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Après le passage de l’ouragan Dorian aux Bahamas, des risques hérités de la colonisation entravent la reconstruction

Mission de sauvetage et de repérage conduite par des officiers des Opérations aériennes et maritimes (AMO) du Service des douanes et de la protection des frontières des États-Unis (CBP) aux Bahamas sur les îles Abacos et à Marsh Harbor le 5 septembre 2019. Les îles ont été ravagées par l’ouragan Dorian. Photo de la CBP. Crédit auteur : Kris Grogan. Oeuvre du gouvernement fédéral des États-Unis.

Cet article a été initialement publié sur The Conversation [en]. Les auteurs nous ont donné leur autorisation spéciale pour qu’il paraisse séparément sur Global Voices. 

Par Jason von Meding, David O. Prevatt et Ksenia Chmutina

L’ouragan Dorian a frappé la grande île de Great Abaco aux Bahamas le 1er septembre 2019 en amenant avec lui des vents soufflant jusqu’à 295 km/h et une onde de tempête de plus de 6 m. Le lendemain, Dorian a ravagé l’île de Grand Bahama pendant 24 heures.

Le passage de l’ouragan a constitué une « tragédie historique » [fr] pour les deux îles : des milliers de maisons ont été endommagées ou détruites, des tours de télécommunication ont été renversées, des routes et des puits ont été fortement détériorés. Le coût total des dégâts pour les Bahamas est estimé à presque 7 milliards de dollars [fr], soit plus de la moitié de la production économique annuelle du pays.

Cependant, les infrastructures et les populations locales n’ont pas toutes été affectées de la même façon par l’ouragan Dorian. En effet, le StEER (Structural Extreme Events Reconnaissance Network) [en], un groupe de recherche dont font partie les auteurs de l’article, a révélé que malgré des défaillances structurelles généralisées [en], les maisons conçues spécifiquement pour résister aux vents forts et aux ondes de tempête avaient mieux tenu face à l’ouragan.

Malheureusement, peu de gens ont les moyens d’acquérir une maison capable de résister à une tempête aussi puissante que ne l'a été Dorian. Le fait qu'un même phénomène ait affecté différement les îles Abacos et l'île de Grand Bahama confirme que les impacts des catastrophes naturelles sont issus de l’histoire du développement de la société [en].

Nous avons pu observer ce mécanisme à maintes reprises à travers le monde. Il convient de s’intéresser à l’histoire du développement de la société bahamienne pour mieux comprendre les faits et décider de la façon dont nous devrions reconstruire le pays.

Des discours dominants (et convenus)

Certains discours ont tendance à revenir dans les médias aux lendemains des catastrophes naturelles : la mort et la destruction [en], des héros qui portent secours [en] et des « méchants » qui profiteraient de la misère [en] ou qui seraient responsables de la situation catastrophique. Ces dernières années est apparu un discours que l’on pourrait qualifier de catastrophiste sur le climat. Celui-ci s’est largement imposé en liant les catastrophes naturelles au changement climatique.

Toutefois, nous pouvons parfois en apprendre plus en examinant les discours minoritaires.

On aborde rarement le sujet des injustices, des discriminations et des inégalités qui sont dues à des structures sociales ayant fait du tort à certaines populations [en] au cours de l’histoire. Ce contexte historique permet de mieux comprendre les risques contemporains.

Aux Bahamas, cette accumulation des risques affecte particulièrement la diaspora haïtienne et les Bahaméo-Haïtiens [fr], qui sont stigmatisés et que l’on empêche de s’intégrer pleinement à la société [fr].

Mission de reconnaissance du groupe de recherche du StEER durant laquelle des ingénieurs ont inspecté des habitats endommagés par le passage de l’ouragan Dorian en vue de déterminer l’origine des failles. Photo de Justin Marshall (CC BY 4.0)

L’ouragan Dorian a entraîné les dégâts les plus importants dans des quartiers tels que « The Mudd ». Le terrain de ce bidonville où vit la majeure partie des immigrants haïtiens du pays n’appartient pas aux habitants. La priorité est de survivre au quotidien. Sur place, la nécessité d’avoir un toit pousse les gens à s’accommoder des risques d'ouragans, aussi dévastateurs soient-ils.

Nous ne pouvons expliquer ce compromis que si nous arrivons à comprendre les discours autour de la création des risques [en].

Risque n'équivaut pas à catastrophe

Les catastrophes naturelles ne sont pas des « événements naturels » [en] ; ce sont les résultats à long terme d'une accumulation de risques et d'impacts.

Certes, les séismes et les tsunamis témoignent de l’incroyable puissance de la nature. Mais en raison de leurs impacts spécifiques, nous pouvons percevoir les catastrophes comme des manifestations sociales et politiques de l’injustice [en]. Aux Bahamas, les inégalités, la pauvreté, les idéologies politiques et les relations de pouvoir et de classes engendrent des risques inégaux [en] augmentant la vulnérabilité de certaines populations.

À chaque bâtiment inadapté correspond un contexte social.

Nous pouvons observer ce même phénomène dans les Caraïbes [en], notamment à Porto Rico [en], en Haïti [fr] et à la Dominique, ainsi qu’ailleurs dans le monde. Il s’agit d’un prolongement de la division des classes sociales [en].

