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Un magazine jeunesse autrefois chéri est accusé de blanchir l'héritage des nazis serbes

La une de Politikin Zabavnik du 18 janvier 2019 et le scan de l'article controversé intitulé  « Qui étaient les hommes de Ljotić ? » qu'un utilisateur de Twitter @lukazb a publié assorti du commentaire: « Fascistes! »

Des membres du public serbe ont exprimé leur stupéfaction après qu'un magazine populaire de Belgrade, l'hebdomadaire Politikin Zabavnik , a publié un article que beaucoup de lecteurs ont ressenti comme minimisant les crimes de guerre des collaborateurs locaux des nazis.

Intitulé « Qui étaient les hommes de Ljotić ? » et publié dans l'édition du 18 janvier, l'article présente le Corps de volontaires serbes, un relais local du régime nazi durant la Seconde Guerre mondiale, sous un jour plutôt positif.

Avec son nom que l'on pourrait traduire approximativement « Le Journal détente de Politika » ou « Politika amusant », le magazine est destiné à « tous les âges, de 7 à 107 ans » et est généralement considéré comme destiné à la lecture en famille. Fondé en 1939, il bénéficia, dans toute la Yougoslavie, du statut culte de quintessence du divertissement éducatif haut de gamme, avec son mélange encyclopédique de culture générale, de jeux, de nouvelles, de rubriques consacrées à l'histoire, à la science, au voyage et à la musique. 50% de ses pages étaient en outre dédiées à des BD de qualité.

Professionnels des médias et lecteurs ont dénoncé ce qu'ils ont perçu comme une trahison par le magazine de ses valeurs cosmopolites et progressistes. Ils considèrent l'article comme l'acte ultime de soumission du journal au gouvernement populiste de droite, qui a entrepris de réhabiliter l'héritage des collaborateurs nazis de la Seconde Guerre mondiale.

L'occupant nazi et ses affiliés ont tué environ 140 000 personnes en Serbie, procédant au génocide de plus de 20 000 Juifs et d’environ 12 000 à 20 000 Roms.

Le 20 janvier 2019, l’ Association indépendante des journalistes de Serbie (NUNS) et la Société indépendante des journalistes de Voïvodine (NDNV) a qualifié l'article de « plus lamentable de toutes les formes de manipulations médiatiques : la manipulation des enfants ». Elles ont relevé que le magazine se répand en « éloges écœurants» à l'endroit de Dimitrije Ljotić, qui a participé activement à la Shoah, en affirmant fallacieusement qu'« il condamna le pogrom des Juifs. »

Istorijski revizionizam odavno je postao deo naše svakodnevice, a fašističke, nacističke i druge kvislinške i kolaboracionističke snage se na sve načine trude da falsifikuju istoriju.

Le révisionisme historique fait désormais partie de notre existence quotidienne, et les fascistes, nazis et autres forces collaborationnistes font d'énormes efforts pour promouvoir des récits historiques mensongers.

Des utilisateurs des réseaux sociaux ont réagi en fournissant des documents attestant des faits survenus durant la période :

Cette photo montre comment ils ont aidé les Roms. Les hommes de Ljotić les ont conduits à l'exécution par balles.

Parallèlement , la communauté juive de Belgrade a publié une lettre ouverte adressée au rédacteur en chef de Politikin Zabavnik le 21 janvier, pour exprimer sa consternation et rappeler des faits relatifs à la Seconde Guerre mondiale.

Dimitrije Ljotić JE BIO lokalni nacista i organizovao je vojsku, Srpski dobrovoljački korpus (nem: Serbischer SS-Freiwilligen Korps) koja je bila u službi Vermahta.

Ideologija ovog korpusa je bila identična nacističkoj: istrebljenje Jevreja, komunista i zapadnjačkog kapitalizma. Korpus je bio zloglasan po zločinima nad stanovništvom, posebno Jevrejima i Romima, partizanskim ustanicima i pripadnicima pokreta otpora. Ljotićeve jedinice su učestvovale u streljanju đaka u Kragujevcu u oktobru 1941. Dan nakon ovog masakra u organizaciji ZBOR otvorena je najveća antisemitska izložba u Beogradu tzv. “Antimasonska izložba” koja je bila usmerena ka “razotkrivanju judeokomunističke zavere” a u proljotićevskim novinama su se pojavile reči “Srbi ne bi trebalo da čekaju Nemce da počnu istrebljenje Jevreja”.

Dimitrije Ljotić A ÉTÉ un nazi et a organisé une armée, le Corps de volontaires serbes (Serbischer SS-Freiwilligen Korps en allemand) qui a servi la Wehrmacht.

