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L'une des rares certitudes partagées de la crise chilienne, c'est que le passé continue à nous rattraper

Manifestation à la place Baquedano à Santiago au Chili en octobre 2019. Photo de Carlos Figueroa via Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

[Article d'origine publié le 26 octobre 2019] A milieu de la tourmente que connaît actuellement le Chili avec les manifestations, les incendies criminels et les pillages, les réseaux sociaux ont joué un rôle important en fournissant des informations actualisées sur des événements que les médias traditionnels ne peuvent pas facilement couvrir. Cependant, l'information transmise par ces mêmes réseaux s'est avérée être un obstacle à la progression vers une solution définitive du conflit, car les usagers [des réseaux sociaux] tombent dans un utilitarisme idéologique, et la subjectivité qui en résulte s'est transformée en désinformation.

Les «temps meilleurs», un slogan adopté par le président Sebastián Piñera pendant sa campagne présidentielle qui l'a mené pour une deuxième fois au Palais de la Moneda, ont été loin de se réaliser sur la longue et étroite bande de territoire que les Chiliens connaissent comme leur pays. Depuis que M. Piñera a entamé son second mandat présidentiel (le premier était de 2010 à 2014), les perspectives de sa présidence semblent compliquées ; il y a un climat de pessimisme et une incertitude sur la possibilité de freiner un éventuel scénario négatif face à l'image que la population a de lui, celle d'une icône de la droite chilienne alliée à la dictature de Pinochet qui a exercé le pouvoir pendant 17 ans.

Au milieu de cette chaîne d'événements qui ont débuté avec une campagne de non-paiement du ticket de métro pour protester contre l'augmentation du prix ; Twitter, Whatsapp, Instagram entre autres, sont à la fois devenus des canaux essentiels pour les personnes ayant besoin de divers types d'informations publiques (lignes de bus et métro disponibles, pharmacies et supermarchés ouverts, perturbations de lignes), mais ont aussi créé un climat radical basé sur des informations ambigües, non confirmées par les faits ou les médias officiels ou qui ne sont pas clairement reconnues par certains groupes ou organisations.

Ce dernier point est justement là où la dialectique du bien et du mal atteint son apogée à Santiago du Chili, capitale et ville épicentre des manifestations et des révoltes, ainsi que dans toutes les principales villes du pays qui se trouvent en état d'urgence et sous couvre-feu.

Pour l'extrême droite, ce qui est en train de se passer au Chili est du pur terrorisme orchestré par des agents extérieurs, où certains voient la main invisible du président vénézuélien Nicolas Maduro qui, dans l'ombre, encouragerait les manifestations avec l'aide de quelques partis politiques alliés à son idéologie bolivarienne. D'ailleurs, une vidéo circule où l'on voit Maduro faire référence au Forum de Sao Paulo, un événement auquel certains partis politiques de la gauche chilienne ont assisté en juillet dernier, dans laquelle il déclare que «tout fonctionne selon le plan». Cette théorie du complot a également eu un écho à l'Organisation des États d'Amérique (OEA), et jusqu'aux oreilles de l'épouse du président, Cecilia Morel, qui a envoyé un enregistrement audio sur WhatsApp diffusé dans tout le pays, où elle affirmait l'existence d'intérêts de pays étrangers cherchant à déstabiliser le pays, ou même d'une invasion d'extraterrestres.

Le revers de la médaille a été l'évocation par les gauchistes les plus agressifs des années les plus sombres de la dictature militaire et ses horribles crimes du passés. Selon eux, la simple présence d'une troupe militaire signifie le retour à de tristes souvenirs de la violation des droits humains. Chaque pas foulé par des bottes militaires dans les rues est une atteinte à la dignité et l'humanité des manifestants, un sentiment de répression qui a été alimenté par de nombreux posts multimédias rendant compte de mystérieuses disparitions de civils et de vols perpétrés par la police. La peur de l'action des forces spéciales est si grande, qu'une rumeur s'est propagée au sujet d'un centre de torture installé dans une des principales station de métro de Santiago, la station Baquedano, et qui a été réfutée par le ministère.

Du point de vue de ces deux positions extrêmes, la vérité n'existe que de leur côté et l'existence de preuves contradictoires seraient une illusion. Cependant, malgré les tentatives des deux parties à montrer leurs exigences et leur exclusivité, elles s'accordent sur un point qu'elles ne contestent pas : que ce moment évoque le souvenir des années 70 et des derniers jours du gouvernement de Salvador Allende.

Il y a eu des cris et des proclamations contre ces méthodes d'ordre et de sécurité recyclée, qui datent de l'époque de l'Unité Populaire, la coalition politique dirigée par Allende qui a gouverné le Chili avant le coup d'Etat. Par exemple, une rumeur a été diffusée sur les réseaux sociaux qui s'inspirait de la grève des camionneurs de 1973. À l'époque, les camionneurs appelaient à une grève pour protester contre l'abus des péages sur les autoroutes urbaines et interurbaines. La rumeur a fait couler tellement d'encre que le président de la Confédération nationale des transports de marchandises, Sergio Pérez, a été contraint de faire une déclaration publique sur Twitter pour préciser que la rumeur n'était pas fondée.

El bombardeo de La Moneda (palacio presidencial) el 11 de septiembre de 1973 durante el golde de estado. Imagen del sitio de la Biblioteca de Historia Política del Congreso Nacional Chileno via Wikimedia Commons (CC BY 3.0 cl)

Le bombardement de La Moneda (palais présidentiel), le 11 septembre 1973 pendant le coup d’État. Image de la bibliothèque d'Histoire Politique du Congrès national chilien via Wikimedia Commons (CC BY 3.0 cl).

Quoi qu'il en soit, l'une des rares certitudes de ce mouvement de l'histoire du Chili, c'est que le temps nous rattrape toujours, et que la fin du chemin est encore trop brumeuse pour que l'on puisse apercevoir notre destination afin d'y arriver.

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