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La Sierra Leone révoque la loi qui depuis 10 ans interdisait aux jeunes filles enceintes d'aller à l’école

Catégories: Afrique Sub-Saharienne, Sierra Léone, Tanzanie, Catastrophe naturelle/attentat, Droits humains, Education, Femmes et genre, Gouvernance, Guerre/Conflit, Jeunesse, Médias citoyens, Santé
Une longue file d'élèves en uniforme devant une école en Sierra Leone.

Une jeune écolière ambitieuse qui attend en file indienne, prête à aller en classe, au cœur de la Sierra Leone rurale. Photo de Geraint Hill [1] via CC BY-SA 4.0.  [2]

Sauf mention contraire, tous les liens de cet article renvoient vers des pages en anglais, ndlt.

Le 30 mars 2020, le Président de Sierra Leone, Julius Maada Bio aux côtés du ministre de l'Éducation David Moinina Sengeh, a annoncé [3] [fr] la cessation immédiate de la loi qui depuis 10 ans interdisait la scolarité aux jeunes filles enceintes et mères adolescentes.

Le président Bio, au pouvoir depuis avril 2018, a déclaré que son gouvernement travaillait à rendre la nation plus inclusive.

Commentant cette initiative, Elin Martinez, chercheuse senior en droits de l'enfant pour Human Rights Watch, a déclaré [4] :

By ending the 10-year ban against pregnant girls and teenage mothers attending school, the Sierra Leone government is finally addressing a longstanding injustice. This measure gives every girl the chance to achieve her full potential and succeed in getting her education.

En mettant un terme à une loi qui depuis 10 ans interdisait aux jeunes filles enceintes et aux mères adolescentes d'avoir accès à la scolarité, la Sierra Leone se penche enfin sur une injustice de longue date. Cette mesure donnera la possibilité à toute jeune fille d'atteindre son plein potentiel et de réussir grâce à l'éducation qu'elle recevra.

Cette décision [5] a été prise après qu'un groupement d'organisations non-gouvernementales (ONGs) regroupant Equality Now, Women Against Violence Exploitation in Society (WAVES), Child Welfare Society, et l'Institut pour les droits humains et le développement en Afrique, aient porté plainte le 17 mai 2018 devant la Cour de justice de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) contre la loi sierraleonaise qui interdit à toute jeune fille enceinte le droit de se rendre à l'école.

En décembre 2019, la Cour a estimé que le gouvernement de Sierra Leone avait violé les droits des femmes enceintes d'avoir accès à l'éducation [5] en leur interdisant de se rendre à l'école.

L'ONG Equality Now a commenté [5] le jugement rendu par la cour :

In a succinct and powerful judgement the Court found that the government had not only put in place a discriminatory policy barring pregnant girls from school but had also failed to put in place measures to reduce teenage pregnancies in line with the National Strategy for the Reduction of Teen Pregnancies, which was adopted after the civil war.

Further, the court found that the government had discriminated against the girls by setting up parallel schools that were sub-optimal and limiting in that girls would only be taught four subjects and learn for only three days a week.

Dans un succinct et puissant jugement, la cour a jugé le gouvernement coupable non seulement d'avoir mis en place des barrières discriminatoires aux jeunes filles enceintes afin qu'elles ne puissent accéder à l'éducation, mais aussi coupable d'avoir failli à la mission prévue par la stratégie nationale de réduction des grossesses chez les adolescentes et adoptée après la guerre civile qui devait comprendre notamment la mise en place de mesures pour réduire le nombre de grossesses chez les adolescentes.

La cour est même allée plus loin en jugeant que le gouvernement avait fait preuve de discrimination à l'égard de ces jeunes filles en leur créant des écoles parallèles qui ne répondaient pas aux normes minimales et limitaient l'enseignement à quatre matières, trois jours par semaine.

L'hebdomadaire The East African rapporte [6] que le 7 mai 2019, la Cour de justice de la CEDEAO a condamné la Sierra Leone à verser une amende de 10 000 dollars US, pour avoir présenté tardivement sa défense contre la plainte déposée par le groupement des ONGs.

Après une longue guerre civile [7] qui dura de 1991 à 2002, le pays a ensuite été frappé par l'épidémie de virus Ébola entre 2014 et 2015. Durant cette période, beaucoup de jeunes filles ont subi des viols et violences sexuelles [8] et ont donné naissance aux bébés issus de ces viols. Durant l'épidémie Ébola, le taux de grossesse chez les adolescentes a augmenté de 65 %, selon une étude [9] menée par le Programme de développement des Nations unies.

Certaines adolescentes ont également cherché des relations monnayées avec des hommes mariés afin de s'assurer une sécurité financière.

Mohamed Hashim Rogers, un expert en santé publique qui enseigne au département de microbiologie de la Faculté de médecine et de sciences sanitaires associées au Sierra Leone, a écrit [10] sur cette crise et sur ce qui motive les jeunes filles à cibler des hommes mariés :

They choose to enter into relationships with men who have the capacity to financially support them, which enables some young girls to advance in diverse workplace training. Discussions I had with young girls in Aberdeen community, Freetown, in May 2019 revealed these determinations.

