L'Algérie à la veille des élections présidentielles : internautes et journalistes à la merci des coupures de réseau

Des manifestants opposés au gouvernement se sont rassemblés dans la capitale, Algers, le 6 juillet 2019 pour marquer le 57ème anniversaire de l'indépendance. Photo de l'auteur, reproduite avec autorisation.

[L'article d'origine a été publié le 9 décembre 2019. Le scrutin s'est déroulé le 12 décembre, donnant lieu à l'élection d'Abdelaziz Tebboune; ndlt]

Depuis le 22 février, les Algériens sont descendus dans la rue dans les différentes wilayas (départements) pour manifester contre la corruption, le chômage et l'élite politique du pays. Ce mouvement populaire, dit “Hirak”, a commencé au moment où le président vieillissant, Abdelaziz Bouteflika, a annoncé sa candidature pour un cinquième mandat. Bouteflika a ensuite renoncé à son projet de se présenter aux élections présidentielles et a finalement démissionné le 3 avril, après 20 ans au pouvoir.

Cependant, les Algériens ont continué les manifestations contre ce qu'ils décrivent comme l'arrière-garde du régime Bouteflika, dont certains sont encore au pouvoir. Ils s'insurgent aussi contre la décision du gouvernement de procéder à l'élection présidentielle prévue le 12 décembre. Les manifestants craignent que les élections ne soient truquées, et beaucoup considèrent ce scrutin comme un stratagème pour garder l'ancien régime en place. Les cinq candidats en lice sont soit d'anciens membres du gouvernement Bouteflika, soit des proches du régime.

Les manifestations en Algérie ont remis le pays sur l'agenda médiatique international, après des décennies d'isolement. Ce n'est pas la première fois que l'Algérie est submergée par une vague de manifestations : cela s'était déjà produit en 1988, lors des émeutes d'octobre noir et pendant la guerre civile qui a débuté en 1992. Mais cette fois, les manifestations ont été tweetées en direct, diffusées en streaming sur YouTube et sur Facebook par des internautes parfaitement au fait des technologies à leur disposition.

Qui sont les candidats à l'élection présidentielle en Algérie?

Les cinq candidats en lice sont les anciens Premier ministres Ali Benflis et Abdelmadjid Tebboune, l'ancien ministre de la Culture Azzedddine Mihoubi, l'ancien ministre du Tourisme Abdelkader Bengrine, et Abdelaziz Belaid, dirigeant du Front El Mostakbal.

Certains candidats ont été chassés [en] de lieux où ils faisaient leur tournée électorale. Des manifestants ayant interrompu les meetings de campagne ont été arrêtés et condamnés, ce qui a encore davantage encensé l'opinion publique.

Le 30 novembre, l'Algérie a aussi été le théâtre de manifestations en faveur des élections, de bien moindre ampleur que les rassemblements hebdomadaires du vendredi qui s'y opposent.

La faiblesse du paysage médiatique algérien a incité les manifestants et les activistes à briser le mur de la peur en utilisant les plateformes de médias sociaux pour diffuser des informations en direct sur ce qui se passait dans la rue. Des images amateur des manifestations ont été largement partagées sur Twitter, Facebook et Instagram, et reprises ensuite par les médias étrangers.

Le secteur des médias indépendants n'est pas très développé en Algérie. Les quelques publications existantes sont en proie à de sévères entraves de la part des autorités. Les médias traditionnels sont considérés par la population comme des porte-paroles du gouvernement, incapables de faire face aux transformations en cours de la société algérienne. Les manifestants ont exprimé leur défiance vis-à-vis de la majorité des médias à l'aide de slogans tels que “Où est la presse?” ( وين راهي الصحافة؟  ).

En réponse à cet engouement pour le partage direct d'informations via les réseaux sociaux, les autorités ont entrepris de perturber l'accès aux réseaux et aux plateformes en ligne.

Les habitudes ont la vie dure

Des manifestants opposés au gouvernement se sont rassemblés dans la capitale, Algers, le 6 juillet 2019. Photo de l'auteur, reproduite avec autorisation.

