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Le théâtre iconique de Tashkent résistera-t-il à la démolition ?

“Quartier d'Ilkhom” indique ce panneau écrit en ouzbèke dans l'enceinte du théâtre Ilkhom au cœur de Tashkent. Photo de Filip Noubel, reproduite avec autorisation.

Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais, ndt.

Un théâtre indépendant emblématique de la capitale ouzbèke est menacé d'éviction, ce qui met au jour des tensions entre élites politiques et économiques à mesure que le pays le plus peuplé d'Asie centrale s'engage dans des réformes mouvementées. Alors que Tashkent est le théâtre de changements rapides, une campagne publique est lancée pour sauver l'un des lieux culturels indépendants les plus populaires du pays.

portrait de Mark Weil, fondateur du théâtre Ilkhom

Portrait en l'honneur de Mark Weil, fondateur du Théâtre Ilkhom. Photo de Filip Noubel, reproduite avec autorisation.

Dès ses débuts, le théâtre Ilkhom de Tashkent s'est distingué comme un endroit atypique. Le théâtre, dont le nom signifie « inspiration » en langue ouzbèke, est fondé en 1976 par Mark Weil, un directeur artistique qui réussit un exploit assez épatant : il parvient dans une certaine mesure à éviter la censure omniprésente à l'époque. Sous le régime soviétique, la culture est considérée comme un prolongement de l'idéologie communiste, et sa raison d'être est d'appuyer la ligne politique du pouvoir en place. Dans un système rejetant l'économie de marché, œuvrer sans recevoir de subventions de l’État est quasiment impossible, mais Weil trouve un moyen d'y parvenir, tout en conservant un degré d'indépendance assez remarquable en sa qualité de directeur artistique d'avant-garde.

La situation connaît un changement significatif lorsque l'Ouzbékistan déclare son indépendance [fr] en 1991 : une vague de capitalisme débridé accompagnée d'une liberté d'expression sans précédent déferle sur le pays. Nombre d'institutions culturelles d’État se retrouvent hors jeu. Une fois de plus, Weil fait opérer sa magie et réussit à donner davantage de visibilité au Théâtre Ilkhom en tant que lieu de référence en art dramatique expérimental. Le Théâtre remporte des prix internationaux et parvient à survivre économiquement grâce à diverses sources de dons, des spectateurs fidèles, son café et son école d'art dramatique, ainsi que des soutiens venant de l'étranger.

Lorsque l'Ouzbékistan modifie sa politique linguistique en promouvant l'usage de l’ouzbek par opposition au russe jusqu<‘alors privilégié, le Théâtre Ilkhom devient aussi un point de ralliement pour les intellectuels russophones, quelle que soit leur appartenance ethnique.

La liberté d'expression relative que connaissent la plupart des États issus de l'ex-Union soviétique dans les années 1990 est stoppée dans son élan en Ouzbékistan après une série de bombardements en 1999, puis entravée de nouveau après le massacre d'Andijan [fr] de 2005. Bien que le Théâtre Ilkhom se débrouille pour conserver un peu de sa liberté, il connaît un coup dur important lorsque, le 7 septembre 2007, Mark Weil est assassiné. Aujourd'hui encore, les circonstances de son assassinat restent troubles. Lorsque ses meurtriers sont appréhendés, certains observateurs font le lien entre leurs motifs et une société conservatrice en majorité musulmane. La pièce de Weil « L'Imitation du Coran », basée sur un poème [ru] du poète russe Alexander Pushkin, avait par exemple provoqué une controverse dans la société ouzbèke (tout comme l'homosexualité de Weil lui-même).

Fait remarquable, les acteurs de la compagnie Ilkhom décident de jouer le lendemain de l'assassinat de Weil. Ils affirment que « le spectacle devait continuer », ajoutant par là-même à la légende entourant le nom d'Ilkhom.

Affiche de la pièce "L'Imitation du Coran"

Affiche de la pièce de Mark Weil “L'Imitation du Coran”. Photo de Filip Noubel, reproduite avec autorisation.

Les bulldozers entrent en scène

Un nouveau chapitre s'ouvre dans l'histoire des Ouzbèkes lorsque le président Islam Karimov [fr], qui gouvernait sans opposants depuis près de trente ans, meurt en septembre 2016 et est remplacé par son ancien premier ministre Shavkat Mirziyoyev. Le pays s'engage rapidement dans un programme de réformes politiques et économiques aux résultats inégaux. Bien que l'on observe une libéralisation de certains domaines, la corruption, un accès insuffisant à la justice et la censure continuent d'affecter profondément la société ouzbèke.

Le Théâtre Ilkhom a peut-être survécu à la censure et aux bouleversements économiques, mais il est maintenant confronté à un nouvel adversaire : la rénovation urbaine massive. Dans la capitale ouzbèke, l'urbanisation débridée de ces dernières années a détruit nombre des bâtiments emblématiques datant de l'ère soviétique. Parmi eux, la Maison du cinéma [ru] (Дом Кино), un bâtiment de l'époque soviétique démoli en janvier 2018, qui accueillait des festivals internationaux de cinéma. Le gouvernement légitime ces évolutions comme des mesures de progrès faisant partie d'un plan de transformation de la capitale sous l'égide de Tashkent City, un grand projet de 3 milliards de dollars américains qui a transformé une grande partie du centre ville en chantier de construction.

