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Sentiment de désespoir : interview d'un Ouïghour réfugié en Turquie

Illustration de Ershat Abdul'ehed pour symboliser la lutte du peuple ouïghour contre sa persécution en Chine.

Le dragon rouge représente le gouvernement chinois, et l'homme situé entre ses mâchoires en lui maintenant la gueule ouverte porte un chapeau traditionnel d'Asie centrale ainsi qu'un pull bleu à l'effigie du drapeau du Mouvement d'indépendance du Turkestan oriental [fr]. Illustration réalisée par Ershat Abdul'ehet, utilisée avec son aimable permission.

Par mesure de sécurité, nous ne révélons pas l'identité de l'auteur·e de cet article.

[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des supports en anglais, ndlt]

Depuis 2017, la communauté ouïghoure vivant en Chine est de plus en plus ciblée par les autorités et subit des emprisonnements sans motif. Cette politique de discrimination ethnique et religieuse pousse les jeunes ouïghour·e·s, lorsque ça leur est permis, à quitter la Chine pour s'exiler principalement dans des pays musulmans comme l'Égypte, la Turquie et la Malaisie.

11 millions de Ouïghour·e·s vivent dans l'ouest de la province du Xinjiang. C'est un peuple turc musulman qui est plus systématiquement pris pour cible par Beijing depuis l'arrivée au pouvoir du leader chinois Xi Jinping en 2012. Présenté comme « séparatiste de la “mère-patrie” » ou simplement « terroriste » dans le discours chinois dominant – déclarations gouvernementales et médias inclus – le peuple ouïghour est privé de ses droits humains les plus fondamentaux : liberté de culte, de mouvement et de transmission de sa langue natale.

La persécution des Ouïghours prend diverses formes : emprisonnement, avec des peines souvent lourdes dépassant les 10 ans, et, plus récemment, internement dans des camps dans lesquels, selon de multiples témoignages, plus d'1 million de Ouïghours sont retenus avec d'autres minorités musulmanes. Il est difficile de connaître le nombre exact de décès survenant à l'intérieur de ces camps, compte tenu du secret qui les entoure, la Chine s'évertuant à les qualifier de « centres de formation professionnelle ». Mais on atteindrait des centaines voire des milliers de cas. Des informations plus précises sont disponibles dans la base de données des victimes du Xinjiang.

Global Voices a interviewé Ershat Abdul’ehed, un jeune homme de 22 ans originaire de Hotan, une ville située en bordure du désert Taklamakan dans le Xinjiang. Il est maintenant bloqué en Turquie comme réfugié alors que son père et son grand-frère sont en Chine, respectivement condamnés à 18 et 10 ans d'emprisonnement. Ershat Abdul’ehed ne peut plus revenir en Chine depuis qu'il a fait ses études en Égypte, pays qui fait partie de la liste des 26 pays considérés comme « sensibles » par Beijing. En d'autres termes, toute personne ouïghoure suffisamment chanceuse pour avoir pu voyager, monter une affaire ou étudier à l'étranger subira un interrogatoire à son retour en Chine et souvent du harcèlement. Certain·e·s sont emprisonné·e·s ou envoyé·e·s dans les camps.

Cet entretien a été réalisé en ouïghour par téléphone. Nous en présentons ici une version raccourcie.

Global Voices (GV) : Pourquoi as-tu décidé d'aller en Égypte ?

Ershat Abdul'ehed (EA): I just wanted to learn more about my religion, Islam. My plan was to study and then go back home. When I went to Egypt for studies in 2015, there was absolutely nothing illegal about doing such a thing. My father Abdul’ehed Jume, accompanied me to Egypt to get settled, and then returned home to Hotan, in Xinjiang, where he was running a successful business selling car parts. My older brother, Abubekir Abdul’ehed, was also working in the family business. In February 2016, Abubekir came to Egypt to visit me for two weeks.  

Ershat Abdul'ehed (EA) : Je voulais simplement en apprendre plus sur ma religion, l'islam. J'avais prévu de faire des études et puis de rentrer. Quand je suis allé en Égypte en 2015, cela n'avait absolument rien d'illégal. Mon père, Abdul’ehed Jume, m'a accompagné pour que je m'installe, puis il est retourné à Hotan, dans le Xinjiang, où il avait un commerce florissant de vente de pièces détachées pour voitures. Mon grand-frère, Abubekir Abdul’ehed, travaillait aussi dans l'entreprise familiale. Il est venu me rendre visite pendant deux semaines en février 2016.

GV : Que leur est-il arrivé ? 

EA: Both got arrested in early 2017, but we never got any information about the reason for that arrest, so I just have my own theory. The only reason I can think of, is that my father is punished for sending me to study in Egypt. And for my brother – that he went to Egypt to visit me. Plus, the Chinese authorities have targeted many wealthy and successful Uyghurs in recent years, and my father is one of them. All my family knows is that both are held in a prison in Ürümqi [the capital of Xinjiang region]. We have no news about their health status or about their charges, and I am particularly worried about my brother because just a month before his arrest, he went through kidney surgery.

