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Sous le gouvernement Peña Nieto, les journalistes mexicains subissaient menaces, meurtres – et espionnage numérique, concluent les enquêteurs

Catégories: Mexique, Censure, Droits humains, Liberté d'expression, Média et journalisme, Médias citoyens, Politique
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Manifestation à Mexico contre l'assassinat de Javier Valdez (2017). Photographie de ProtoplasmaKid. Publiée sous licence Creative Commons 4.0

Plus d'un an après l'assassinat du journaliste et écrivain mexicain Javier Valdez [fr] [2], non seulement l'affaire est loin d'être éclaircie [3], mais en plus elle prend un tour nouveau [4]. Dès le lendemain de son décès, certains de ses collègues journalistes ont reçu sur leurs portables des SMS infectés par le logiciel espion Pegasus.

Javier Valdez était un journaliste engagé qui, entre autres, couvrait les histoires de corruption, d'impunité et de crime organisé pour le journal indépendant Ríodoce [5]qu'il avait fondé à Culiacán dans l'état de Sinaloa (un territoire où s'affrontent le Cartel de Jalisco et le Cartel de Sinaloa [fr] [6]). Le 15 mai 2017, Valdez est abattu de 12 balles en pleine journée, juste devant les bureaux de Ríodoce.

D'après la toute dernière enquête [7] réalisée par la Red en Defensa de los Derechos Digitales (Réseau de défense des droits numériques) [8] et un groupe d'ONG internationales, il ressort que Ismael Bojórquez, le directeur de Ríodoce, et son directeur de l'information, Andrés Villarreal, ont tous deux été victimes de tentatives de cyberattaques, via l'envoi de SMS sur leurs téléphones portables.

L'enquête, menée conjointement par les organisations Artículo 19 (défense de la liberté d'expression et d'information), Red en Defensa de los Derechos Digitales (R3D), SocialTIC (la technologie numérique au service du changement social) et le Citizen Lab [en] [9] de l'Université de Toronto, démontre que les journalistes avaient été identifiés a priori comme des cibles à espionner par le biais du logiciel malveillant :

Les journalistes et les médias municipaux ont été la cible privilégiée des logiciels espions du groupe NSO utilisés par le gouvernement. Vous trouverez ci-dessous une liste des journalistes que @citizenlab a ciblés avec Pegasus.

Les tentatives de cyberattaques portées contre les collègues de Valdez ont suivi un processus similaire à celui d'autres attaques menées avec Pegasus. Les messages ont été reçus par SMS, et auraient été  envoyés par un service d'information très populaire appelé “Uno TV”.  Il était difficile d'en ignorer le contenu, notamment parce que les messages faisaient référence à l'assassinat de Valdez qui venait de se produire et à d'importants événements connexes.

À la fin de chaque message figurait un lien suspect qui, d'un simple clic, aurait immédiatement activé le logiciel espion. Ce qui aurait permis de surveiller toutes les informations hébergées sur l'appareil, et même de prendre le contrôle du micro et de la caméra.

Image tirée du rapport [7] “Reckless VI. Des journalistes mexicains enquêtant sur les cartels, visés par un logiciel espion de NSO après l'assassinat de leur collègue. Citizen Lab 2018.

On en arrive à une triste conclusion [14] concernant les cas documentés ces deux dernières années : il semble que le cyberattaquant soit le même. C'est la méthode utilisée pour l'attaque et le choix de la même infrastructure qui nous amènent à cette conclusion. En outre, notons que le programme a été utilisé dans des situations qui auraient affecté le gouvernement de Peña Nieto.

Il convient de noter que Pegasus est un outil sophistiqué vendu exclusivement aux agences gouvernementales. Le programme a été acheté par le gouvernement mexicain [es] [15] en 2014 et 2015, soit-disant, pour combattre le crime organisé. Il s'en est ensuivi une série de révélations plus connues sous le hashtag #GobiernoEspía (Gouvernement-espion).

Dans les conclusions du rapport figure la liste toujours plus longue des affaires liées à l'utilisation du logiciel espion au Mexique. Face à ce phénomène, les organisations concernées par l'enquête et l'accompagnement de ces affaires, entre autres, ont demandé au nouveau gouvernement [16] de diligenter une enquête indépendante sur ces incidents. Ils lui ont également demandé de mettre en oeuvre une réforme complète des modes d'acquisition et d'utilisation des systèmes de surveillance de la part du gouvernement :

With this seventh publication on abuses of NSO Group spyware in Mexico, Citizen Lab and our partners R3D [17]SocialTic [18], and Article 19 [19] have identified a total of 24 cases of abusive targeting by Mexico-linked NSO Group customers. Our previous investigations identified infection attempts against multiple [20] journalists [21]lawyers [22]international investigators [23]public health practitioners [24]senior politicians [25], and anti-corruption  [20]activists [20].

