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Le dégel de l'Ouzbékistan donne des ailes à la langue ouzbèke

Couverture d'ouvrages en ouzbèke dans différents alphabets

Des classiques de la littérature ouzbèke imprimés en caractères cyrilliques et latins (après la désoviétisation), et un manuel de 1926 en alphabet arabe. Photo de Filip Noubel, reproduite avec son autorisation.

L'ouzbek est une langue qui peut s’écrire dans trois alphabets et qui est parlée par 35 millions de personnes à travers toute l'Asie centrale. C'est la deuxième en nombre de locuteurs du groupe des langues turques, après le turc. C'est aussi l'unique langue officielle de l'Ouzbékistan. Le pays le plus peuplé de l'Asie centrale donne ces derniers temps de timides signes d'ouverture après des décennies d'isolement volontaire. Les écrivains comme les connaisseurs de la langue ouzbèque estiment avec un optimisme prudent que le dégel de Tachkent est de bon augure pour la langue ouzbèke, qui désormais déploie ses ailes sur internet.

La langue par-delà les frontières

Les Ouzbeks sont un peuple turc descendant de tribus nomades. C'est ce qui explique que cette langue se soit largement répandue au sein de différents peuples et États de l'actuelle Asie centrale et intérieure [l'Asie intérieure regroupe la Mongolie et les territoires limitrophes : l'Altaï, la Bouriatie, Touva et le Turkestan oriental, ndlt]. Bien que la langue ouzbèque fasse partie des langues turques, elle contient beaucoup d'emprunts aux langues mongole, perse, arabe et russe. Elle se distingue des langues turques par l'absence d’harmonie vocalique [phénomène linguistique d'assimilation des voyelles, ndlt]. Sa plus proche parente est la langue ouïghoure, compréhensible en partie par les locuteurs de l'ouzbek.

En Ouzbékistan même, l'ouzbek est la langue maternelle d'environ 27 millions de personnes, sur une population totale de 32 millions. Bien qu'il existe une forme standardisée de la langue, les dialectes ont gardé une place importante dans le parler de la population – ce qui complique parfois la communication, car les formes régionales subissent l'influence des langues parlées dans les pays voisins et conservent des particularités phonétiques et lexicales. Dans les années soviétiques (de 1917 à 1991) les langues russe et ouzbèke étaient officiellement sur un pied d'égalité, ce qui était loin d'être vrai dans les faits. Le russe était considéré comme la langue du progrès social, poussant les élites ouzbèkes tout comme les minorités ethniques à mépriser la langue ouzbèke. Après l'acquisition de l'indépendance par le pays, la tendance s'est inversée : la plupart des minorités ethniques non turques du pays (Tadjiks, Russes, Ukrainiens, Coréens [dont il existe une communauté historique en Asie centrale, ndlt] et Allemands) parlent l'ouzbek plus couramment, surtout les jeunes générations.

Vous pouvez lire Global Voices en ouzbek.

En Afghanistan voisin, il y a environ 4 millions de personnes qui parlent ouzbek. La langue a un statut officiel dans les régions du Nord, où vivent la plupart des personnes d'origine ouzbèke. Elles sont aussi en nombre significatif dans les États dont les territoires formaient la patrie historique des peuples turcs d'Asie centrale : 1 million au Tadjikistan, 900 000 au Kirghizistan, environ 600 000 au Kazakhstan et à peu près 300 000 au Turkménistan. Les Ouzbeks sont aussi l'une des 56 minorités nationales officiellement reconnues en Chine.

Certains facteurs politiques et économiques expliquent aussi la présence d'un grand nombre d'Ouzbeks ethniques parmi les migrants, réfugiés et demandeurs d'asile en Russie (où vivent presque 2 millions d'Ouzbeks [ru]), en Turquie, en Arabie saoudite et au Pakistan. Sans compter les nouvelles diasporas qui se développent actuellement aux États-unis, au Canada, en Australie et dans l'Union européenne.

Autres temps, autre alphabet

« O'zbek tili », « ўзбек тили » ou « اوزبیک تیلی‎ » sont autant de variantes pour écrire « langue ouzbèke ». Au cours des nombreux bouleversements politiques qu'a vécus l'Asie centrale, de nouveaux dirigeants ont introduit de nouvelles idées, imposant leur propre choix graphique à la population locale.

Tasse portant le nom du poète Alisher Tavoï Navoï en alphabet arabe et cyrillique

Tasse décorée en hommage au poète du XVe siècle Alisher Navoï, considéré comme le père de la littérature turque classique, musée de la Littérature de Tachkent. Le nom de Navoï est écrit dans les alphabets arabe et cyrillique. Photo de Filip Noubel, reproduite avec son autorisation.

