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Les réformes du président angolais ont un impact positif sur les médias – mais des limites persistent

Catégories: Afrique Sub-Saharienne, Angola, Droit, Droits humains, Liberté d'expression, Média et journalisme, Médias citoyens, Politique, Advox

[1]Rafael Marques de Morais est un journaliste angolais de premier plan, militant anti-corruption et critique de longue date du gouvernement. Sous le régime du président José Eduardo dos Santos (“JES”), qui a dirigé l'Angola de 1979 à 2017, Marques a été continuellement harcelé par les autorités pour son travail. Dans les années 1990, alors qu’il travaillait pour le journal gouvernemental Jornal de Angola, il a dû faire face à des pressions pour “des commentaires sociaux jugés importuns” [2].

Lire aussi: Le journaliste et militant angolais Rafael Marques à nouveau devant la justice pour avoir enquêté sur la corruption [3]

Ce n’est que lorsque João Lourenço (“JLO”) a succédé à JES en 2017 que des journalistes comme de Morais ont commencé à constater des réformes politiques qui ont contribué à améliorer l’environnement des médias et la liberté de la presse. Cependant, ces réformes ont principalement porté sur la corruption. Alors que la liberté des médias s'est apparemment améliorée, des limites de l'ancien régime demeurent.

En 2019, Morais a déclaré [4] dans une interview qu'il avait perdu [5] le compte du nombre de fois qu'il avait été arrêté depuis les années 90, entre autres obstacles [6].

En 1999, il a écrit un article [7] [pt] dénonçant la corruption et la guerre dévastatrice, intitulé “O ‘Bâton’ da Ditadura” [8] [pt] (Le bâton de la dictature”, dans lequel il dénonçait la guerre dévastatrice. Pour cela il fut arrêté [7] [pt] pour diffamation à l'égard du président. Les conditions de détention épouvantables [2] et des abus tels que la privation de sommeil l'avaient poussé à faire une grève de la faim, ce qui lui avait valu le soutien de la communauté internationale. Libéré après 40 jours, il a été condamné à six mois de prison avec sursis et à une amende.

En 2015, Marques a fait l'objet de poursuites pour diffamation pour avoir écrit le livre D [9]iamantes de sangue: Corrupção e Tortura em Angola [9][pt] (Diamants du sang: corruption et torture en Angola), publié au Portugal en 2011, plus tard publié en ligne. Il documente en détail les violations des droits liés aux opérations minières. Toutes les accusations furent finalement abandonnées [10].

Il a également été mis sous surveillance. En 2013, il a découvert [11]que son ordinateur [12] avait été mis sur surveillance [13] par des logiciels malveillants “que des experts internationaux avaient associés à une multinationale ayant des liens étroits avec des responsables militaires angolais”. Il a lancé le site Web d'information et de lutte contre la corruption Maka Angola – “Maka [14]“, en langue kimbundu, fait référence à “un problème délicat, complexe ou grave”, à savoir la corruption et la pauvreté. Le site a fait face [4] à de nombreuses cyberattaques, telles que des dénis de service.

Rafael Marques de Morais, co-récipiendaire du prix Allard, lors de la cérémonie 2015, le 1er octobre 2015. Photo de Martin Dee, utilisée via Wikimedia Commons, CC BY 4.0.

Les réformes anti-corruption de JLO

Les réformes comprennent des questions d'une ampleur inattendue, allant de la compagnie pétrolière nationale Sonangol au secteur bancaire [15]. La campagne anti-corruption [16] en cours a renforcé son autorité [17] en renvoyant [18]ou en poursuivant [19] [pt] de nombreuses personnalités, notamment la puissante et jusque-là intouchable famille [20] présidentielle [pt], comme Isabel dos Santos [21], la fille de JES et des associés comme l'ex-ministre Manuel Rabelais – une initiative populaire [22].

Aujourd'hui, Marques et d'autres journalistes indépendants peuvent travailler plus librement, grâce à une amélioration de l'environnement politique et de la liberté des médias sous JLO, mais des limites demeurent.

