post Margaret Sullivan a écrit :

The secrecy surrounding the court case — and now the verdict — is offensive. That’s especially so because it echoes the secrecy that has always been so appalling a part of widespread sexual abuse by priests…

Steven Spaner, Australia coordinator from the Survivors Network of Those Abused by Priests told the Daily Beast he felt frustrated and left “in the dark” because of the suppression of news about Pell.

Le secret entourant la procédure devant le tribunal, et désormais le verdict, est insupportable. Et d'autant plus qu'elle renvoie au secret qui a toujours été un élément si effroyable des abus sexuels généralisés des prêtres…
Steven Spaner, le coordinateur pour l'Australie du Réseau des survivants des abus des prêtres a déclaré au Daily Beast qu'il était en colère et laissé “dans le noir” à cause de la suppression des informations sur Pell.

Le point de vue de Sullivan a été critiqué par certains :

Votre article amalgame l'ordonnance judiciaire de silence avec la dissimulation par l’Église des abus sexuels. Ce qui est totalement faux. L'ordonnance de silence a été prise pour protéger l'intégrité d'autres affaires en cours, et non pour dissimuler les abus.

Les ordonnances de silence sont de plus en plus polémiques en Australie pour toutes sortes de raisons. On s'est inquiété de leur usage excessif, ce qui a conduit le gouvernement du Victoria à lancer une refonte de la législation correspondante en vue de “renforcer la présomption en faveur d'une justice ouverte et de la divulgation des informations dans les tribunaux du Victoria”.

Et puis la couverture mondiale de l'actualité et les médias sociaux à l'âge de l'internet ont rendu les ordonnances de silence obsolètes. En outre, pour d'autres, elles mettent en danger la liberté d'expression et la transparence de la justice. Le directeur du Centre for Advancing Journalism Andrew Dodd détaille les enjeux du “secret le plus mal gardé de la nation” :

The rules are now clearly a farce. They are overly paternalistic and the public does have a right to know. But people also have a right to a fair trial and the media can and does trample on the process. I would hate to think that media reporting on this case meant the next trial could not proceed because it’s impossible to find an untainted jury.

Les règles sont aujourd'hui une farce évidente. Elles sont excessivement paternalistes et le public a un droit de savoir. Mais les gens ont aussi droit à un procès équitable, et les médias peuvent fouler aux pieds la procédure et ne s'en privent pas. Je ne voudrais pas que le traitement par les médias de ce procès ait pour effet que le prochain ne puisse pas avoir lieu par impossibilité de constituer un jury impartial.

Ce qui pourrait placer les tribunaux dans une impasse quant à leurs efforts pour protéger les droits des accusés comme des victimes en leur garantissant un procès équitable.

Le cardinal est actuellement en congé de son poste de péfet du Secrétariat à l’Économie au Vatican et de ses autres fonctions. En lien avec cela, le pape François a démis Pell de son Conseil des Cardinaux. La décision semble avoir été prise antérieurement au verdict du jury.

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