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Rebuffade pour la Hongrie : la Slovénie refuse de censurer une caricature de Viktor Orbán

Catégories: Europe Centrale et de l'Est, Hongrie, Slovénie, Censure, Histoire, Humour, Idées, Liberté d'expression, Médias citoyens, Politique, Relations internationales
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La couverture de Mladina du 22 mars (à gauche) montrait une caricature de politiciens  slovènes d'extrême-droite entourant le président hongrois, sous le titre : “Nous renonçons à l'Europe, mais pas à Orbán.” A droite, la version “réparée et amicale” publiée en ligne en réponse à la lettre de l'ambassadeur de Hongrie.  Images (c) 2019 Mladina, utilisées avec autorisation.

La Slovénie n'est peut-être pas un parangon de la liberté d'expression, mais quand les responsables hongrois ont exprimé leur indignation à la suite d'une caricature du président hongrois Viktor Orbán parue sur la couverture du magazine politique national Mladina, les responsables slovènes ont volé à sa défense.

Le 22 mars, Mladina a publié un article chroniquant le soutien apporté par les politiciens d'extrême-droite slovènes au parti Fidesz au pouvoir en Hongrie qui fait partie de la grande famille du Parti populaire européen PPE de centre-droit. Lors d'une récente réunion, le PPE a suspendu le Fidesz des rangs [2] du groupe le plus large et le plus puissant de l'Union Européenne à cause de ses pratiques autoritaristes.

Mladina titrait ce numéro : “Nous renonçons à l'Europe, nous ne renonçons pas à Orban”. L'article fustigeait le Parti démocratique slovène (SDS) qui “préfère se ranger aux côtés de l'autocratie hongroise plutôt que de l'Europe démocratique”.

L'article relevait aussi que le PPE avait d'abord menacé le Fidesz d'exclusion en avril 2017, en raison des diverses actions du gouvernement hongrois pour démanteler [3] des institutions essentielles de la société civile du pays, de sa volonté de détruire l’Université d'Europe centrale (UEC) [4], et du langage antisémite de sa consultation Halte à Bruxelles [5].

Divers autres médias ont pointé qu'Orbán continue à exploiter l'antisémitisme [6] à des fins politiques.

La page de couverture du magazine arborait une caricature de Viktor Orbán le bras droit levé, en référence au salut romain [7] dans le style des B.D. d'Astérix [8], alors qu'un geste similaire avec la paume de main tournée vers le sol était utilisé par les fascistes. Trois responsables du SDS se blottissent affectueusement autour d'Orbán. L'un tient un drapeau dont la composition rappelle celui de la Slovénie, mais avec des couleurs qui sont celles du drapeau hongrois.

Juxtaposed national flags of Slovenia and Hungary.

Les drapeaux nationaux de la Slovénie [9] (à gauche) et de la Hongrie [10] (à droite). Source: Wikipédia.

Quand le magazine apparut dans les kiosques, l'ambassadrice hongroise en Slovénie Edit Szilágyiné Bátorfi adressa une lettre à Mladina [11] que le magazine a publiée dans son intégralité. Elle l'accusait d'ébranler l'amitié entre les deux nations par ses articles sur la Hongrie. Elle disait qu'il était “inacceptable” de laisser entendre qu'Orbán avait une quelconque connexion avec les “forces obscures du passé” et soulignait que son gouvernement n'avait jamais promu l'antisémitisme.

Le 28 mars, Mladina publia un article [12] illustré d'une couverture “réparée et amicale”. Dans une riposte ironique à la réprimande, les rédacteurs ont prétendu que leur “stupide dessinateur” Tomaž Lavrič avait décidé de s'excuser en dessinant une nouvelle image du “cher leader” de l'ambassadrice.

“Cette fois, c'est plus beau et plus amical. Longue vie à l'amour entre Orbán and Janša!” a rigolé l'éditorial.

La nouvelle caricature montre Orbán tenant un rameau d'olivier (symbole de paix), une fleur dans les cheveux, dans le style hippie. Le drapeau slovène modifié dans cette version a les couleurs de l'arc-en-ciel, en référence au drapeau LGBTQ, symbole de tolérance.

Dans une note [13] envoyée au ministère slovène des Affaires étrangères le 29 mars, l'ambassade hongroise à Ljubljana a protesté contre la “page de couverture politiquement irresponsable” de l'hebdomadaire Mladina, et a réclamé une coopération destinée à “éviter de tels incidents à l'avenir”.

Selon Politico.eu [14], le ministère slovène a répliqué qu'il “respectait strictement la liberté d'expression et la liberté de la presse, et se gardait d'interférer dans quelque politique éditoriale que ce soit des médias”.

Le 1er avril, le porte-parole du gouvernement hongrois Zoltan Kovacs a attaqué Mladina [15] dans un billet de son blog, parlant de “triste exemple de l'intolérance de la gauche”.

Dans un commentaire du 5 avril intitulé “La tentative de la Hongrie de contrôler un média slovène” [16], Mladina relevait que la note diplomatique montrait le sérieux de la situation, et que l'influence envahissante de la Hongrie illibérale n'était pas le problème de la seule Slovénie, mais de toute l'Europe.

