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Le scandale PetroCaribe sera-t-il fatal au président haïtien Jovenel Moïse ?

Une manifestation des PetroChallengers contre les présomptions de corruption liées au scandale PetroCaribe en Haiti. Photo Medyalokal via Wikimedia Commons: CC BY-SA 4.0.

Le 31 mai 2019, la Cour des Comptes de Haïti a publié un rapport de plus de 600 pages d'audit spécifique sur la mauvaise gestion des fonds de PetroCaribe. Le scandale de corruption entourant PetroCaribe, un programme énergétique régional orchestré par le Venezuela et destiné à fournir des produits pétroliers à Haïti à des conditions préférentielles, a été au centre des violentes manifestations qui ont failli causer la chute du Président Jovenel Moïse en février dernier.

Le président haïtien est lié à la machination de PetroCaribe, d'un montant de 3,4 milliards de dollars par le biais de sa propre société, Agritrans, et à présent d'une deuxième, Betexs, qui ont bénéficié des contrats opaques caractérisant le scandale.

Rapport accablant

En publiant le rapport, la Cour des Comptes haïtienne ouvre une boîte de Pandore qui met au jour le haut niveau de corruption et de dilapidation dont le Président Moïse et son parti Tèt Kale sont accusés :

Le rapport final de la Cour des Comptes sur Petrocaribe ne donne pas quitus au Président Jovenel Moïse. L'entreprise Agritrans du président est mentionnée 69 fois dans les 612 pages du rapport. Et les conclusions ne paraissent pas bonnes pour l'Homme de la banane. Rapport intégral (lien)

Le gouvernement Moïse subit les foudres, mais en réalité ses prédécesseurs successifs ont trempé dans la gestion des fonds de PetroCaribe.

Capture d'écran de la page de titre du rapport final de la Cour des Comptes de Haïti sur la mauvaise gestion des fonds haïtiens de PetroCaribe.

Le programme PetroCaribe a démarré en 2006 sous le Président René Préval, le signataire initial de l'accord. Le contrôle est revenu au parti Tèt Kale quand le Président  Michel Joseph Martelly a accédé à ses fonctions en 2010, puis le relais a été passé à Jocelerme Privert, qui a exercé l'intérim de la présidence entre février 2016 et février 2017. Privert, un bureaucrate chevronné, a émergé en politique, tout comme Préval, par les canaux de Fanmi Lavalas, un mouvement et parti politique un temps dominant. Si les présomptions de détournement des dollars de PetroCaribe les ont aussi éclaboussés, la perception de l'opinion est que le pouvoir du parti Tèt Kale a porté le siphonnage de l'argent de PetroCaribe à des hauteurs astronomiques.

Le coût exagéré de la peinture du Rex Theatre, par exemple, un célèbre ancien cinéma de Port-au-Prince, est révélateur à cet égard :

J'ai cru naïvement que c'est Youri Chevry [le maire de Port-au-Prince] qui a peint la façade du Rex pour en cacher la laideur, 😆 mais c'est le parti Tèt Kale qui a volé 5 millions de dollars américains, 😆 Ce mauvais truc ils l'ont fait pour 5 millions 😆 comment expliquer une telle arnaque et @GarryGPPC défend leur inconduite 😆

Un utilisateur de Twitter a posé cette question intriguée :

Ma question en jeu : c'est Picasso qui a peint le Rex pour 5 millions ?

Des programmes sociaux tels que Ede Pep, annoncés sous la présidence Martelly comme des projets gouvernementaux visant à alléger les souffrances des plus vulnérables, ont au contraire servi des intérêts privés. Le rapport révèle les énormes écarts entre les fonds supposément alloués à ces programmes et ce qui a été déboursé en réalité. Le nombre de bénéficiaires fictifs est hallucinant, 20.850 entre 2012 et 2014 pour le programme Ti Manman Cheri à lui seul.