Évidemment, nous savons que les maisons construites dans le bassin caribéen sont souvent conçues sans prendre en compte les ouragans [en]. Cette situation ancienne est liée à des choix de conception structurelle inappropriés [en] et à la faible application des normes de construction. En théorie, ces deux problèmes semblent résolus, mais les solutions techniques les plus efficaces échouent souvent face aux réalités politiques et sociales, et face aux causes fondamentales des catastrophes naturelles.

Deux maisons côte à côte. Une seule a survécu à l’onde de tempête. Daniel Smith, Structural extreme Events Reconnaissance Network. Photo fournie par les auteurs et utilisée avec autorisation.

Le manque de ressources nécessaires au bien-être quotidien et à la sécurité durant la tempête a transformé l’ouragan Dorian en une catastrophe d’ampleur inédite, en particulier dans des lieux comme The Mudd.

Risques cumulés aux Bahamas

Quand les Européens ont débarqué dans les Caraïbes en 1492, ils ont commis des atrocités contre [fr] les peuples autochtones qui vivaient dans ces lieux. La région est rapidement devenue un site destiné à assurer et à protéger la circulation des biens, des capitaux et des esclaves [fr] dans le cadre de la colonisation. Entre le 16 e siècle et le 19 e siècle, environ 5 millions d’Africains [en] furent réduits en esclavage et déportés vers les Caraïbes. La moitié d'entre eux furent amenés dans les possessions territoriales britanniques, telles que les Bahamas.

La colonisation créa les conditions favorables à l’émergence des niveaux de risques chroniques [en] que nous observons actuellement chez les personnes descendantes d’esclaves.

Gravure représentant le débarquement de Christophe Colomb à Hispaniola. Son expédition accosta d'abord aux Bahamas où elle fut accueillie par les Lucayens, qui furent décimés comme environ 12 à 15 millions d'autochtones à travers les Caraïbes. Theodor de Bry/Bibliothèque du Congrès

Alors que l’esclavage a été aboli dans ces territoires dans les années 1830 [fr], la plupart des descendants d’esclaves étaient endettés et se sont vus obligés de travailler contre une faible rémunération dans les champs des propriétaires terrestres blancs, qui étaient souvent absents. C’est ainsi que les inégalités, les injustices et les discriminations ont été institutionnalisées dans les colonies. Ces maux restent largement présents dans des sociétés devenues entre-temps indépendantes.

Les vulnérabilités actuelles [fr] aux Bahamas reflètent un certain laissez-faire face aux risques à long terme, comme le furent l’invasion, la conquête et la colonisation. Ces événements constituent le fondement des structures politiques, sociales et économiques contemporaines, et expliquent en grande partie pourquoi les Bahamiens, des Haïtiens et des Bahaméo-Haïtiens défavorisés luttent aujourd'hui pour leur survie [fr].

Comment pouvons-nous faire mieux ?

Passer à l’étape de la reconstruction après Dorian est un défi colossal. Les communautés touchées ont besoin d’aide non seulement pour retrouver une vie « normale » mais aussi pour faire face aux injustices structurelles. Il y a de fortes chances que des tempêtes encore plus violentes se forment sous l’effet du changement climatique [fr], et que leurs impacts touchent en premier lieu les couches les plus marginalisées de la population.

En adoptant une approche de réhabilitation et de reconstruction tenant compte des enjeux sociaux, nous pourrons répondre aux besoins en termes d’infrastructures et de logement, tout en nous attaquant à des problèmes plus vastes liés à l’équité et à la justice.

Comprendre les origines des risques peut parfois aider à prendre de meilleures décisions dans l'optique d'une reconstruction [fr]. Paradoxalement, les personnes les plus vulnérables n’ont toujours pas d’autre choix que de vivre dans les zones les plus exposées [en].

Il est urgent de mettre en place des codes de construction optimaux, mais aussi des politiques de planification et des stratégies de conception. La plupart des connaissances détaillées concernant la résistance structurelle aux ouragans [fr] ont fait leurs preuves et sont accessibles : les petits changements de conception font une grande différence.

Néanmoins, tant que nous n’aurons pas élaboré un plan qui vise l’équité, définissant des droits fondamentaux accessibles à tous, les solutions bénéficieront principalement aux couches les plus aisées de la population. Les modèles coloniaux de déplacement, de dépendance et d’infériorité ne feront probablement que se renforcer.

Dorian a été une tempête monstrueuse, comme beaucoup d’autres ces dernières années. Cependant, rendre la nature (ou le changement climatique lié aux activités humaines) responsable des catastrophes permet aux puissants de maintenir le statu quo sans avoir à reconnaître leurs responsabilités dans les défaillances du développement.

Jason von Meding est professeur associé au Florida Institute for Built Environment Resilience de l’Université de Floride et co-animateur du podcast « Disasters: Deconstructed ». David O. Prevatt est professeur associé en ingénierie civile à l’Université de Floride. Il est aussi le directeur adjoint et l’un des parrains du prix « National Science Foundation Eager Award #1841667 » de la Fondation nationale pour la science. Ksenia Chmutina est maîtresse de conférences en urbanisme résilient et durable à l’Université de Loughborough et co-animatrice du podcast « Disasters: Deconstructed ».

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