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Les Russes heureux de voir leur espoir présidentiel ukrainien favori, un humoriste sans expérience politique, vainqueur du premier tour

Catégories: Europe Centrale et de l'Est, Russie, Ukraine, Médias citoyens, Politique, RuNet Echo

Volodymyr Zelensky (quatrième à partir de la droite), l'inattendue tête de peloton de l'élection présidentielle ukrainienne, en tournée avec District 95, une troupe d'humoristes de télévision qu'il a co-fondée en 2003. Photo : Vadim Chuprina [1], CC 4.0

Le 31 mars, les Ukrainiens ont voté au premier tour de leur élection présidentielle. C'est la septième fois que le pays choisit son président depuis qu'il a obtenu l'indépendance d'avec l'Union soviétique en 1991—et la deuxième depuis que la dite “Révolution de la dignité” [2] de 2014 a détrôné le président d'alors Viktor Yanoukovitch et élu Petro Porochenko en un raz-de-marée électoral sur fond de guerre imminente avec la Russie autour des régions sécessionnistes de l'Ukraine orientale.

Depuis, la popularité de Porochenko, candidat cette année à sa réélection, a fortement chuté [3], mais aucun autre candidat n'a rassemblé suffisamment de soutien pour lui ravir sa place — sauf un.

A quarante-et-un ans, l'humoriste Volodymyr Zelensky, dont la principale expérience en politique consiste à être la vedette d'une série télé racontant l'histoire d'un prof d'histoire qui devient président par accident [4], a remporté le premier tour avec 30 pour cent du total des votes et une avance de 13 points sur le deuxième arrivé, Petro Porochenko. Si grande était la désillusion des électeurs ukrainiens envers les candidats conventionnels — il y en avait 39 en tout en course.

L'ascension de Volodymyr Zelensky est une gifle retentissante au visage de la classe politique ukrainienne toute entière.

L'élection a attiré une intense attention de la Russie voisine, dont les chaînes étatiques de télévision, habituellement d'une extrême hostilité à l'Ukraine post-Maïdan, [7] s'attachent à peindre un tableau de confusion et de pagaille :

La couverture des élections par la télévision d'Etat russe : tout va tellement mal là-bas que les Ukrainiens courent travailler en Pologne, où ils votent en masse. Russes, voyez à quoi mènent les soulèvements populaires !

En revanche, tant les télévisions pro-Kremlin que les Russes penchant pour l'opposition se retrouvent dans une sympathie pour Zelensky, même si c'est avec des raisons différentes. Beaucoup ont souligné que le seul fait qu'un outsider comme Zelensky puisse mettre sérieusement en danger les politiciens installés est digne de louange et d'envie dans un pays comme la Russie, où les élections présidentielles ne donnent guère de choix aux électeurs.

Le fait qu'un président en fonctions puisse perdre une élection est une preuve de santé démocratique. Même en Afrique ça arrive parfois, mais pour nous ça reste encore tout à fait exotique.

Mon fil Twitter est coupé en deux : d'Ukraine on écrit que le pays est devenu fou et est voué au pire parce qu'il élu un comique, un acteur de série B, au lieu de quelqu'un d'âgé et expérimenté. Alors que de Russie [on écrit] que l'Ukraine est en bonne santé : on peut y élire un comique, un acteur de série B ou même la marionnette de quelqu'un au lieu d'un vieux nomenklaturiste.

Je ne comprends pas pourquoi Porochenko et les autres font aussi peu de cas de la carrière d'humoriste de Zelensky. J'ai beaucoup de connaissances qui ont joué sur KVN [14] [une émission humoristique russe remontant à 1961]. La plupart sont extrêmement brillants. Tellement plus intelligents que les politiciens russes.

D'autres se sont intéressés à l'ethnicité de Zelensky, disant qu'un président juif pourrait s'avérer trop progressiste même pour les USA :

Je ne me sens absolument pas proche de Zelensky, mais élire un Juif dans un pays post-soviétique à haut niveau d'antisémitisme c'est très très cool en soi
Même en Amérique il n'y a par exemple jamais eu de président athéiste

Néanmoins, au vu des relations tendues de l'Ukraine avec la Russie — les deux pays ne sont-ils pas en guerre, même non déclarée ? — il est inconcevable pour un politicien ukrainien tenant à son poste d'exprimer la moindre sympathie pour la Russie. Une réalité qui n'a pas échappé aux fans russes de Zelensky :

C'est le dernier jour où l'on peut dire quelque chose de bien sur Zelensky. A partir de lundi il devra se disputer avec la Russie.
Bref, j'ai aimé cet acteur ! Et aujourd'hui je suis fan de lui, que ma chère et seule follower ukrainienne me pardonne. Elle votera Porochenko.

Pendant ce temps, le couple vedette de la télévision d’État russe, Olga Skabeïeva et Evgueni Popov, les animateurs du populaire débat télévisé “60 Minutes”, ont présenté une soirée électorale-marathon en direct, soutenant sur les ondes la candidature de Zelensky et acclamant sa course en tête dans les urnes.

Skabeïeva et son mari, le couple amiral de l'agitprop russe, jubilent déjà, écrivent Zel sur des tasses de café, donnent des résultats préliminaires avec Timochenko pas parmi les 3 premiers, prétendent Boîko 3ème

De quoi donner aux observateurs et candidats ukrainiens, y compris l'adversaire de Zelensky au second tour, toutes les raisons de penser que Zelensky est le favori des Russes parce qu'il est faible :

Porochenko essaie visiblement de peindre Zelenko en choix de la Russie.
“Les Ukrainiens ont clos le scénario russe au premier tour ; je sais qu'ils le feront aussi au deuxième tour.”

Zelensky n'a toutefois pas mâché ses mots quand on l'a pressé de questions sur sa politique russe :

Q: Que direz-vous à Poutine quand vous le rencontrez ?
Ze: Nous avons déjà une rencontre ? Je lui dirai merci de nous avoir rendu nos territoires.

Quoi qu'il en soit, Zelensky n'a pas réellement beaucoup de propositions politiques cohérentes au-delà de ça, et à présent il a en face de lui le politicien chevronné Petro Porochenko, et non plus une bande hétéroclite de candidats bouche-trous. Reste à savoir qui ses fans russes vont encourager pour le second tour, fixé au 12 avril.