La répression des médias sous l'ancien régime

Durant l'ancien régime de JES, les médias indépendants ont été réprimés [23], les médias traditionnels étant largement contrôlés [24] par le gouvernement via une propriété [25] directe ou indirecte ou une censure ; Reporters sans frontières (RSF) a déploré [24][fr] les coûts “exorbitants [26]” [fr] des licences de diffusion et les coûts initiaux qui entravent les nouveaux acteurs des médias. Le faible accès [27] à Internet a exposé les médias traditionnels “à de fortes interférences du gouvernement” et à l'autocensure des journalistes, selon l'organisation non gouvernementale  Freedom House [12] (2018). Les médias privés étaient également contrôlés par des personnalités liées au gouvernement.

Domination du MPLA sous l'ancien régime

Le colonialisme, une guerre d'indépendance et des décennies d'une guerre [2] civile dévastatrice [28], qui a pris fin [29] en 2002, ont détruit les infrastructures et laissé une économie hautement centralisée tributaire des profits de grande valeur tirés du pétrole et des diamants, bénéficiant [30] à une petite élite politico-militaire issue des mouvements armés, dominée par le Movimento Popular de Libertação de Angola (MPLA) au pouvoir [depuis 1975].

L'ancien président [17] et ses associés ont consolidé [17] leur pouvoir [31] après la guerre [2002]. Ce système [32] opaque et clientéliste [25] en a négligé [33] [pt] beaucoup, a détourné des milliards [34] de dollars et a contrôlé [6] strictement, parfois avec violence, la critique.

Sous JES, l'accès à Internet a progressivement augmenté, même s'il est resté faible [35] – à peine 22,30% de la population y avaient accès en 2019 [36] selon les statistiques mondiales de l'Internet, entravant la portée des espaces en ligne. Cependant, à mesure que l'activisme en ligne et l'information devenaient plus dynamiques, le gouvernement de JES a commencé à réprimer la dissidence.

En 2016, le journaliste Manuel Serrano écrivait [37] que l'Internet devenait une “dernière frontière” en matière de discussion politique, de dissidence et de dénonciation de la corruption, compte tenu des informations et des restrictions imposées.

Sous JES, les poursuites à l'encontre de militants et de journalistes étaient également courantes.

Un cas bien connu concerne le groupe de militants “15 + 2″ qui, en 2015, ont été [38]arrêtés, accusés d'avoir planifié un coup d'État, pour s'être réunis pour discuter du livre “From Dictatorship to Democracy: A Conceptual Framework for Liberation.” (De la dictature à la démocratie: un cadre conceptuel pour la libération). “Le groupe comprenait [39] le militant Luaty Beirão [40] [pt], un musicien [39] influent sur les médias [41] sociaux.

En signe de protestation plusieurs personnes ont fait une grève de la faim [42] attirant l’attention de la communauté internationale – qui a fait écho sur les médias sociaux – et exercé une pression sur les autorités pour qu’elles abandonnent [43] leurs poursuites. Cela a montré la portée potentielle et les limites de l'activisme en ligne et contribué à mettre la pression sur les autorités, mais l'impact s'est vite atténué.

Le régime a également eu recours à des lois restrictives lui permettant de faire taire les critiques et ceux qui contestent le comportement de l'élite dirigeante. La loi sur la sécurité [44] de l'État de 2010  [44]punit de peines de prison les personnes qui insultent le pays ou le président lors de “réunions publiques ou en diffusant” des informations, et la loi de 2006 sur la presse [45] tient les journalistes “pénalement responsables des contenus diffamatoires”.

En 2017, sous JES, de nouvelles lois sur les médias, connues sous le nom de paquet législatif sur la communication sociale, érigeaient la diffamation en infraction pénale et permettaient de réglementer et d'interdire le contenu en ligne, y compris les médias sociaux, ce qui, selon Human Rights Watch violait [46] les obligations internationales de l'Angola en matière de liberté de la presse. Cette année-là, la chercheuse universitaire Joana Fonseca a également abordé le sujet de la surveillance [25] par des “moyens technologiques”, notamment des réseaux d’informateurs utilisant des enregistreurs.

