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Le tube féministe de la chanteuse sud-soudanaise Nyaruach apostrophe un ‘homme ennuyeux et sans projet’

Catégories: Afrique Sub-Saharienne, Soudan, Sud Soudan, Arts et Culture, Droits humains, Femmes et genre, Guerre/Conflit, Humour, Jeunesse, Médias citoyens, Réfugiés

Nyaruach. Photo: Tania Campbell-Golding, utilisation autorisée.

[Article d'origine paru le 1er décembre 2018] Un homme appelé Gatluak se sent probablement un peu gêné que la chanteuse sud-soudanaise Nyaruach lui reproche d'être un “homme ennuyeux dépourvu de projet” dans une chanson à succès largement diffusée depuis sa sortie en juin 2018. Disons plutôt, de nombreux Gatluak : c'est un prénom répandu au Soudan du Sud, et “tout le monde connaît un Gatluak [qui se comporte ainsi]”, dit Nyaruach.

Avec son farouche message féministe, la chanson moqueuse de Nyaruach restaure la dignité d'une femme qui s'est consumée d'amour. Elle rappelle aussi au monde l'énergie musicale et artistique qui émane du camp de Kakuma [1] dans le nord du Kenya, l'un des plus grands camps de réfugiés [2] de la région.

Nyaruach, une mère seule avec deux enfants qui vit à Kakuma, a dit à Global Voices lors d'un entretien sur Skype :

South Sudanese men fail women with the wrong kind of love. So, my message is to the young girls of the new generation … Love is killing the new generation.

Les hommes sud-soudanais déçoivent les femmes avec le mauvais type d'amour. Alors, mon message s'adresse aux filles de la nouvelle génération… L'amour tue la nouvelle génération.

La vidéo entraînante de la chanson et de sa musique, qui met en scène quelques co-résidents de Nyaruach à Kakuma, et sortie en novembre 2018, a été remarquée internationalement grâce à son Afro-beat envoûtant et ses paroles hardies.

Mesdames… Il n'y a rien de pire qu'un homme ennuyeux, sans projet. Gatluak, décroche ton téléphone ?!? La nouvelle vidéo et album avec mon frère Emmanuel Jal viennent de sortir. Cliquez sur ma bio.

Gatluak lui achetait des boissons fraîches, ils faisaient de longues promenades, et puis il s'est évaporé [10] ! “Tu refuses de me répondre au téléphone après que tu as eu ce que tu voulais. Tu n'es qu'un salopard, Je te dis simplement adieu ! Que Dieu te bénisse là où tu es. O homme ennuyeux, sans projet. Sans projet !” chante Nyaruach.

“Gatluak” est le second morceau de l'album NAATH (“humains” en nuer) produit par Nyaruach et son frère Emmanuel Jal, un artiste de hip-hop qui a accédé à la célébrité avec la publication en 2009 de son autobiographie, “War Child: A Child Soldier's Story” (“Enfant de la guerre, l'histoire d'un enfant-soldat”, non traduit). Enfants, le frère et la sœur furent séparés [11] dans des circonstances dramatiques.

Tous deux s'inspirent des chansons traditionnelles et d'amour des Nuers et les interfacent avec des rythmes de danse addictifs. “Nous ne pouvons pas oublier notre culture”, dit Nyaruach. “Nous devons parler du passé à la nouvelle génération — et la musique rend heureux”.

Nyaruach et Jal ont appelé l'album NAATH d'après le “glorieux royaume nilotique de Koush [12]“, en antidote aux images de guerre et de dénuement qui collent au Soudan du Sud.

Une longue route vers la musique

Nyaruach est née en 1983 à Tonj, au Soudan, et a été séparée de sa famille à l'âge de quatre ans, à la mort de sa mère. Son frère Jal a été enrôlé [13] par l'Armée populaire de libération du Soudan (SPLA) et forcé à combattre. Puis il a été emmené au Kenya à 11 ans avec l'aide de la travailleuse humanitaire britannique [14] mariée au commandant-en-chef d'alors du SPLA, Riek Machar [15]. C'est là qu'il découvrit le hip-hop, qu'il a utilisé pour favoriser la paix.

La vie de Nyaruach a pris une autre voie. Elle a traversé plusieurs années tumultueuses avec des membres de sa famille et a fui un père violent à l'âge de 10 ans, survivant à plusieurs évasions difficiles du Soudan, d'abord en Éthiopie, et plus tard au Kenya.

Le Soudan du Sud est devenu indépendant [16] du Soudan en juillet 2011, après 22 ans de guerre civile (1983-2005). La paix a été de courte durée malgré de gros investissements dans le développement du Soudan du Sud. En 2013, un conflit armé a éclaté à Juba, la capitale sud-soudanaise, et s'est propagé à d'autres parties du pays, tournant graduellement à une guerre inter-ethnique [17] entre les deux plus grands groupes du pays : les Dinka, représentés par le Président Salva Kiir Mayardit, et les Nuer, représentés par le Vice-Président d'alors Riek Machar.

Nyaruach n'a pas retrouvé Jal avant qu'ils se revoient à Nairobi. Ils ont collaboré à une chanson appelée Gua [18], “paix” en langue nuer. Elle avait 22 ans. La chanson a cartonné au Kenya en 2005 et a permis à Jal de percer pour devenir un musicien couronné de prix et un militant pour la paix.

Jal a aussi été critiqué [19] pour avoir compromis son statut de modèle quand il a utilisé les médias sociaux pour diffuser des idées clivantes attisant les tensions ethniques au moment où la guerre civile a éclaté au Soudan du Sud en 2013.