Avec cette septième édition concernant l'usage abusif de logiciels espions du groupe NSO au Mexique, Citizen Lab et ses partenaires R3D, SocialTic et Article 19 ont identifié un total de 24 cas de ciblage abusif par des clients du groupe NSO au Mexique. Nos enquêtes précédentes avaient permis d'identifier des tentatives de piratage contre de nombreux journalistes, avocats, enquêteurs internationaux, praticiens de santé publique, hauts responsables politiques et militants anticorruption.

‘C'est comme si on nous avait épinglé une cible sur la poitrine’

Correspondant de plusieurs médias comme l'AFP et La Jornada, mais aussi cofondateur de Ríodoce [5], Javier Valdez était aussi un écrivain prolifique qui avait écrit pas moins de neuf livres sur le trafic de drogue au Mexique, en situant toujours au centre de ses récits les histoires des victimes du trafic. Lauréat de nombreux prix, dont celui du Prix international de la liberté de la presse [fr] [26] en 2011, accordé par le Comité pour la protection des journalistes [fr] [27] (CPJ). À l'occasion de la cérémonie de remise [28], Valdez a déclaré:

Ahora en Culiacán, Sinaloa, es un peligro estar vivo y hacer periodismo es caminar sobre una invisible línea marcada por los malos que están en el narcotráfico y en el gobierno un piso filoso y lleno de explosivos. Esto se vive en casi todo el país. Uno debe cuidarse de todo y de todos; no parece haber opciones ni salvación y muchas veces no hay a quién acudir […] Esta es una guerra, sí […] por el control del narco. Pero nosotros, los ciudadanos, ponemos los muertos; y los gobiernos de México y Estados Unidos las armas. Y ellos, los encumbrados invisibles y agazapados dentro y fuera de los gobiernos, se llevan las ganancias…

Aujourd'hui à Culiacán, dans le Sinaloa, c’est dangereux d’être journaliste et d'être vivant, c'est comme marcher sur une ligne invisible tracée par les méchants [ceux qui sont dans le trafic de drogue et ceux qui sont au gouvernement], sur un sol raviné et plein d'explosifs. C'est ce qui se passe dans presque tout le pays. On doit se méfier de tout et de tous ; il ne semble pas y avoir de choix ni de salut et bien souvent on ne sait vers qui se tourner […] Oui, c'est une guerre […] pour le contrôle du trafic de drogue. Mais nous, les citoyens, nous fournissons les morts ; et les gouvernements du Mexique et des États-Unis fournissent les armes. Et eux, les hauts placés invisibles et les planqués à l'intérieur et à l'extérieur des gouvernements, ils se prennent les profits …

Ainsi, après plus de vingt ans de journalisme critique, Javier Valdez s'est imposé comme une référence au niveau national et international sur les sujets liés à la violence qui ravage le nord du pays.  On pensait que cela le protègerait, mais ça n'a pas été le cas.

Face à l'assassinat de Valdez, la corporation journalistique a exprimé sa profonde indignation [29], en manifestant, en dénonçant les faits et en faisant grève à travers tout le pays.

Ce lamentable épisode a aussi provoqué un point de rupture pour le journalisme mexicain, comme l'a décrit Froylán Enciso dans un texte pour le journal en ligne Horizontal [30]:

Si matan a Javier Valdez, nuestro querido Javier, el más conocido, el más premiado, el más divertido, el más protegido del gremio: ¿qué puede esperar el resto? Es como si a todos nos hubieran puesto un blanco en el pecho.

S'ils ont tué Javier Valdez, notre cher Javier, le plus aimé, le plus primé, le plus drôle, le plus protégé de la profession : à quoi les autres doivent-ils s'attendre ? C'est comme si on nous avait épinglé une cible sur la poitrine.

Le gouvernement mexicain a un bilan épouvantable [31] en ce qui concerne les droits de l'homme, et la situation dans laquelle se trouve le journalisme dans le pays [32] est particulièrement tragique.

A ce propos, les organisations concernées par les affaires de #GobiernoEspía voient [33] comme un fait positif que le président actuel, Andrés Manuel López Obrador, ait déclaré [34] qu'il n'engagerait pas son pays dans ce genre de pratiques. Toutefois, ces déclarations ne suffiront pas à garantir la liberté d'expression si les crimes commis contre les journalistes restent impunis.