L'alphabet traditionnellement employé, celui qu'on utilise depuis le plus longtemps pour écrire la langue ouzbèke, est l'alphabet arabe. Il a été introduit  au VIIIe siècle [en], au moment de l'adoption de l'islam et de l'intégration de la culture ouzbèke dans le monde arabo-persan. Aujourd'hui encore, il est utilisé par les locuteurs ouzbèkes ordinaires, ainsi que par des personnalités officielles et des médias en Afghanistan et en Chine. Il a été conservé sur le territoire de l'Ouzbékistan contemporain pendant toute la durée de l'Empire russe.

Mais quand les Soviétiques ont pris le contrôle de l'Ouzbékistan, ils ont voulu marquer une rupture radicale avec les anciens ordres religieux et culturels, de façon à poser les bases d'une nouvelle identité ouzbèke laïque, plus appropriée à la modernité communiste. La langue ouzbèke avait été transcrite en caractères latins [en] en 1928, qui ont été maintenus jusqu'en 1940. Ensuite, l'alphabet latin a fait place à l'alphabet cyrillique, témoignant d'un nouveau virage à 180 degrés dans la vision utopique soviétique : pour toute la population, la première langue serait le russe.

Puis l'indépendance a apporté avec elle de nouveaux changements d'alphabet. En 1991, l'alphabet latin a été réintroduit pour écrire la langue ouzbèke, dans le but de marquer la rupture avec ce qui était désormais le passé soviétique. Cette réforme est toujours en cours et il y a débat autour des différentes versions [ru] du nouvel alphabet latin qui sont proposées et testées. La toute dernière réforme date de mai 2019.

Aujourd'hui, l'ancien alphabet cyrillique est encore largement utilisé en Ouzbékistan. On le rencontre sur les panneaux de signalisation, les affiches publicitaires, les écrans de télé, dans les librairies et les contenus en ligne. Néanmoins, la politique du gouvernement est de maintenir l'alphabet latin pour tous les documents officiels et sa communication sur internet. Quoi qu'il en soit, c'est l'alphabet cyrillique qui reste dominant au sein des communautés ouzbèkes du Kazakhstan, du Kirghizistan, du Tadjikistan et du Turkménistan voisins.

L'ouzbek passe au numérique

Alors que sur Wikipédia on dénombre à peine 130 000 articles [uz] en langue ouzbèke (les lecteurs ont le choix entre l'alphabet latin et l'alphabet cyrillique), la timide politique de dégel qui a débuté après la mort de l'ancien président Islam Karimov, en 2016, s'est accompagnée d'une explosion des contenus sur les réseaux sociaux. Des plateformes comme Facebook, Telegram et Instagram sont devenues les sources principales d'information (et de désinformation), de divertissement et d’interaction sociale, d'où des mutations de la langue et de la façon de s'exprimer:

В Узбекистане, прощаясь с другом, обычно говорят «gaplashamiz» или «telefonlashamiz». В переводе это означает «давай еще как-нибудь поговорим» или «созвонимся». Однако сейчас узбеки всё больше говорят друг другу «telegramlashamiz»: спишемся в Telegram.

En Ouzbékistan, lorsqu'on se sépare d'un ami, il est d'usage de dire « gaplashamiz » ou « telefonlashamiz ». Ce qui signifie en français « on en reparle » ou « on se rappelle ». Pourtant de plus en plus, les Ouzbeks se disent « telegramlashamiz » : « parlons-en sur Telegram ».

Sont apparus aussi des blogueurs et vlogueurs, qui ont maintenant des centaines de milliers [en] d'abonnés. Au croisement de la poésie et de la chanson, un espace particulièrement dynamique est né sur les réseaux sociaux. On retrouve souvent des paroles de chansons dans les commentaires [ru] des discussions sur un large éventail de sujets sociétaux. Le langage allégorique de la poésie  sert ainsi à contourner la censure politique qui perdure dans le pays malgré le dégel.

Offrant de nouvelles opportunités d’échange culturel bilatéral, la littérature aussi est devenue un vecteur de diffusion de la langue ouzbèke. La littérature ouzbèke, longtemps ignorée à l'étranger, se voit enfin traduite [en], publiée et accessible à un large public anglophone [en]. L’assouplissement de la censure et la libéralisation du secteur de l'édition signifient aussi que davantage d'ouvrages écrits dans d'autres langues sont traduits et publiés et vont circuler en ligne et hors ligne – bousculant les normes de l'ouzbek standard.

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