En 2015, Nyaruach s'est rendue au Soudan du Sud pour une brève visite. A son retour, elle a condamné les violences qu'elle a vues. Enceinte de son deuxième enfant, elle décida de rester à Kakuma, pour sa sécurité.

Le camp de réfugiés de Kakuma fut ouvert à l'origine par le UNHCR en 1992 pour abriter 20.000 enfants et jeunes gens soudanais connus ultérieurement comme les “garçons perdus du Soudan” [20] fuyant les violences de la Seconde guerre civile soudanaise.

Aujourd'hui, plus de 56 pour cent de la population de Kakuma et de l'implantation voisine de Kalobeyei vient du Soudan du Sud. A la fin janvier 2018, les camps hébergeaient au total 185.449 réfugiés et demandeurs d'asile enregistrés.

Nyaruach dit que vivre dans un camp de réfugiés est particulièrement dur pour les femmes avec enfants.

They give us firewood for a month, it finishes after seven days. We need to eat our meal, we wake up at 4 a.m. to steal. Yes, we have to steal it — and it's very dangerous. They rape us, they can even shoot and kill us. But we can't report. Who is going to report? We have no voice or authority.

On nous donne du bois à brûler pour un mois, il est fini au bout d'une semaine. Nous avons besoin de prendre notre repas, nous nous réveillons à 4h du matin pour voler. Oui, nous devons le voler, et c'est très dangereux. Ils nous violent, ils peuvent même nous tirer dessus et nous tuer. Mais nous ne pouvons pas dénoncer. Qui va dénoncer ? Nous n'avons ni voix ni pouvoir.

Les années d'épreuves ont laissé des traces sur le moral de Nyaruach. Retrouver Jal et faire de la musique avec lui a été salutaire. “J'ai un cœur qui chante”, dit Nyaruach. “Jal m'a appris à rimer.”

‘Les femmes n'ont pas de droits’

La chanson de Nyaruach donne la pêche aux femmes et filles au Soudan du Sud qui “n'ont pas de droits, aussi jeunes soient-elles” dit-elle dans un récent entretien [21] avec le journal kényan The Star.

Les femmes sud-soudanaises sont parmi les plus marginalisées, et la guerre a rendu les situations intenables. Plus de 80 pour cent [22] de ceux qui ont fui les violences du Soudan du Sud sont des femmes et des enfants.

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This is my life now in Kakuma refugee camp. 👐🏿We have almost no womens rights or basic human rights now in South Sudan and I want to use my music to celebrate the magic of women from our country. 💫 For all the pledgers who have supported our upcoming album release NAATH you will receive some ⭐️special updates from my life in Kakuma today and learn more about my situation. Thanks for all your support 👉🏿 please listen to our music and walk with us by following the link in my bio 🙏🏿 #blackgirlmagic #blacklivesmatter #refugees #southsudan #wewantpeace @gatwitch @jalgua @jalguacafe [23]

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Ceci est ma vie à présent au camp de réfugiés de Kakuma. Nous n'avons presque pas de droits en tant que femmes ou de droits humains fondamentaux aujourd'hui au Soudan du Sud et je veux utiliser ma musique pour célébrer la magie des femmes de notre pays. A tous ceux qui ont promis un don pour la sortie prochaine de notre album NAATH vous allez recevoir des informations spéciales sur ma vie à Kakuma aujourd'hui et en savoir plus sur ma situation. Merci pour tout votre soutien, écoutez notre musique et marchez avec nous en suivant le lien vers ma biographie

Le Soudan du Sud a traversé plusieurs épisodes de négociations de paix fragiles et manquées [25], mais les chiffres montrent que les femmes sont beaucoup moins impliquées [26] que les hommes dans le processus de paix, malgré les recherches suggérant qu'inclure les femmes aux plus hauts niveaux améliorerait la stabilité.

Machar est rentré au Soudan du Sud [27] en octobre 2018 après deux années d'exil en Afrique du Sud, pour travailler avec Kiir, mais beaucoup restent circonspects sur l'accord de paix après cinq années de conflit prolongé.

“Les femmes du Soudan du Sud sont traitées par les soldats et les acteurs armés du pouvoir, y compris les milices locales, comme du butin de guerre”, ont conclu les enquêteurs de l'ONU [28] en septembre 2018. “Le calvaire des femmes et filles du Soudan du Sud ne doit plus être ignoré”, écrivent-ils, en se référant aux témoignages dérangeants des victimes de viols.

D'après une étude [29] de 2017 publiée par l'International Rescue Committee et le Global Women’s Institute, 65 pour cent des femmes sud-soudanaises interrogées avaient connu des violences physiques ou sexuelles.

Nyaruach témoigne elle aussi.

[South Sudanese] men's ideas are changing about love. They get married to many wives and then destroy our lives. They fail to take care of their children properly. They rape us, use young girls, get us pregnant and leave us.”

Les idées des hommes [sud-soudanais] changent sur l'amour. Ils se marient avec de nombreuses épouses puis détruisent nos vies. Ils sont incapables de s'occuper convenablement de leurs enfants. Ils nous violent, usent de petites filles, nous mettent enceintes et nous quittent.

Nyaruach dit que la musique est sa vocation. “Si je cache dans mon cœur ce qui me tue, que puis-je faire pour apporter un changement ?” s'interroge-t-elle.

Pas étonnant que “Gatluak” soit un tube. Ceci est la chance pour Nyaruach d'exiger des hommes dans sa vie de mieux faire, pas seulement en amour, mais dans la guerre — et la paix.