“Un pays qui ose exiger du gouvernement d'un autre pays d'agir contre des journalistes représente une sérieuse atteinte à la sécurité dans toute la région”, a écrit la rédaction.

Les enquêtes journalistiques en Slovénie et Macédoine du Nord ont montré que le régime Orbán a tenté d'interférer dans la politique intérieure et les élections de ces deux pays en fournissant un soutien aux forces d'extrême-droite. Des responsables d'entreprises ayant des liens prouvés [17] avec le gouvernement hongrois ont apporté un accompagnement financier aux médias de l'ultra-droite en Slovénie, et à ceux appartenant partiellement aux partis d'extrême-droite des deux pays. Et en Macédoine du Nord, la Hongrie a aidé [18] l'ex-Premier ministre Nikola Gruevski à échapper à la sanction pénale qui l'attendait après sa condamnation pour corruption. Après que des diplomates hongrois l'eurent convoyé à travers trois différents pays des Balkans, Gruevski obtint l'asile politique en Hongrie.

Dans une tribune [19] titrée “La souveraineté menacée de la Slovenie”, le rédacteur en chef de Mladina Grega Repovž a écrit :

Pismo je bilo še en kamenček v mozaiku, ki tako jasno kaže, s kakšno politiko imamo opravka v sosednji državi in kaj se je zgodilo v državi Evropske unije, ki naj bi bila nekakšna zveza demokratičnosti. In pismo je bilo še en dokaz, kakšna sramota je, da Evropska ljudska stranka ni zbrala moči, da bi izključila Fidezs Victorja Orbána iz svojih vrst – o čemer je govorila naslovna tema, ki je razburila madžarsko politiko.

La lettre [de l'ambassadrice] n'était qu'une petite pierre de plus dans la mosaïque montrant le genre de politique à laquelle nous avons affaire dans le pays voisin [la Hongrie] et quel est l'état des choses dans ce pays membre de l'Union européenne, autrefois une union de démocraties. Cette lettre nous donne une preuve de plus que c'est une honte que le PPE n'ait pas trouvé la force d'exclure le Fidesz de Viktor Orbán de ses rangs : l'affaire du titre de une qui a fâché la politique hongroise.

Le legs de 99 ans de défiance

Après son lancement en 1920 comme publication de la section jeunesse du parti communiste yougoslave en Slovénie, Mladina [20] (signifiant “Jeunesse”) s'est bâti une réputation de parler vrai envers le pouvoir. Le magazine a été interdit par la dictature du royaume de Yougoslavie, mais a refait surface en 1943 comme élément de la résistance anti-fasciste.

Pendant les années 1980, il est devenu le journal dissident le plus en vue de la Yougoslavie, qui défiait le système, le culte de la personnalité du leader yougoslave Josip Broz Tito [21], et la toute-puissance à l'époque de l'Armée populaire yougoslave. En 1988, l'armée fit passer en jugement quatre employés de Mladina [22], pour divulgation de supposés documents top secret, mais sans aboutir à une défaite du magazine. Le procès devint le point focal de la résistance slovène aux abus, provoqua des manifestations de masse et alimenta l'indépendantisme et les revendications démocratiques.

Lorsque la Slovénie se déclara indépendante, Mladina survécut à la transition vers la démocratie, en continuant à tenir l'élite politique responsable. Ainsi, le magazine a continué à scruter minutieusement le travail de son ancien reporter Janez Janša [23] (un des quatre condamnés du célèbre procès), lancé en politique en 1989. Il fut nommé ministre de la Défense de Slovénie en 1990, et a été deux fois Premier ministre (2004-2008, 2012-2013). Il est aujourd'hui le chef du Parti démocratique slovène [24], qui est membre du Parti populaire européen et proche allié du Fidesz d'Orban. Il apparaît comme tel sur la page de couverture polémique.

Les observateurs de la région ex-yougoslave ont été surpris par l'ignorance du gouvernement hongrois de la réputation de Mladina, explication possible de leur incapacité à anticiper le retour de bâton. Le portail croate d'information Express a noté [25] que “Même Tito n'a pas pu les arrêter, et à présent c'est Orbán qui s'en prend à eux”.

Les médias de Hongrie ont aussi écrit sur l'esclandre, donnant encore plus de notoriété à la caricature. Hvg.hu a écrit [26] qu'Orbán était “portraituré en Nazi” [une interprétation possible de son salut sur le dessin, NdT] entouré des “chefs locaux de l'extrême-droite” en Slovénie. L'hebdomadaire Magyar Narancs a écrit quant à lui [27] que “la ‘hongrisation’ du drapeau slovène dans le dessin est un avertissement que le vrai danger pour la Slovénie est l'Orbánisation.”

De nombreuses réactions trans-frontières de médias sociaux sur l'esclandre était aussi en ligne avec l'exigence de liberté d'expression :

Les Hongrois ont écrit toute la journée sur la page Facebook de Mladina, soit en s'excusant pour Orbán, soit en demandant de racheter “l'infâme” numéro 12, soit encore en proposant de vendre des t-shirts avec l'image.