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Autrefois foyers de résistance politique, les bouquineries tchèques disparaissent peu à peu

Un antikvariát à Prague. Pour qu'il continue d'exister, le propriétaire tient la bouquinerie le jour et travaille comme agent de sécurité privé la nuit. Photographie de Filip Noubel, utilisée avec son autorisation.

En Tchécoslovaquie communiste [fr], les autorités considéraient les livres comme un vecteur clé de renforcement des valeurs socialistes au sein de la population. Après 1948, les maisons d'édition privées ont très rapidement été fermées [cs] ou saisies par l’État — dès lors, elles ne pouvaient plus imprimer ou vendre que des titres approuvées par le parti. De nombreux livres datant de la Première république tchécoslovaque [fr] ont été interdits, au même titre que tout ce qui était jugé critique à l'égard du communisme.

Ambiance d'un antikvariát à Praguequi n'a pas beaucoup changé depuis les années 1980. Photo de Filip Noubel, utilisée avec l'autorisation de l'auteur.

Ce système avait cependant une faille : les autorités toléraient l'existence des antikvariátdes librairies de livres anciens et d'occasion, vendant aussi des posters et des disques. Ces magasins ont permis aux gens de vider leurs bibliothèques privées (le gérant d'un antikvariát achetait généralement des livres à des particuliers souhaitant se débarrasser de vieux volumes). Des œuvres datant d'avant 1948 et d'autres titres “indésirables” faisaient leur entrée dans ces librairies et circulaient ensuite dans une sorte de marché clandestin.

À chaque fois qu'ils tombaient sur des livres interdits, les gérants d’antikvariát, donnaient l'information à leurs amis et les vendaient sous le manteau à des personnes de confiance. Une culture clandestine s'est alors développée autour de cela et très vite, les gens se sont rendus dans les antikvariát non pour uniquement acheter des livres, mais aussi pour rencontrer des personnes partageant les mêmes idées qu'eux.

Karel Stránský, un cinquantenaire ayant travaillé pendant des années dans ces librairies de livres d'occasion à Prague, se souvient de l'ambiance qui y régnait sous le régime communiste :

To byla úžasná příležitost. Když ses skamarádil s antikvářem, tak ses dostal k jedinečným knížkám. Byli tam zaměstnáni a zároveň se i kolem toho motali zajímaví lidé. To byl ráj. Jeden můj kamarád třeba viděl ve výloze antikvariátu knížku od Ivana Klímy, tak tam stál dvě hodiny před otvíračkou, aby si to koupil. Bylo to úžasné místo setkání. Mohl ses dát do řeči s člověkem u jednoho regálu o nějaké knížce, a on ti třeba řekl, to mám doma, to ti můžu půjčit. Cenově to bylo dostupný. Nebyli závislí na zisku, byl to totiž státní podnik a antikváři pobírali fixní mzdu.

C'était une chance incroyable. Si vous connaissiez le gérant, vous aviez accès à des livres uniques. Les employés et les visiteurs étaient des gens intéressants. C'était le paradis. Je me souviens qu'un ami avait vu dans la vitrine d'un antikvariát un roman d’Ivan Klíma [fr], interdit à l'époque. Il a attendu deux heures devant la librairie avant l'ouverture pour être sûr que serait lui qui l’achèterait. C'était un lieu de rencontre intéressant. Vous pouviez engager la conversation près d'une étagère et quelqu'un vous répondait qu'il avait le livre en question chez lui et qu'il pouvait vous le prêter. Les livres étaient à des prix abordables. Les gens ne dépendaient pas des bénéfices, les entreprises étaient publiques et les gérants percevaient un salaire fixe.

Comment Internet à la fois préserve et détruit la culture des antikváriat

Avec la chute de la censure communiste en 1989, cette culture underground a perdu son sens. Les années suivantes, l'accès à internet devenant de plus en plus abordable, les propriétaires privés d’antikvariát se sont eux aussi mis à ouvrir des boutiques en ligne, se souvient M. Stránský :

Vše se uvolnilo, i cizinci měli zájem o naše zboží. Třeba Japonci kupovali ve velkém dětské knihy s ilustracemi, do Japonska jsme občas posílali i tři banánovky knížek. To se rozjel internetový obchod, a třeba dvě třetiny zisku přinášel kamenný krám a zbylou třetinu prodej přes internet. Antikvářům se dost dařilo.

Tout était libéralisé. Cela a intéressé les acheteurs étrangers. Les clients japonais par exemple achetaient des livres illustrés pour enfants et nous expédions trois cartons de livres au Japon. Ensuite avec l'émergence d'internet, deux tiers des ventes étaient réalisées en magasin et un tiers correspondait aux ventes en ligne. Certains antikvariát étaient alors très performants.

Puis la crise économique de 2008 est survenue et a sévèrement touché la République tchèque [en] vers 2010. Comme l'explique M. Stránský :

Spousta antikvářů zavřela kamenný obchody, aby neplatili drahý nájem, pronajali si levný sklad a prodávali jenom přes internet. To byly jenom výdejny, nikoliv antikvariát, kde se dají potkávat lidi. .

Beaucoup de gérants ont abandonné les points de vente physiques, afin d'éviter de payer un loyer. Ils conservaient un espace de stockage peu onéreux et vendaient tout en ligne. Ils sont devenus de simples fournisseurs et n'étaient plus les antikvariát où les gens venaient pour échanger.

L'un des plus grands antikvariát de Prague devenu un espace de stockage. Les livres ne sont plus disponibles sur place, on ne peut les acheter qu'en ligne. Photographie de Filip Noubel, utilisée avec son autorisation..