Le Théâtre Ilkhom occupe une partie du rez-de-chaussée et du sous-sol d'un bâtiment qui accueille aussi l'hôtel Shodlik Palace. Le 7 février dernier, les nouveaux propriétaires du bâtiment, la compagnie Olefos Plaza, ont envoyé au Théâtre Ilkhom une lettre leur demandant de quitter les lieux pour cause de travaux de rénovation. D'après la lettre :

Здание внешнее в неприглядном состоянии находится в центре города и своим видом портит общий облик столицы.

Le bâtiment est situé en plein centre ville et présente une façade disgracieuse. Son état actuel gâche l'image d'ensemble de la capitale.

Le théâtre avait conclu un accord spécial avec l'ancien propriétaire qui leur garantissait un bail de location jusqu'en 2023, avec un renouvellement automatique du contrat pour dix ans. Cependant, ce contrat a été rendu caduque lorsque, en 2017, le gouvernement s'est emparé du bâtiment et l'a vendu à la compagnie Ofelos Plaza. En apprenant la nouvelle, les défenseurs du théâtre ainsi que ses employé·e·s ont lancé plusieurs campagnes en ligne avec le hashtag #спасемильхом (#Sauvez Ilkhom) sur Facebook et sur Twitter.

Sur cette photo postée par un habitant de Tashkent, une jeune fille tient une pancarte sur laquelle on peut lire « Tashkent a besoin du Théâtre Ilkhom ».

Notre jeune héroïne. Fais-moi confiance, on fait tout notre possible pour sauver cet endroit pour toi !

Un site internet bilingue [en/ru] a également été créé pour mobiliser un soutien à la fois local et international et héberger des pétitions. Et cela ne semble pas être un simple mouvement d'opposition. Étonnamment, l'une des voix appelant à la sauvegarde du théâtre n'est autre que celle de Saïda Mirziyoyeva, fille de l'actuel président. Mirziyoyeva, qui occupe le poste de directrice adjointe de la fondation gouvernementale en faveur du développement des médias, est l'auteure du post suivant, datant du 11 février :

J'aimerais m'exprimer sur la situation du Théâtre Ilkhom. Je suis moi-même amatrice de théâtre et je veux que vous soyez bien sûrs que nous ne comptons pas l'abandonner ! Ilkhom fait la fierté de notre vie culturelle !

L'espoir de sauver le théâtre

Bien que la déclaration de Mirziyoyeva donne l'impression que le théâtre a encore une chance de conserver ses locaux historiques de 1976, l'équipe du théâtre reste prudente. Selon la directrice adjointe Irina Bharat [ru], le nouveau plan des propriétaires serait de reconstruire l'ensemble des lieux en deux ans et d'ajouter de nouveaux étages au bâtiment, ce qui ne sera pas sans conséquences :

Это, как мы понимаем, будет означать, что понадобится рыть котлован, и наш подвал будет разрушен

Si nous avons bien compris, ils vont avoir besoin de creuser une fosse, ce qui signifie que notre sous-sol devra être détruit.

Le réalisateur et photographe documentaire ouzbèke Timur Karpov a confié à Global Voices que l'histoire était loin d'être terminée :

Она, как и ее отец, имиджмейкеры, им необходимо иметь позитивный образ в глазах общественности. Сейчас все зависит от того, насколько далеко могут обе стороны зайти. Шансы отстоять есть, но если власти начнут давить на руководство театра, то они сто процентов прогнуться и скорее всего пойдут на компромисс, будут искать новое здание и возможно это затянется на годы.

[Mirziyoyeva], tout comme son père, joue sur les apparences ; ils ont besoin d'avoir une image positive aux yeux du public. Maintenant tout dépend de jusqu'où les deux camps sont prêts à aller. Ilkhom a une chance réelle de survivre, mais si les autorités commencent à faire pression sur la direction du théâtre, ils seront obligés de céder. Il va falloir qu'ils parviennent à un compromis et trouvent un nouveau bâtiment. L'ensemble du processus va prendre plusieurs années.

Ashot Danielyan, un poète et musicien rock qui organise des événements au théâtre, estime que le théâtre a besoin d'une protection formelle de l'État, plutôt que d'être tributaire du bon-vouloir des propriétaires :

Спасти театр можно лишь одним способом- дать ему статус неприкосновенности, как месту исторического и культурного значения. Ильхом- в переводе означает вдохновение, для меня это одно из главных вдохновляющих мест города, с 2007 года мы проводим в театре единственный постоянный рок-фестиваль в Узбекистане, без театра- может исчезнуть и целый пласт альтернативной музыки, ведь для многих молодых групп это единственная доступная площадка для выступлений.

La seule façon de sauver le théâtre, c'est de le rendre intouchable, en tant que lieu d'importance historique et culturelle. “Ilkhom” signifie inspiration. Pour moi, c'est un des endroits les plus inspirants de Tashkent. Depuis 2007, c'est là que nous avons organisé le seul festival de musique rock du pays. Sans ce théâtre, c'est la scène de musique alternative toute entière qui pourrait disparaître. Pour nombre de jeunes groupes, c'est le seul endroit disponible pour se produire.

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