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Les élections législatives indiennes, une étude de cas sur la désinformation ?

Practices in India: Sending daily religious quotes in Hindi language through WhatsApp. Image from Flickr by Lau Ray.

Pratiques indiennes : l'envoi quotidien de citations religieuses en hindi sur WhatsApp. Photographie par Lau Ray sur Flickr (CC BY-NC 2.0).

Sauf mention contraire, les liens de cet article renvoient vers des pages en anglais.

Alors que les élections législatives indiennes approchent et que la désinformation numérique se propage sur de multiples plates-formes du pays, la démocratie indienne pourrait bien arriver à un point d'inflexion.

En 2018, des lynchages déclenchés par l'infox propagée sur WhatsApp ont provoqué la mort de plus de trente personnes [fr]. Dans les premiers mois de 2019, des statistiques falsifiées sur le conflit indo-pakistanais se sont répandues sur de nombreuses plates-formes, conduisant à des attaques, à travers tout le pays, sur des étudiants cachemiris.

Dans un effort hautement médiatisé, le gouvernement indien mené par le Bharatiya Janata Party (BJP) [fr], a voulu contrer ces tendances et mettre la pression sur les grandes entreprises technologiques (essentiellement Facebook et Twitter) pour que celles-ci s'attaquent à l'infox et empêchent la diffusion d'informations qui pourraient aboutir à des interférences électorales.

Mais les experts ont conclu qu'un grand nombre des campagnes de désinformation les plus insidieuses proviennent des partis politiques eux-mêmes et que leurs cellules de communication sur les médias sociaux s'attaquent aux journalistes et aux militants. De plus, les efforts de vérification organisés par Facebook ont produit des résultats partagés, et dans certains cas, néfastes.

Avec neuf cents millions d'électeurs enregistrés dans les vingt-neuf États du pays (les élections commenceront le 11 avril 2019) et une tension politique et sociale croissante sous la direction du Premier ministre en exercice Narendra Modi [fr], l'enjeu est énorme pour la troisième économie d'Asie. Les citoyens indiens auront besoin de trouver des sources d'information sur Internet fiables et sur lesquelles ils peuvent compter pour exercer leur choix dans l'isoloir. Mais c'est plus facile à dire qu'à faire…

Vérification des informations sur Facebook

À la suite d'une série d'allégations et d'accusations concernant la diffusion de fausses informations sur Facebook et WhatsApp (qui appartient à Facebook), la maison-mère s'est associée à plusieurs plates-formes d'informations locales pour contrer l'infox avant les plus grandes élections démocratiques de la planète.

Pour reconnaître et agir contre les différents types de désinformation, l'entreprise a ainsi identifié des médias certifiés par des programmes indépendants de vérification des faits. Parmi ces médias se trouvent India Today, Vishvas News, Newsmobile et Fact Crescendo, et auparavant Boom et l’Agence France Presse (AFP) [fr]. Cette coalition a affirmé qu'elle examinerait et classerait les histoires sur une échelle de désinformation dans plusieurs langues locales dont le hindi, le bengali, l'ourdou, le télougou, le malayalam et le marathi.

Le 11 février 2016, Manish Puri, l'ancien responsable du partenariat India News chez Facebook, déclarait à Reuters :

We are committed to fighting the spread of false news on Facebook, especially ahead of the 2019 General Election campaign season. And one way to do that is by growing our partnership with third-party fact-checkers. We now have seven partners across the country covering six languages, who will review and rate the accuracy of stories on Facebook.

Nous nous engageons à combattre la diffusion de fausses informations sur Facebook, tout particulièrement à l'approche de la campagne des élections législatives. Et l'une des façons d'y parvenir est d’accroître notre partenariat avec des vérificateurs de faits indépendants. Nous avons maintenant sept partenaires dans tout le pays, couvrant six langues, qui examineront et classeront les histoires sur Facebook.

Pourtant, après l'attaque terroriste [fr] du 14 février au Cachemire qui a fait quarante victimes, il s'est avéré que certains partenaires de Facebook ont publié des informations non vérifiées.

Dainik Jagran, Newsmobile et India Today ont tous les trois mal rapporté les événements et diffusé des informations déformées alors que l'Inde et le Pakistan en venaient à une confrontation militaire près de la ville pakistanaise de Balakot.

La plate-forme de vérification indépendante AltNews (qui ne participe pas au programme de partenariat de Facebook) a ainsi rapporté que India Today avait publié quatre articles non vérifiés sur l'attaque de Pulwana et les frappes aériennes de Balakot. Le même groupe a également signalé que Dainik Jagran et Newsmobile avaient partagé des informations non vérifiées.

Les raisons qui ont mené les partenaires de Facebook pour la vérification des faits à diffuser ces rapports non vérifiés ne sont pas claires. Comme beaucoup, ils ont pu être pris de court par le chaos numérique qui a fait suite aux attaques et dans lequel la désinformation a atteint un record historique.

AltNews a expliqué que bien que l'initiative de ce partenariat ait semblé pleine de bonnes intentions, les résultats de leur travail a finalement contribué au problème :

With a booming industry of misinformation on Facebook, the platform partnering with fact-checking websites is appreciated. However, when such partners are found to be contributors to misinformation, the question arises – is Facebook sincere in its efforts to curb fake news?