L'adoption de lois restrictives sur la presse, l'usage de technologies de surveillance [12] importées, la pratique des arrestations et des procès, étaient toutes des tactiques déployées par le régime JES pour restreindre la liberté de la presse et des médias.

Réformes limitées

Marques a reconnu [47] [pt] que la liberté d'expression s'était améliorée sous JLO, notant avoir déclaré au Financial Times plus tôt cette année que l'équipement [48] de surveillance [49] chez lui avait disparu. À la mi-2018, Marques et l'éditeur Mariano Brás ont été acquittés [50] de l'accusation d'avoir insulté l'État avec un article [51] [pt] en ligne de 2016 accusant un procureur général de corruption. Le juge a déclaré qu'ils remplissaient [52] leur devoir de journaliste. La chercheuse de Human Rights Watch, Zenaida Machado a qualifié cet acquittement de “grande victoire pour la liberté de la presse”. Dans le classement de l'organisation Reporters sans frontières (RSF) pour la liberté de la presse, l'Angola a gagné [53] [fr] 12 places en 2019 et elle a déclaré que l'accès aux informations détenues par l'État s'était amélioré [26] [fr].

Certains juges ont statué en faveur de manifestants arrêtés par la police [54] [fr], défendant leur droit [55] [pt] constitutionnel de manifester. En outre plusieurs soldats ont récemment été condamnés [56] à une peine de prison pour avoir mortellement tiré sur des manifestants en 2016. Amnesty International a noté [57] que le pouvoir avait “autorisé des manifestations pacifiques”, bien que cette organisation dénonce “de nouveaux cas de violations des droits de l’homme et de recours excessif à la force par les forces de sécurité” ainsi que d’impunité persistante.

L'ONG Frontline Defenders [10] a déclaré que la “culture de la répression [des défenseurs des droits de l'homme] (…) s'est maintenue, même si c'est à un niveau réduit, sous la nouvelle administration”, faisant également référence aux restrictions imposées par les services judiciaires et de sécurité ainsi qu'aux attaques dirigées contre des militants indépendantistes de la province de Cabinda, [58] riche en pétrole.

Entre mi-2017 et mi-2018, l'ONG Freedom House a classé [12]l'internet angolais comme “partiellement gratuit” et a indiqué [12] que “le contenu en ligne restait non censuré et illimité”, bien que des bots informatiques aient exercé une influence sur les médias sociaux, notamment lors des élections de 2017.

Les questions [46] juridiques demeurent [26] [fr] également; Human Rights Watch a déclaré [46] que le nouveau code pénal de 2019 criminalisait de manière vague la “diffamation”, qui pourrait facilement être utilisée contre les critiques.

Les outils pour restreindre la liberté des médias demeurent et ces restrictions ont été exercées à propos de sujets sensibles. Par exemple [59] [fr], des dizaines de personnes liées au mouvement indépendantiste de la province de Cabinda ont été arrêtées [60] [fr], mais les juges ont ensuite ordonné leur libération.

Les récentes manifestations [61] [pt] sur les réseaux sociaux contre le taux élevé de chômage et la pauvreté rappellent les promesses de JLO de créer des emplois lors de sa campagne électorale et sept activistes [62] [pt] ont déposé une plainte contre la police de Luanda, la capitale, pour des abus commis lors d'une manifestation.

JLO a réitéré son intention de poursuivre ses efforts de lutte contre la corruption mais a déclaré [63] que tout le monde ne l'appuyait pas et que des personnes corrompues utilisaient de l'argent détourné pour financer la déstabilisation, évoquant les manifestations en cours [61] [pt]. [64] Le musicien Luaty Beirão a [65]critiqué [65] [pt] la rhétorique [66] “juste comme” celles du passé [67].

Les réformes politiques de JLO ont assoupli les restrictions, mais n'ont pas fait grand-chose pour promouvoir activement un Internet ouvert en Angola. Des outils juridiques et pratiques pour restreindre les médias sont toujours là. Les citoyens continuent de se heurter à un faible accès à Internet, à une législation [26] [fr] sur la diffamation et à un contenu contrôlé, ainsi qu’à une impunité [66] persistante pour les auteurs de violences [67] passées et actuelles.