L'économiste haïtien Etzer Emile répète que les défauts de gouvernance, l'insécurité et les maux socio-économiques du pays sont en rapport avec la mauvaise gestion des des fonds de PetroCaribe :

Il faut bien comprendre que si aujourd'hui il n'y a pas assez de routes, d'électricité, d'hôpitaux, d'eau, de nourriture, d'aéroport, de croissance économique et d'emplois pour les jeunes, mais que nous sommes dans la misère, c'est en partie parce qu'il y a un groupe de gens qui ont détourné l'argent de Petrocaribe. La Cour des Comptes a fait son travail, Maintenant on va mettre la pression sur la justice pour qu'elle fasse aussi le sien #kotkodla [#Lustrer les Haïtiens]

Bataille politique au parlement

Pendant ce temps, la ratification de Jean Michel Lapin comme troisième premier ministre de Moïse est au point mort au Sénat.

Ayant dépassé son temps de premier ministre par intérim, Lapin n'a pas réussi à pérenniser son poste grâce à un groupe de quatre sénateurs (appelé le G4) de différentes factions d'opposition qui l'ont empêché de présenter sa déclaration de politique générale. Le G4 a morigéné le gouvernement au sujet de la présence de plusieurs ministres qui avaient fait partie de l'administration précédente dans l'équipe proposée par Lapin.

Le chef de file de ceux-ci est Jean Roudy Aly, le ministre de la Justice à qui le groupe reproche la négociation du départ de Haïti des mercenaires étrangers en février 2019. Le G4 a fait obstruction aux deux tentatives, les 14 et 30 mai 2019, de ratifier le Premier ministre Lapin.

En riposte au G4, 72 députés du bloc majoritaire au parlement affiliés au président projetaient de démissionner dans le but d'invalider le parlement. Une initiative qu'ils ont présentée comme une issue à la crise, mais jugée très négativement par l'opinion. Certains d'entre eux ont ensuite essayé de nier avoir jamais eu une telle idée.

Militantisme social sous pression

Le militantisme à propos de PetroCaribe, connu comme les #PetroChallengers, a chuté récemment, éclipsé du devant de la scène par d'autres manifestations : contre le massacre de La Saline en novembre 2018 et le viol collectif de jeunes étudiantes. Alors que de nouvelles informations laissent entendre que des élus proches du président ont des relations avec des gangs armés, des citoyens se demandent si le gouvernement met en scène cette insécurité pour intimider et instiller la peur afin que les gens cessent de demander que des comptes soient rendus :

Est-ce qu'on va rester à les regarder massacrer nos compatriotes ???

Le rapport attise un mécontentement enraciné dans la crise socio-économique du pays. La mauvaise gestion de la crise par le gouvernement, en même temps qu'augmentent l'insécurité et la criminalité en bande, rallument également la mobilisation sociale autour de l'affaire PetroCaribe, intensifiant les appels à ce que les auteurs des détournements sont amenés devant la justice :

Nous ne devons jamais nous démobiliser jusqu'à ce que tous les coupables qui ont volé l'argent de la population aillent en prison pour crimes contre le pays, et que la justice saisie, les biens soient remis aux institutions concernées pour des projets de développement utiles à la population
#onnedortpas #ProcèsPetroCaribetrial

Une manifestation anti-corruption des PetroChallengers [était] programmée dimanche 9 juin.

Le rapport se concentre sur le fait que le parti Tèt Kale est le principal voleur de PetroCaribe. Il a même révélé que les bracelets de roses arborés par les partisans et représentants du gouvernement pour affirmer leur allégeance au parti étaient produits avec l'argent de PetroCaribe. Le prix d'un braceelet ? 90 dollars :

Les partisans de Tèt Kale s'emploient déjà à discréditer le rapport comme étant biaisé et mensonger, mais l'intense mobilisation sociale autour de PetroCaribe et d'autres exemples liés de mauvaise gouvernance pourraient bien contraindre le gouvernement Moïse à s'occuper du problème.

Si le gouvernement refuse, de nombreux Haïtiens se demandent si le mouvement a le potentiel de causer sa chute.

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