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Pourquoi Twitter bloque les comptes étatiques au Venezuela

Catégories: Amérique latine, Venezuela, Censure, Liberté d'expression, Médias citoyens, Politique, Technologie

Détail d'une illustration de l'artiste vénézuélien Eduardo Sanabria, prise de son profil publicc Facebook et utilisée avec autorisation.

Alors que la confrontation entre la puissance publique vénézuélienne et les leaders de l'opposition a atteint de nouveaux sommets cette semaine, Twitter a suspendu les 1er et 2 mai de multiples comptes appartenant aux ministères vénézuéliens et à ses conulats à l'étranger.

Les comptes Twitter des ministères de l’Éducation, du Pétrole et des Femmes ont tous été suspendus le 1er mai :

Un putsch non conventionnel : les comptes institutionnels vénézuéliens arbitrairement suspendus.
Sont désormais suspendus : le Ministère de pouvoir populaire des Femmes – le Ministère de pouvoir populaire de l'éducation – le Ministère de pouvoir populaire du Pétrole

Au moment de publier [l'article d'origine], ces comptes restaient suspendus. Certains comptes de consulats, dont celui de Vancouver, au Canada, ont été rétablis [5].

Ce n'est pas la première fois [6] que l’État ou des responsables publics vénézuéliens voient leurs comptes suspendus, mais les enjeux politiques cette fois sont particulièrement élevés.

On peut dire que l’incertitude sur qui est aux commandes au Venezuela n'a jamais été aussi grande. Depuis janvier 2019, les gouvernements de 65 pays [7] à travers le monde ont reconnu le leader de l'opposition [8] Juan Guaidó président légitime de la république, tandis que pour les autres, Nicolás Maduro — qui a été réélu en mai 2018, au milieu d'allégations largement répandues de fraude électorale — conserve son titre.

Le 30 avril 30, Guaidó a appelé les gens à descendre dans les rues pour ce qu'il a décrit comme la “phase définitive” de l’ “Opération Liberté”, destinée à mettre fin au gouvernement de Nicolas Maduro. Les manifestations se poursuivent [9] dans de nombreuses villes du pays, et les autorités ont recouru à la violence dans leurs actions pour disperser les manifestants.

Ces dernières années, il est devenu habituel pour les responsables publics, leurs associés et partisans, de poster sur les réseaux sociaux des messages susceptibles d'enfreindre les règles de Twitter [10] bannissant les propos haineux et les menaces violentes. Ce genre de comportement garantit la suspension du compte, et peut avoir conduit Twitter à fermer ces comptes (nous avons demandé à la compagnie de commenter, et attendions leur réponse au moment de publier).

Mais la mesure pourrait entraîner d'autres conséquences, et pour le public et pour la compagnie. Le gouvernement de Nicolás Maduro a critiqué [11] le blocage par Twitter de ces comptes, notant qu'ils ont eu lieu “concomitamment à la tentative de putsch”, reprenant l'insinuation soulevée par de nombreux utilisateurs de Twitter que la compagnie serait de parti pris contre le gouvernement Maduro.

A côté des questions importantes que cela soulève sur le rôle (intentionnel ou non) de Twitter comme acteur politique dans un tel scénario, les suspensions pourraient offrir aux autorités des justifications accrues pour un blocage complet de Twitter.

La valeur publique unique de comptes comme ceux-là — même s'ils crachent du vitriol haineux ou partisan — vaut également d'être prise en considération. Avec la suspension de ces comptes, leurs tweets passés ont été retirés de la vue du public. Impossible de voir ce que ces responsables ont dit ou pas dit qui a pu déclencher cette riposte — leurs URLs renvoient simplement à la page générique “compte suspendu” [12]. A moins qu'un tiers ait collecté l'information ailleurs, il n'existe aucun enregistrement public de ce qu'a publié dans le passé le compte.

Que ces comptes aient partagé des informations publiques importantes ou non, tout message provenant d'un responsable public — même si le statut de ce responsable est contesté — a de l'intérêt pour les électeurs. Twitter offre une fenêtre exceptionnelle sur les esprits et les émotions des individus, quelque chose qui peut être particulièrement précieux dans les moments de crise politique. Les gens veulent savoir ce que pensent leurs dirigeants.

Les retraits contribuent aussi à la raréfaction croissante [13] de l'information politique accessible aux Vénézuéliens, alors que l'électricité et les connexions internet vacillent, et que les principaux médias sociaux et réseaux d'information comme la BBC et CNN se font éjecter des ondes.

Éloigner encore plus la parole de la vue publique ne pourra qu'accroître la crise de l'information.