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La Mitrovica Rock School rallie la jeunesse serbe et albanaise dans un Kosovo divisé

Concert du groupe The Moonage à l'école d'été de Skopje en 2019. Photo tirée de la page Facebook de la Mitrovica Rock School.

Cette chronique de Jose Carpintero Molina a été publiée au départ sur le site Balkan Diskurs, un projet du Centre d’étude post-conflit (PCRC). Global Voices reproduit ici une version éditée suivant un accord de partage de contenu.

[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet renvoient vers des pages web en anglais.]

Mitrovica [fr], aussi appelée Mitrovicë en albanais et Kosovoska Mitrovica en serbe, est une ville proche de la frontière avec la Serbie, dans le nord du Kosovo. Deux groupes ethniques, les Albanais et les Serbes, y résident dans deux quartiers distincts, le sud et le nord, séparés par le fleuve Ibar. Cette zone, comprenant le pont qui traverse le fleuve, a été une zone sensible où se sont produits des incidents interethniques provoquant une crise [fr] et menaçant la stabilité des Balkans. Les tensions politiques liées au refus de la Serbie voisine de reconnaître l’indépendance kosovare ont fusionné avec les intérêts de la mafia locale dont les vastes opérations de contrebande traversent la région frontalière. Le Serbe Oliver Ivanović, un politicien modéré de la région qui encourageait l’intégration de Serbes au sein des institutions kosovares, a été assassiné en 2018 [fr], devant son bureau à Mitrovica. Les suspects sont toujours en liberté.

L’action internationale dans les Balkans comprend de généreux financements d’activités visant à prévenir les conflits et à servir la réconciliation. Ces fonds ont donné naissance à tout une « industrie » florissante d’initiatives de la société civile, qui dépendent pourtant intrinsèquement des dons internationaux. Souvent, ces activités privilégient les intérêts des donateurs et sont tournées vers le renforcement des compétences, un marché juteux au royaume des subventions. Il n’est pas étonnant que les organisations financées par des donateurs soient souvent considérées comme des « agents étrangers » et/ou représentant un groupe ethnique particulier, ce qui dessert leur rôle potentiel d’acteurs s’employant à rapprocher des communautés divisées.

La Mitrovica Rock School est l’une des rares initiatives citoyennes à être parvenue à s'épanouir sous l'impulsion des citoyens de groupes ethniques différents, devenant un lieu de rassemblement toujours plus couru. Le projet a débuté en 2008 de façon classique, avec un financement par l’étranger, puis est devenue une ONG indépendante en 2012 grâce aux dons du ministère hollandais des Affaires étrangères.

Par ailleurs, de profondes divisions imprègnent la ville. Lieux de vie sociale, services publics, lignes téléphoniques, devises, sont distincts et des cas de violence surgissent parfois, ce qui rend le travail à Mitrovica difficile. Selon le directeur de recherche à la Fondation pour la société civile du Kosovo, Dren Puka, les divisions communautaires sont un frein évident à une action citoyenne commune :

One of the main characteristics that defines Mitrovica is the absence of hope… Once you return home after participating in an activity, you are surrounded by the fear that is used to keep the city isolated.

Une des caractéristiques principales définissant Mitrovica est l’absence d’espoir… Une fois rentré chez vous au sortir d’une activité, vous vous retrouvez cerné par la peur qui a été instillée pour maintenir la ville dans l'isolement.

Wendy Hassler-Forest, une des fondatrices étrangères de l’école, gestionnaire de programme et représentante régionale pour la fondation hollandaise Musiciens sans frontières, abonde dans ce sens :

Working in a place where people can’t even meet is tricky. I came to realize that people on the two sides of Mitrovica really don’t know anything about each other.

Il est malaisé de travailler là où les personnes ne peuvent même pas se rencontrer. Je me suis rendu compte que les habitants des deux parties de la ville ignoraient vraiment tout les uns des autres.

Certaines activités interethniques organisées conjointement à la Mitrovica Rock School se sont d’abord tenues à Skopje, capitale de la Macédoine du Nord voisine. Les jeunes, qui s’aventurent rarement sur l’autre rive de l’Ibar, s’y sentaient suffisamment en sécurité pour échanger avec leurs homologues issus de l’autre communauté, dans un lieu que l’on peut qualifier de « terrain neutre ».

Malgré de tels obstacles, l’école a peu à peu réussi à rassembler Albanais et Serbes, qui ne se rendent que rarement de l’autre côté de la ville, pour composer de la musique. Depuis sa création il y a douze ans, l’école peut se vanter d’avoir accueilli près de 1 300 élèves, fondé 49 groupes pluriethniques, attiré un large public à de multiples concerts et maintenu un programme viable, tout cela en jouissant de la notoriété d’un centre culturel multiethnique au Kosovo et au-delà. Rien qu’en 2019, 112 élèves ont participé à 1 782 cours de musique et 179 séances d'accompagnement pour les groupes de musique. Dix groupes mixtes ont répété à 96 reprises et ont donné treize concerts à Mitrovica nord et sud, Pristina, Leposavić, Brezovica, Novo Selo, Skopje et Belgrade.

La puissance transcendante de la musique

L’école a été établie sous la devise « Ensemble, nous faisons revivre le fier patrimoine musical de Mitrovica », évoquant le riche passé trop souvent oublié de la ville, qui a été un foyer multiculturel abritant une scène culturelle foisonnante. En promouvant un intérêt particulier (un penchant pour le rock), les organisateurs ont séduit les adolescents de communautés différentes. Ils ont aussi mis l’accent sur la tolérance et le respect mutuel plutôt que sur les liens communautaires.

