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Recevoir un prix littéraire ne redonne pas la liberté : Entretien avec l'auteur et demandeur d'asile Behrouz Boochani

Arrêt sur image du documentaire montrant la vie de Behrouz Boochani au camp de Manus.

[Article d'origine publié en anglais le 29 août 2019] L'Australie a beau être un pays d'immigrants, son traitement actuel des réfugiés et demandeurs d'asile soulève l'indignation à l'intérieur comme à l'international. Un état de fait qu'incarne peut-être le mieux Behrouz Boochani, écrivain, cinéaste et journaliste kurde iranien qui est aussi un réfugié. Boochani a passé six ans dans le centre de détention de Manus. Lorsque le camp, situé en Papouasie-Nouvelle Guinée, ferma en 2017, Boochani fut transféré à Port Moresby, son statut futur restant incertain.

La détermination de Boochani à survivre pour témoigner des conditions dans le camp l'a conduit à un incroyable exploit : il a tenu un journal et a utilisé des messages WhatsApp pour assembler un récit autobiographique primé, No Friend But the Mountains: Writing from Manus Prison (en français : Témoignages d'une île-prison, de l'exil aux prix littéraires, Ed. Hugo Doc 2019) qui a obtenu le Prix du Victoria de Littérature et le prix du Premier ministre du Victoria de non-fiction en janvier 2019.

Selon les rapports, et le propre récit de Boochani dans son livre, au moins 16 personnes ont perdu la vie dans ces camps de détention. Il existe de multiples autres exemples documentés de suicides, d'auto-mutilations, et de violences extrêmes. Les signalements indiquent que les détenus, y compris femmes et enfants, dormaient dans des tentes moisies au milieu des rats et des cafards et étaient privés de soins médicaux. Une violence qui résulte de la politique d'externalisation de l'Australie, conçue pour dissuader les gens de venir en Australie en punissant ceux qui sont arrivés par bateau en quête d'un refuge sûr.

Voici la bande-annonce d'un film documentaire réalisé sur un téléphone portable par Behrouz Boochani et qui montre le camp de Manus :

J'ai pu récemment m'entretenir en persan avec Boochani par WhatsApp. Voici une version traduite et adaptée de l'interview :

Fred Petrossian : Beaucoup estiment que les réfugiés et demandeurs d'asile ont été traités en criminels dans ces camps de détention alors qu'ils n'avaient commis aucun crime. Vous dites que c'était bien pire que ça. Pouvez-vous expliquer ?

Behrouz Boochani : Il est essentiel de souligner que les gens dans ces camps n'avaient aucun droit. Alors que les criminels en prison jouissent de certains droits élémentaires, même dans les pires systèmes, comme le droit de passer des appels téléphoniques, les réfugiés et demandeurs d'asile dans ces camps étaient privés de ces droits élémentaires.

Le temps est ce qu'il y a de plus important pour décrire ce système. Les gens qui sont envoyés en prison connaissent la longueur de leur peine, mais nous non, et nous ne savons pas quand nous pourrons quitter cet endroit. Ça crée une véritable torture mentale. Par ailleurs, il n'y a qu'une seule saison sur cette île. Ce qui est vraiment perturbant, car on perd la notion du temps qui passe.

FP : Dans de telles conditions, comment une résistance était-elle même possible ? 

BB : Il y a deux catégories de résistance. L'une est individuelle, comme la grève de la faim. Les gens ont différentes formes personnelles de résistance : j'ai commencé à écrire, un autre a cultivé un jardin d'un mètre carré, un autre chantait. L'auto-mutilation est aussi une forme de résistance : utiliser son propre corps comme sa seule arme parce qu'un corps est un sujet politique. Je peux compter plus de cent fois où des gens ont fait cela à eux-mêmes. Et cela a été rapporté comme une pratique répandue parmi les réfugiés dans plusieurs rapports.

