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Un collectif de São Paulo réclame la poursuite des travaux du groupe qui enquête sur les crimes de la dictature militaire au Brésil

La pièce “Comum”, créée par la troupe Pandora, traite du sujet. Photo: Luh Silva, avec son autorisation.

Ce texte, de Jéssica Moreira, est publié dans le cadre d'un partenariat entre Global Voices et Agência Mural. 

Quand Antônio Eustáquio a été nommé directeur du cimetière Dom Bosco à Perus, une banlieue au nord-ouest de São Paulo, il s'est étonné du grand nombre d'ossements présents sur les lieux, enterrés sans trace d'enregistrement dans une fosse commune creusée en 1976. 

Ce n'est qu'en 1990 que le gouvernement a rendu publique l'existence de cette fosse clandestine où avaient été enterrés les ossements de 1 049 personnes, des indigents et des victimes de la répression instaurée par la dictature militaire de 1964 à 1985, et d'autres violences de cette époque.

Fin avril, la fosse refait surface dans l'actualité, avec la publication du décret fédéral nº 9.759/2019 du président Jair Bolsonaro (PSL) [fr], qui met fin aux conseils et commissions de la société civile. En effet, cette mesure pourrait concerner le GTP (le Groupe de travail Perus), créé en 2014, chargé des investigations sur les dépouilles trouvées sur place. 

Le gouvernement fédéral dément la dissolution du groupe. Interrogé par Agência Mural, le ministère de la Femme, de la Famille et des Droits de l'homme a affirmé qu'il soutenait la Commission spéciale sur les morts et les disparus politiques. “Le Ministère réaffirme l'importance des travaux accomplis par le Groupe de travail, qui répondent aux obligations humanitaires et légales pour que les familles puissent exercer leur droit à l'inhumation et au deuil”, déclare le cabinet.  

Cependant, la convention avec l'Union pour la suite des travaux n'a toujours pas été renouvelée. L'accord actuel, qui concernait aussi l'Unifesp (l'Université fédérale de São Paulo) et la préfecture de São Paulo, est arrivé à échéance en mars 2019, et un nouvel accord est en discussion. 

Visite de la population de Perus à l'institut médico-légal. Photo: Carla Borges, avec son autorisation.

Jusqu'ici, le travail effectué par le GTP a permis l'identification de Dimas Antonio Casemiro et Aluísio Palhano Pedreira Ferreira, tous deux tués en 1971 par des agents de la dictature militaire au Brésil. Auparavant, en partenariat avec l'Unicamp (Université d'État de Campinas), ils avaient déjà identifié 12 personnes.

De 2014 à 2016, Carla Borges, coordinatrice du droit à la mémoire et à la vérité du secrétariat des Droits de l'homme et de la citoyenneté de la capitale, était chargée notamment de faciliter les rapports entre le GPT et la population de Perus. 

Elle a organisé des visites à l'institut médico-légal et a fait appel à des artistes locaux pour organiser la plus grande fresque de graphs du quartier, produite par plus de 100 grapheurs en s'appuyant sur le projet Perusferia, et qui illustre les différentes violations des droits sur les murs du cimetière Dom Bosco.

Le décret présidentiel, d'après Carla, suscite de l'inquiétude. “Pour moi, c'est une attaque directe aux espaces de participation sociale, déjà rares et fragiles, que les gens avaient avant, et aux domaines de recherches qui ont été explorés pour prouver les agissements et les violations des droits de l'homme commis par l'État brésilien pendant la dictature militaire”, explique-t-elle. 

D'après Marina Di Giusto, membre du GTP Perus, le président de la République n'a pas le pouvoir de dissoudre le groupe puisqu'il s'agit d'un accord de coopération. Mais elle précise que le renouvellement de l'accord de coopération technique et le renouvellement des contrats des experts pour la poursuite des travaux dépendront de la gestion. “Même s'il n'a pas le pouvoir d'en finir avec le GTP, le gouvernement peut nous compliquer la tâche”, dit Marina.

Quand la fosse clandestine a été ouverte, Rogério Tretin, était un jeune étudiant qui vivait à 3 km du cimetière. Il se souvient encore du remue-ménage dans le cimetière, lorsque les ossements ont été découverts. “J'ai vu arriver la presse. J'ai vu arriver les pères et les mères, pensant déjà à leurs [enfants] disparus pendant la dictature”. 

Rogério, aujourd'hui professeur d'histoire, croit “qu'ils sont en train d'essayer de cacher d'autres restes”, avec la fin possible du GTP. Au travail, l'enseignant cherche à donner à ses élèves une vision des faits qui va au-delà de l'histoire officielle, afin de leur faire toucher du doigt la réalité du quartier. “Aborder ces événements en classe, c'est faire en sorte que l'élève enrichisse ses connaissances, brise les paradigmes à sens unique et garde un regard participatif sur son quartier”.  

L'histoire de la fosse circule également dans la rue et les espaces culturels du quartier grâce au travail de la troupe Pandora de Teatro, de la Communauté culturelle Quilombaque et du Centre des droits de l'homme Alberto Pazini.

Depuis 2018, la troupe Pandora présente le spectacle “Comum”, qui raconte l'histoire de la fosse sous plusieurs points de vue – celui des fossoyeurs, des militants, et des familles de disparus.

“Une mémoire qui est restée enfouie si longtemps ne peut pas retourner à l'oubli”, affirme la jeune actrice Caroline Alves, qui a grandi en entendant parler de la fosse. “Le GTP doit continuer pour permettre aux familles d'exercer leur droit d'enterrer leurs morts dignement et d'empêcher que d'autres fosses ne soient creusées.” 

Quilombaque durant le trajet de la marche “Plus jamais de dictature”, qui passe par le cimetière Dom Bosco. Photo: Karen Siqueira, avec autorisation.

Les crimes auxquels elle se réfère sont aussi évoqués par Cleiton Ferreira, fondateur de la Communauté culturelle Quilombaque. “Au-delà des prisonniers politiques, l'important c'est le système génocidaire qu'ils ont instauré à l'époque et qui perdure aujourd'hui. La plupart des ossements sont ceux de jeunes gens exécutés par des tirs de haut en bas, à l'époque des escadrons de la mort”, dit-il. 

Les jeunes de la Quilombaque participent très souvent à la marche du souvenir sous le mot d'ordre “Plus jamais de dictature”, une marche organisée par l’Agência Queixadas, qui commence par la visite du cimetière, puis celle du musée de la Résistance, dans le centre de São Paulo, et enfin celle de l'institut médico-légal où travaille le GTP. 

“C'est une marche pour que les habitants comprennent ce qui se passe et ce que cette fosse a représenté. Pour nous, [la fin du GTP] c'est triste parce qu'on a participé aux travaux des experts, on a compris dans quel contexte ces gens ont été tués et les souffrances qui leur ont été infligées”, explique Cleiton. 

On estime que 49 des ossements appartiennent à des disparus politiques et que les autres, très probablement, sont ceux de jeunes gens exécutés ou victimes de méningite, affirme l'étudiante en droit Amanda Vitorino, membre du Centre des droits de l'homme Alberto Pazini.

La dissimulation de cadavres de malades est dénoncée dans certains milieux comme faisant partie des crimes du régime militaire. “Aujourd'hui encore, de jeunes noirs sont exécutés quotidiennement, victimes de racisme structurel et de violence institutionnelle. Qu'est-ce qui relie les morts d'hier à ceux d'aujourd'hui ?”, questionne Amanda. “Nous avons besoin de comprendre les agissements de l'époque de la dictature, et comment ils se sont enracinés dans notre présent.” 

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