L'idéologie de ce corps était identique à celle des nazis : extermination des Juifs, communistes et capitalisme occidental. Ce corps est devenu tristement célèbre pour les crimes qu'il a commis contre des civils, en particulier contre des Juifs et des Roms, contre des partisans et d'autres membres du mouvement de la résistance. Les unités de Ljotić ont participé au meurtre des étudiants perpétré durant le massacre de Kragujevac d'octobre 1941. Un jour après ce massacre, son organisation ZBOR a ouvert la plus grande exposition antisémite de Belgrade, la soi-disant « Exposition anti-maçonnique », qui visait à « révéler le complot judéo-communiste », alors que les journaux pro-Ljotić  suggéraient que les « Serbes ne devraient pas attendre que les Allemands entament l'extermination des Juifs. »

Pourquoi Politikin Zabavnik est-il si important pour tant de gens?

Comparativement à la situation dans les  pays du Bloc soviétique, dans la Yougoslavie socialiste indépendante, le secteur de l'édition a joui d'un plus grand degré de liberté; il a ainsi importé nombre de ses contenus de l'Ouest. Dans les années 70, les éditeurs de magazines portant sur un large éventail de sujets grand public : BD, littérature populaire, musique et même contenus érotiques voire pornographiques, sont devenus financièrement autonomes en répondant aux besoins d'une classe moyenne nombreuse.

La diffusion de Politikin Zabavnik a dépassé les 300.000 numéros hebdomadaires dans la période faste des années 70 et du début des années 1980. Sa mission était de construire une « infrastructure  culturelle », de « développer des valeurs éthiques » et de nourrir la force fédératrice du patriotisme yougoslave.

Le journal était publié dans une version cyrillique (serbe), latine (croate), ainsi qu'en slovène. Ses rubriques historiques promouvaient les valeurs anti-fascistes du Front yougoslave de la Seconde Guerre mondiale, ainsi que l'héritage de tous les peuples appartenant à la fédération.

Après l'éclatement de la Yougoslavie en 1990, la plupart des médias serbes ont épousé l'idéologie nationaliste de Slobodan Milošević. Au fil du temps, Politikin Zabavnik s'est adapté à cette nouvelle réalité du marché en incluant davantage de sujets restreints à l'histoire et aux traditions serbes.

Des observateurs étrangers soulignent depuis quelque temps déjà que la publication promeut de plus en plus le nationalisme et des valeurs d'extrême droite, mais cela n'a eu que peu d'effet sur le public serbe jusqu'au scandale actuel :

C'est ainsi que politikin zabavnik  illustre une histoire de famille en Israël ! [à la façon de] Der Stürmer ?

Cette fois, un grand nombre d'utilisateurs des réseaux sociaux ont exprimé leur indignation, comme le scénariste de télévision Bane Raičević :

Le dimanche matin, j'allais à l'épicerie du coin, j'achetais du pâté de foie de porc Carnex et du Coca Cola. Sur le chemin du retour, j'achetais Politikin Zabavnik. Je rentrais chez moi, m'asseyais dans la cuisine, mangeais du pâté avec du pain, en buvant du Coca, et lisais Politikin Zabavnik. C'était mon plaisir quand j'étais enfant. Ce sont des souvenirs que vous avez réussi à salir, brutes nauséabondes.

Un autre utilisateur a twitté une image du logo bien connu du journal –  Donald en vendeur de journaux – dans laquelle on avait remplacé cette figure par le personnage de Disney tel qu'il apparaît dans le dessin animé primé aux Oscars Der Fuehrer's Face :

Et c'est ainsi que Politikin Zabavnik s'est trahi lui-même…

Des excuses – et un nouvel article

Dans l'édition suivante du magazine, publiée le 26 janvier, figurait un nouvel article intitulé « Qui étaient vraiment les hommes de Ljotić ? », accompagné d'une introduction qui avait également été publiée sur la page Facebook du magazine :

„Политикин Забавник” није желео да релативизује улогу злочиначких јединица организације „Збор”, као ни Димитрија Љотића, и њихових недела током Другог светског рата!

Извињавамо се свима који су наш текст тако схватили, а посебно јеврејској и ромској заједници!

 Politikin Zabavnik n'entendait pas relativiser le rôle des unités criminelles de l'organisation ZBOR, ni le rôle de Dimitrije Ljotić et leurs crimes durant la Seconde Guerre mondiale !

Nous présentons nos excuses à tous ceux qui ont interprété notre texte en ce sens, et en particulier aux communautés juive et rom !

Cette nouvelle version faisait un compte rendu plus factuel sur la nature du mouvement de Ljotić, et comprenait même la photo, largement diffusée sur Twitter, représentant ses membres en train de conduire des Roms au massacre.

NUNS et NDNV ont de nouveau réagi, en disant que tandis que le nouvel article condamnait les hommes de Ljotić, il réhabilitait d'autres traîtres nationaux qui ont collaboré avec l'occupant nazi (cette fois, les Tchetnicks), et salissait la réputation des communistes, en utilisant l'excuse de « la promotion de l'anti-anti-fascisme.»

Le scandale de Politikin Zabavnik révèle la profonde polarisation de la société serbe, résultat de l'instrumentalisation du nationalisme en vue d'exacerber les divisions entre les citoyens libéraux et leurs compatriotes convaincus que l'identité ethnique est le critère essentiel pour déterminer si une personne est digne d'éloge ou condamnable.

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