EA : Ils ont tous les deux été arrêtés début 2017, mais nous n'avons jamais pu avoir d'informations sur le motif de cette arrestation. Je n'ai que ma propre théorie. La seule raison que je trouve est que mon père est puni de m'avoir envoyé étudier en Égypte. Quant à mon frère, c'est qu'il est venu m'y rendre visite. Il se trouve aussi que, ces dernières années, les autorités chinoises ont massivement ciblé les Ouïghours qui réussissaient et étaient en bonne santé, comme mon père. Tout ce que sait ma famille est qu'ils sont tous les deux détenus dans une prison à Ürümqi [fr] [la capitale de la région autonome ouïghoure du Xinjiang]. Nous ne savons rien de leur état de santé ni de ce dont ils sont accusés. Et je suis particulièrement inquiet pour mon frère, car il avait subi une opération des reins un mois avant son arrestation.

GV : Comment gardes-tu le contact avec ta famille dans le Xinjiang? 

EA: I am completely cut off now. My relatives deleted us from their Wechat accounts [the main social media app in China], and in the current situation I am also worried that they will get some kind of retaliation from the authorities if I try to contact them. In June 2017, I moved with my mother and sister, who had been visiting me, from Egypt to Turkey, This is the only family I am in touch with now. 

EA : Je suis absolument coupé de tout contact avec eux maintenant. Mes proches nous ont effacés de leurs comptes WeChat [la principale application de réseau social en Chine] et, dans le contexte actuel, je crains qu'ils ne subissent également des représailles de la part des autorités si j'essaie de les contacter. En juin 2017, j'ai déménagé en Turquie avec ma mère et ma sœur qui étaient venues me voir en Égypte. Elles sont les seules personnes de ma famille avec qui je suis encore en contact aujourd'hui.

GV : Comment gères-tu ta nouvelle vie en Turquie ? 

EA:  Here I am studying sociology, but I find it very hard to perform. Many Uyghur students in Turkey face a similar situation: we are deeply affected by the fact we are being separated from our parents, and are not able to contact them. We are living in a nightmare. We are constantly worried and feel hopelessness. It’s really difficult to focus on our studies in a situation like this. To me, the future looks very dark, and it’s not possible for me to lead a normal life.

EA : J'étudie la sociologie, mais c'est très dur de réussir. Beaucoup d'étudiant·e·s ouïghour·e·s ressentent la même chose : nous sommes profondément affecté·e·s par la séparation avec nos parents, sans possibilité de les contacter. Nous vivons un cauchemar. Nous nous inquiétons sans cesse et nous sentons désespéré·e·s. C'est vraiment difficile de se concentrer sur ses études dans une telle situation. J'entrevois un futur très sombre, et il m'est impossible de mener une vie normale.

Dessin : un petit garçon ouïghour seul dans une petite pièce avec une fenêtre d'où l'on voit le drapeau chinois pleure entouré de cadres de photos de proches derrière les barreaux.

La célébration du Ramadan en Chine. Le texte en haut à gauche indique : “L’Aïd du Ramadan dans le Turkestan oriental…” Illustration de Ershat Abdul'ehet, reproduite avec sa permission.

GV : Qu'est-ce qui t'a décidé à militer pour la cause ouïghoure ? 

EA: Following the initial shock and despair after learning about the arrests of my father and my brother, I didn’t know what to do. I just hoped that what really had happened wasn’t true. After two years passed without any news from them, I wanted to make a video testimony for them. But my mother stopped me. She was afraid that I would make the situation worse for them. But by 2020, we still had no news, so she agreed to let me do it. I have since posted some videos. Besides I started drawing caricatures as another way to draw attention.

EA : Après le choc et le désespoir de la nouvelle de l'arrestation de mon père et de mon frère, je ne savais pas quoi faire. J'espérais juste que ce n'était pas réellement arrivé. Après deux années sans nouvelles d'eux, j'ai eu envie de faire une vidéo et de témoigner pour eux. Mais ma mère m'en a empêché. Elle avait peur que ça ne fasse qu'empirer leur situation. Puis, n'ayant toujours pas de nouvelles d'eux en 2020, elle a accepté de me laisser faire. J'ai depuis publié quelques vidéos. En parallèle, j'ai commencé à dessiner des caricatures ; un autre moyen d'attirer l'attention.

Voici l'un des plaidoyers d'Ershat sur Youtube [2'22] pour la libération de ses proches :

[Transcription de la vidéo en français : Témoignage d'Ershat Abdul'ehed, réfugié ouïghour, PDF, 71 ko]

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