Les réseaux sociaux ne sont pas interdits d'accès en Algérie, ce qui a permis de faire circuler rapidement l'information sur les manifestations, malgré la lenteur des connections internet. Ceci dit, l'Algérie a un bien piêtre bilan sur le dossier de la liberté de la presse, arrivant en 141ème place au Classement mondial de la liberté de la presse cette année.

L'accès à internet a aussi été bloqué à diverses reprises ces dernières années, lors d'une tentative échouée d'empêcher la fraude au baccalauréat.

Cependant, malgré les cas avérés d'arrestations et de procès visant des journalistes indépendants et des blogueurs, la répression contre les médias a longtemps été éclipsée par les activités d'autres régimes autoritaires dans la région, tels que l’Égypte.

Depuis le début de l'Hirak, la répression touchant les médias et les libertés sur internet s'est intensifiée. Le 22 février, le gouvernement a imposé [en] des coupures d'internet dans certaines régions, notamment à Algers et en périphérie, à Bordj Menaiel, Tizi Ouzou, et à l'est de Chlef. Les coupures et les perturbations du réseau ont continué le 2 mars pendant la deuxième semaine des manifestations.

Le 12 juin, les sites d'information indépendants Tout sur l’Algérie (TSA) et Algérie Part ont été bloqués pendant plusieurs jours, constituant ce que le directeur de TSA a qualifié [en] d'”acte de censure délibéré”. Ni les autorités, ni les fournisseurs d'accès à internet (FAI) n'ont fourni d'explication. Contrairement aux médias officiels, qui ont pour la plupart passé sous silence ce soulèvement national, TSA et Algérie Part, ainsi que d'autres sites indépendants, ont largement couvert les manifestations hebdomadaires.

Il y a aussi eu des tentatives de suppression des marches anti-Bouteflika organisées dans tout le pays, officiellement afin de maintenir l'ordre public et de “préserver la sécurité du territoire national”.

Malgré les perturbations du réseau et la répression, le mouvement a continué de prendre de l'ampleur, arrivant à son apogée au moment du limogeage d'Abdelaziz Bouteflika en avril. Mais tandis que la contestation de l'élite politique algérienne se poursuit, il en va de même pour les coupures d'internet.

Les 16 et 17 juin, les plateformes de réseaux sociaux et les applications de messagerie, dont Facebook, Twitter, Instagram, Whatsapp, Skype et Viber, ont été bloquées [en]. Ces interruptions correspondaient à la période des examens du baccalauréat.

Le 9 août, l'opérateur public Algérie Telecom et d'autres FAI ont empêché l'accès à YouTube, Google Translate et d'autres services de Google pendant quelques heures après la publication d'une vidéo appelant les généraux à “accéder aux revendications du peuple”.

Les 14 et 15 septembre, Netblocks a également fait état de coupures d'internet dans plusieurs régions, y compris dans la capitale Algers.

⚠️ Alerte : interruptions de réseau internet répertoriées dans toute l'Algérie, alors que les manifestations contre l'influence de l'Armée s'intensifient; les données du réseau montrent des perturbations similaires à celles utilisées sous le régime Bouteflika; incident en cours #Algérie #TiziOuzou #Bouïra #Sétif #Jijel 📉

📰 https://t.co/Lx7XjlA6qP pic.twitter.com/eeCiOp0nsI

— NetBlocks.org (@netblocks) September 14, 2019

Pendant plus de 42 semaines, les Algériens sont descendus dans la rue pour exiger le retrait de l'élite dirigeante, la fin de la corruption et de l'ingérence des militaires en politique. Les tensions sont vives à l'approche de l'élection présidentielle du 12 décembre, avec une nouvelle vague de manifestations en faveur du gouvernement. Les autorités auront-elles à nouveau recours à des perturbations du réseau dans les jours précédant le scrutin? Le bilan de l'Algérie sur le plan des libertés numériques laisse à penser que c'est fort probable.


Cet article fait partie d'une série d'articles consacrés à l'ingérence dans les droits numériques par le biais de méthodes telles que la fermeture de réseaux et la désinformation lors d'événements politiques clés dans sept pays africains : Algérie, Éthiopie, Mozambique, Nigeria, Tunisie, Ouganda et Zimbabwe.

Le projet est financé par le Fonds africain pour les droits numériques de la Collaboration pour une politique internationale relative aux TIC pour l’Afrique de l’Est et australe (CIPESA)

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