Une autre catégorie de résistance était collective, des actions collectives contre le système. La rébellion la plus importante dans cette prison a été en février. Les deux côtés, gardiens du camp et détenus, ont utilisé la violence, conduisant à la mort d'un réfugié, Reza Barati. Pendant deux semaines, les détenus ont mené des manifestations pacifiques. La seconde action a eu lieu en janvier 2015, quand 800 personnes se sont mises en grève de la faim pendant deux semaines. La direction du camp a commencé à utiliser la violence, mettant des meneurs au cachot, attaquant deux camps et battant beaucoup d'individus. La troisième action s'est produite en 2017 quand les détenus ont refusé d'être envoyés ailleurs. Ceci a duré 23 jours et était non-violent, mais à la fin nous avons été attaqués et beaucoup ont été blessés. La fait que nous nous fassions agresser en tant que réfugiés par la population est motivé par la propagande australienne qui nous présente comme un danger pour la société.

FP : Vous écrivez que l'Australie “joue sur la peur” pour diviser réfugiés et population. Les réfugiés étant présentés comme des criminels et les habitants comme des barbares. Ce discours a-t-il jamais cessé de faire effet sur les gens ?

BB : Ce système est fondé sur la peur, et dès les premiers jours il a créé la méfiance et l'hostilité parmi la population et les réfugiés. Les deux groupes sont devenus les victimes de ce système. Mais quand les réfugiés ont commencé à sortir et à avoir des contacts avec les habitants, le discours s'est dissipé mais la méfiance est restée.

FP : Pourquoi l'Australie a-t-elle refusé la proposition de la Nouvelle-Zélande de relocaliser 150 réfugiés et l’a traitée d’ “opportunité marketing pour les passeurs” ?

BB : Parce que le Parti libéral australien ne veut pas la fin des camps de détention, pour plusieurs raisons. La première est que les Libéraux utilisent cette politique de détention pour effrayer les gens dans leur concurrence avec les Travaillistes en disant en gros ‘si on n'est pas là, les boat-people vont revenir’. Cet argument est fallacieux. Ce n'est pas parce que les bateaux sont renvoyés par la force qu'ils ne viennent pas. Les camps de Manus et Nauru n'ont pas d'effet dissuasif. Il y a aussi beaucoup d'argent en jeu dans cette politique de détention, avec des milliards de dollars dépensés dans des montages de corruption. Et enfin, une des raisons pour lesquelles les gens souffrent, c'est le racisme et le sadisme.

FP : Récemment, un réfugié de Manus a déclaré en recevant un prix de droits de l'homme en Suisse, qu'il était stupéfait de l’ignorance de l'opinion publique sur les camps de détention de l'Australie. Comment est-ce possible ? Comment créer une prise de conscience ?

BB : J'ai écrit continuellement pendant six ans, jour et nuit. La difficulté la plus importante est que nous sommes face à un gouvernement occidental libéral, ce qui crée une sorte d'image positive dans l'opinion publique. Il y a certaines créations artistiques et littéraires à Manus qui vont trouver leur chemin au-dehors et peuvent éveiller les consciences. Par exemple mon livre sera publié dans 25 pays, et mon film projeté dans plusieurs festivals internationaux. A travers le langage de l'art, les gens peuvent comprendre le système mieux que par les médias.

En Australie même, le débat sur les camps fait rage. Le Parti travailliste clame que Peter Dutton, le ministre australien de l'Intérieur, a perdu le contrôle des frontières du pays, affirmant que 80.000 personnes sont arrivées par avion pour demander l'asile depuis 2014. Des accusations de corruption sont aussi lancées, puisque cette politique fait dépenser des milliards de dollars et crée aussi des emplois.

Tandis que de multiples stars et organisations internationales, comme la vedette d'Hollywood Russel Crowe et Amnesty International, ont dénoncé les violations en cours, certains politiciens ont aussi salué le modèle australien. L'ex-vice-premier ministre italien Matteo Salvini, a longtemps cité le système migratoire australien comme un idéal mondial. D'aucuns affirment que la guerre aux migrants de Trump a été conçue en Australie.

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