Cet intérêt se manifeste à travers la possibilité de monter des groupes de musique et tout un éventail d’activités captivantes : cours quotidiens, semaines de formation, ateliers, concerts, etc. Toutes portent la marque des différentes communautés auxquelles appartiennent les membres de l’école. Depuis 2015, celle-ci aide ses groupes mixtes à enregistrer leurs chansons et à aménager des locaux de répétitions dans des salles communes à la fois dans le sud et le nord du Kosovo, ce qui était inimaginable à la création de l’école en 2008. Wendy Hassler-Foster explique comment le pouvoir de la musique transcende les divisions politiques :

When you place two people in a band together, then you suddenly have Jelena the singer with Dren the guitarist writing an amazing new song that has nothing to do with politics. They’ve transcended it.

Quand deux musiciens se retrouvent ensemble dans un groupe, alors tout à coup on a Jelena la chanteuse [serbe] et Dren le guitariste [albanais] qui composent un morceau original et extraordinaire qui n’a rien à voir avec la politique. Ils l’ont sublimée.

Proximity Mine, groupe de la Mitrovica Rock School en répétition. Photo d'Andy Aitchison.

L’école a bel et bien contribué à instaurer un climat de confiance, voire d’amitié, entre les participants et même au-delà de ce cercle. Selon l’une des directrices régionales de l’école, Milizza :

Over time, you see students who truly connected to form strong friendships…[But] it took us a long time to get to where we are now.

On voit avec le temps des élèves qui s’entendaient bien développer de profondes amitiés… [Mais] cela nous a pris bien du temps pour arriver là où nous en sommes aujourd’hui.

De terrain neutre à terrain de jeux

Étant donné que la sécurité est une préoccupation majeure des habitants de la ville, il est évident que l’école a peiné à créer un environnement sûr et adapté au sein duquel les membres de communautés diverses pourraient se rassembler pour composer.

[Initially] we found a location, the basement of the Cultural Center, which is immediately next to the main bridge… we hoped that youth from the two sides would come there for music lessons. But this was naïve. People in Mitrovica don’t cross the bridge, especially not for something like music lessons.

[Au départ] on a trouvé un lieu, le sous-sol du Centre culturel, qui est juste au pied du pont principal… on espérait que les jeunes des deux rives viendraient y apprendre la musique. Quelle naïveté. Les habitants de Mitrovica n’empruntent pas le pont, encore moins pour de simples cours de musique.

Les organisateurs ont alors décidé d’inviter de jeunes musiciens à suivre des cours d’été à Skopje, en Macédoine du Nord, là où des adolescents de communautés différentes seraient libres de se rencontrer, monter des groupes, répéter, et pour finir, donner un concert commun. De retour à Mitrovica, ces étudiants ont demandé à avoir un lieu dans la ville pour se retrouver. Wendy Hassler-Foster s’en souvient :

When the kids came back to Mitrovica, they demanded a school in their own town. We then decided to restructure the project. One [school] on each side but where we brought the kids together for regular summer schools, training weeks, and tours.

Quand les jeunes sont rentrés à Mitrovica, ils ont réclamé une école dans leur quartier. On a donc décidé de réorganiser notre programme. Une école sur chaque rive, mais où l’on réunissait les jeunes pour des cours d’été réguliers, des stages et des tournées.

Ainsi naquirent deux antennes, l’une au nord et l’autre au sud.

Concert du groupe Slow Molow à l'école d'été de Skopje en 2019. Photo tirée de la page Facebook de la Mitrovica Rock School.

La présence conjointe de personnel local et international à la direction a aussi favorisé le développement de ce projet, permettant d'allier une sensibilité locale aux subtilités de la situation à une juste prise de distance.

At rock school, we’ve always had a core management team consisting of one local from each side plus one international to support a mixed team of local teachers. So, we keep each other in balance.

À la direction de l’école, on a toujours eu un noyau dur composé d’une personne étrangère plus une de chaque communauté afin d’assister une équipe mélangée d’enseignants du coin. Ainsi, on garde un équilibre.

Réveiller la demande locale a toutefois demandé beaucoup de temps et de patience. Les organisateurs s’occupent toujours d'acheminer les participants d’un quartier à l’autre en toute sécurité, mais, avec le temps, de plus en plus d’élèves ont commencé à venir par leurs propres moyens, parfois à pied, ce qui illustre bien le resserrement des liens et de la confiance. Ils craignent moins de rendre publiques leurs activités communes, chansons et concerts sur les réseaux sociaux. C’est un changement radical, car à peine quelques années auparavant la peur des conséquences accompagnait ce genre de promotion.

Comme le souligne Milizza, la directrice régionale :

When we ended up having a concert in Mitrovica last year, everyone participated. Honestly, I was myself a bit surprised, especially when I saw how supportive the parents were….The hardest work is to proceed slowly and stick around. Not to expect quick results.

Quand on a réussi à décrocher un concert à Mitrovica l’année dernière, tout le monde est venu. Honnêtement, même moi ça m’a un peu surprise, surtout quand j’ai vu comment les parents soutenaient leurs enfants… Le plus dur est d’y aller pas à pas et de s’installer dans la durée. Ne pas s’attendre à des résultats immédiats.

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