Ces derniers temps en République tchèque, la plupart des gens achètent et vendent les livres d'occasion en ligne. Selon M. Stránský, tout a définitivement changé à cause de la création du site internet Můj antikvariát (“Mon antikvariát” en tchèque), le plus grand marché de livres d'occasion ligne du pays, où des particuliers et des bouquineries peuvent échanger. Le site propose actuellement plus de deux millions de titres.

Certaines bouquineries encore ouvertes utilisent les réseaux sociaux pour trouver des clients. La bouquinerie Staroknih (“livres anciens”), en Slovaquie, fait la promotion de ses titres rares sur Instagram. La publication ci-dessous présente une nouvelle slovaque publiée en 1923 :

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Páči sa vám obálka povesti Jána Kalinčiaka s názvom Orava z roku 1923? 😍😍 ⁣ ⁣ Jej autorom je ANDREJ KOVÁČIK (1889-1953), ktorý sa v Budapešti učil za zinkografa a neskôr študoval v tomto meste na VŠVU. 🎓 Keď však prišla prvá svetová vojna, musel tak, ako mnoho iných, narukovať a v rakúsko-uhorskej armáde potom pôsobil ako frontový maliar. 🎨 ⁣ ⁣ Po vojne pôsobil v Turčianskom sv. Martine ako výtvarník ilustrátor Kníhtlačiarskeho účastninárskeho spolku. Práve tento spolok v roku 1923 vydal druhé ilustrované vydanie knihy Jána Kalinčiaka Orava, ktoré by ste si v tom čase mohli zaobstarať za 12 Kčs. ☺️📚👌🏼⁣ ⁣ Príde nám neuveriteľné, že táto knižka za pár rokov oslávi storočnicu. 😳 #staroknih #antikvariát #dnescitam #kalinciak #kalincak #jankalinciak #povesti #orava #turcianskysvatymartin #andrej #kovacik #maliar #starakniha #knjiga #knihovert #knihomolka #knihomol #kniznitip #viaccasunacitanie #copravectu #tipnaknihu #tipnaknizku #knizka #knizky #dnesctu #bratislava_ #antikvariat #antikvariatet

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Un symbole de nostalgie

Au fur et à mesure que l'industrie de la vente au détail progresse en ligne [cs], les antikvariát physiques se font de plus en plus rares, devenant un symbole du passé que seul un nombre déclinant d'adeptes affectionne. Alain Soubigou, un historien français spécialiste de l'histoire tchèque, affirme dans une interview à Radio tchèque internationale que le nombre d’antikvariát à Prague diminue:

Sur la vingtaine d’antikvariát que j’avais l’habitude de fréquenter dans les années 1990, il n’en subsiste plus qu’une demi-douzaine, mais avec des fonds intéressants et avec lesquels j’ai conservé des liens de sympathie qui leur font mettre de côté des livres qui pourraient m’intéresser.

Ironie du sort, la bouquinerie qu'il évoque à la fin de l'interview est désormais fermée.

La nostalgie de la culture antikvariát est ancrée dans la culture populaire ; la chanson “Antikvariát”, du légendaire groupe pop thèque Tata Bojs, en est un exemple notable :

Já tě vítám
V antikvariátě svém
Já tě vítám
V koutku světa zapadlém

Tohle je můj antikvariát
Je tu všechno, co mám rád
Desky, knížky, mapy, noty
Chybíš tomu už jenom ty

Je t'accueille
Dans mon antikvariát
Je t'accueille
Dans un coin du monde oublié

C'est mon antikvariát
Tout ce que j'aime est ici
Disques, livres, cartes, partitions
Il ne manque que toi

J'ai également demandé à M. Stránský quel était son souvenir le plus cher de la période où il passait du temps dans les antikvariát :

Obsluhoval jsem kambodžského krále, koupil tehdy spoustu knih o Praze a tanci.

J'ai servi le roi du Cambodge, il a acheté un tas de livres sur Prague et la danse.

Karel Stránský se souvient de l'âge d'or des antikvariát. Photo de Soňa Pokorná, utilisée avec permission de l'auteur.

Norodom Sihamoni [fr], l'actuel roi du Cambodge, a en effet grandi et a étudié la danse classique en ancienne Tchécoslovaquie. M. Stránský fait également un jeu de mots : l'un des livres les plus recherchés dans les antikvariát d'antan était le roman de Bohumil Hrabal [fr] intitulé “Obsluhoval jsem anglického krále” (“Moi qui ai servi le roi d'Angleterre“) qui était interdit tout comme une grande partie de son œuvre.

Stránský conclut en soulignant que c'est  l'attrait de la nostalgie qui pousse les gens vers ces endroits :

Za komunistů to bylo exkluzivní místo, pak se to změnilo na fabriku. Já tam pořád chodím, protože žiju postaru. Knihy přes internet nekupuju. Do antikvariátu jdu s tím, že hledám něco konkrétního, ale pak najdu něco jiného a to mě na tom baví. Myslím si, že takoví lidé ještě jsou. Antikvariát, když funguje, tak lidi tam chodí dál, protože to má pořád své kouzlo, i v dnešní době.

Les antikvariát étaient des lieux inédits sous le régime communiste, puis ils sont devenus des usines. Je continue de m'y rendre car j'aime les traditions et je n'aime pas naviguer sur internet. Je recherche une chose et j'en trouve une autre, c'est ce que j'aime. Je crois qu'il existe encore des gens comme moi dans le coin. Lorsqu'un antikvariát est encore ouvert, les gens y vont car ils y trouvent de la magie.

Le Centre littéraire tchèque a dressé une liste des meilleurs antikvariát de République tchèque.

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