Dans l'industrie en plein boom de la désinformation sur Facebook, il est appréciable que celui-ci s'allie avec des sites de vérification des faits. Cependant, quand il s’avère que de tels partenaires contribuent à la désinformation, on peut poser la question : les efforts de Facebook pour juguler l'infox sont-ils sincères ?

La question posée par AltNews n'est pas nouvelle dans le monde de la vérification des faits. Dans un entretien avec The Guardian, l'ancienne éditrice en chef du site américain de vérification Snopes, Broke Binkowski, explique que le partenariat entre Facebook et Snopes s'est écroulé quand ce dernier s'est mis à douter des intentions de Facebook.

“Ils [Facebook] nous ont surtout utilisé pour jouer un rôle de relations publiques en situation de crise”, affirme-t-elle. “Ils ne prennent rien au sérieux. Ils veulent davantage se donner bonne figure et refiler la responsabilité… Ils n'en ont clairement rien à faire.”

Et WhatsApp ?

Facebook a aussi fait des effort pour contrer la diffusion de l'infox sur WhatsApp, dont les Indiens forment la majorité de son marché : sur 1,5 milliard d'usagers de WhatsApp dans le monde, deux cent millions sont en Inde. Des foules enragées ont tué plus de vingt personnes accusées d'enlever des enfants ou de trafiquer du bétail dans des messages viraux diffusés sur WhatsApp dans différents États dont le Rajasthan et le Maharashtra.

Mapping reports of Whatsapp instigated lynchings in India till July 2018.

Cartographie des lynchages incités par WhatsApp en Inde jusqu'en juillet 2018. Légende : hachures, attaques n'ayant pas provoqué de morts; jaune, au moins un lynchage; rouge: plus d'un lynchage. Image par Adondai sur Wikipedia. CC BY-SA 4.0.

Limiter la diffusion de telles rumeurs est plus compliqué sur WhatsApp que sur Facebook puisque le contenu de tous les messages envoyés sur WhatsApp est crypté et par conséquent, impossible à lire pour l'entreprise.

En réponse à la pression exercée par le gouvernement indien, l'entreprise a effectué une modification technique à l'application, réduisant à cinq le nombre d'usagers à qui on peut faire suivre un message. Auparavant, les utilisateurs pouvaient faire suivre n'importe quel message jusqu’à vingt fois. Cette mise à jour a d'abord été déployée en Inde avant d’être étendue au reste du monde.

Si des modifications techniques peuvent quelque peu contribuer à réduire le flux d'infox, une campagne de désinformation correctement financée et professionnelle trouvera sans doute le moyen de contourner ce problème. Dans le cas de l'Inde, où beaucoup affirment que les politiques des partis et la manipulation politique sont les moteurs de la militarisation de WhatsApp, de simples ajustements techniques ne seront sans doute pas suffisants.

Lire aussi : La recrudescence des lynchages en Inde attribuée à WhatsApp par le pouvoir et aux manigances politiciennes par les Indiens

D’après une enquête menée par l'organisation à but non lucratif Internet and Mobile Association of India et le portail de journalisme de données Factly, seuls 2,7 % des Indiens croient ce qu'ils lisent sur les médias sociaux, et la plupart se fient aux médias d'information, dont les journaux.

Bien que l'infox soit un énorme problème en Inde et en Asie du Sud, de nombreuses plates-formes ajoutent au chaos ambiant en répétant des récits non vérifiés qui attirent l'attention sur les médias sociaux. Par ailleurs, le classement de l'Inde sur la liberté de la presse empire, et les journalistes comme les organisations de la société civile font face à des attaques sur les réseaux sociaux et des restrictions dans leur travail sous forme de réglementations qui limitent leur capacité à rapporter des informations et travailler dans l’intérêt du public.

Pendant qu'ils observent la confrontation qui se joue entre le Premier ministre actuel Narendra Modi et le chef du Congrès national indien Rahul Gandhi, les Indiens sont aussi aux prises d'un environnement de l'information de plus en plus complexe et dans lequel il est difficile de trouver et de reconnaître les informations fiables.

Au niveau mondial, ces développements contribuent eux aussi au déclin de la protection des médias et de la société civile dans le pays. Selon l'alliance internationale CIVICUS Monitor, l'Inde fait maintenant partie des pays de la catégorie “entravée”, aux côtés du Brésil, du Kenya, du Maroc et d'autres pays présentant un bilan mitigé dans ce domaine. Le Venezuela, la Turquie, l'Arabie Saoudite et l'Iran sont un niveau en-dessous dans la catégorie “bloquée”.

Copie d'écran du site internet de Civicus Monitor montrant l'état des libertés au sein des sociétés civiles dans tous les pays du monde.

Leur rapport souligne la façon dont les campagnes de désinformation et les régimes autoritaires ciblent les manifestations de la société civile et le militantisme dans le monde entier, problème dont l'infox fait partie intégrante. Les prochaines élections indiennes pourraient devenir une étude de cas sur ce sujet en développement rapide.

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