Elles choisissent d'entrer dans une relation avec des hommes qui ont la capacité de les soutenir financièrement, ce qui permet à certaines de ces jeunes filles d'accéder à des formations professionnelles. J'ai eu des discussions avec des jeunes filles de la communauté d'Aberdeen, à Freetown en mai 2019 qui m'ont révélé cette détermination.

L'internaute Yanoh Jalloh a commenté [10] les observations de Rogers, en citant le rôle important que jouent les parents dans la vie de ces jeunes filles qui entretiennent des relations avec des hommes plus âgés qu'elles :

I might add that these relationships are not always “unblessed” by the parents. Often times the parents often turn a blind eye or other times encourage these relationships as it takes off financial burden from them. This is when it becomes problematic because sometimes young women/girls are exploited so that they can take care of their families. Let us not forget Ebola, where many girls were left orphans without parental figures and were pushed into the hands of sugar daddies by extended relatives.

J'ajouterais même que ces relations ne sont pas toujours contre la “bénédiction” de leurs parents, qui soit ferment les yeux, soit les encouragent même tant cela les soulage d'un fardeau financier. Ce qui est un réel problème car parfois des jeunes filles/femmes sont exploitées afin de subvenir aux besoins de leur famille. Et n'oublions pas Ébola, qui a laissé de nombreuses jeunes filles orphelines, sans figure parentale et qui ont été poussées par des membres de leur famille dans les mains de “sugar daddies”.

En juillet-août 2015, le gouvernement de Sierra Leone et le Fonds des Nations unies pour la population ont mené une étude [11] dans 12 des 14 districts de Sierra Leone pour identifier les adolescentes enceintes ou ayant accouché pendant cette période de deux mois. Sur les 14 386 adolescentes, les plus jeunes n'étaient âgées que de 11 ans.

Beaucoup d'internautes ont considéré la décision rendue par le tribunal en décembre 2019 comme une victoire car pour la première fois la justice a déclaré que le droit de ces jeunes filles avait été bafoué.

Chernor Bah commente alors :

Une victoire pour les filles de Sierra Leone car le tribunal de la CEDAO a jugé que l'interdiction pour les filles enceintes d'avoir accès à l'école était une violation de leurs droits et devait être révoquée. Je suis fier de l'effort réalisé par ce mouvement qui est resté constant et fidèle à ses principes dans la lutte contre cette interdiction.

En réponse, ADN, un internaute, s'interroge toujours sur le fait qu'il soit approprié ou non pour des jeunes filles enceintes de se rendre à l'école :

Croyez-vous que c'est culturellement une bonne chose que de voir des jeunes filles enceinte se rendre à l'école avec leurs camarades ? Est-ce que vous emmèneriez votre fille dans une école où de nombreuses jeunes filles sont enceintes ?

Mais, en mars, David Moinina Sengeh a tweeté en faveur « d'une inclusion radicale » :

Le président Bio et le ministère de l'Education ont renversé la politique mise en œuvre par le précédent gouvernement en 2010 qui empêchait les filles enceintes de fréquenter l'école. Nous allons la remplacer par des politiques d'inclusion radicale et de sécurité globale. #Prise de décision basée sur des données #ODD4 #ODD5. Nous allons transformer l'éducation en Sierra Leone.

Et Miriam Mason-Sesay a tweeté ce message afin de s'assurer que toutes les filles seront en sécurité :

Tant de collaborateurs pour réaliser ce grand projet ! Félicitations à nous tous et toutes. Gardons ces jeunes filles en sécurité afin qu'elles puissent en bénéficier.

Tandis que les Sierra Leonais·es célèbrent la décision de la Cour de justice de la CEDEAO, Human Rights Watch rappelle au monde qu'il y a encore beaucoup de pays d'Afrique où les adolescentes enceintes et les mères adolescentes sont privées [31] des droits humains les plus fondamentaux, lesquels incluent entre autre l'accès à l'éducation :

Across Africa, students are barred from school because they became pregnant or are mothers. … In November 2018, the World Bank withheld a US$300 million loan for secondary education  [32]in Tanzania, expressing concern over its exclusion of pregnant girls and teenage mothers.

A travers l'Afrique, des étudiantes se voient interdire l'accès à l'enseignement car elles sont enceintes mères… En novembre 2018, la Banque mondiale a suspendu un prêt de 300 millions de dollars US pour l'enseignement secondaire en Tanzanie [32], exprimant son inquiétude quant à l'exclusion des jeunes filles enceintes et des mères adolescentes.

Cependant, après presque trois années de protestations de la part des groupes de soutien aux droits des femmes en Tanzanie, le 7 avril dernier, le gouvernement a décidé d'autoriser les jeunes filles enceintes [33] à se rendre à l'école, selon les exigences du prêt de 500 millions de dollars US accordé par la Banque mondiale.