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« Si on meurt, on meurt » : COVID-19 et la réouverture de l'économie jamaïcaine

Un jamaïcain, les bras croisés, les yeux tournés vers le sol, devant une échoppe.

Floyd's Pelican Bar, Black River, Jamaïque. Photo par Karl Stanton, sous licence CC BY-NC-ND 2.0.

La version originale de cet article a été publiée en anglais sur le Blog de Petchary.

« If a dirt, a dirt. »  (Si on meurt, on meurt.)

La psyché des Jamaïcain·e·s est encline au fatalisme. On en arrive parfois à un point où les gens haussent les épaules et s'exclament « Suh it guh » (C'est ainsi !).

En cette ère de pandémie de COVID-19, cette tendance s'est accentuée. Le mot « dirt » (poussière) fait référence à la mort. Comme le suggère le dicton ci-dessus (il y en a beaucoup d'autres parmi les vieux proverbes jamaïcains), il faut bien mourir un jour ou l'autre. Que vous mouriez de faim, en raison de l'effondrement économique ou à cause du virus lui-même, c'est la même chose. « Prenons un risque et affrontons le virus. Au moins, nous gagnerons de l'argent. Si on meurt, on meurt. », tel est le consensus parmi certain·e·s.

J'ai l'impression qu’il y a quelque temps, le gouvernement jamaïcain est parvenu à une conclusion similaire, et qu'il s'en rapproche. L'administration de Andrew Holness propose de choisir entre la peste et le choléra. Elle a tenté de « trouver un équilibre entre la vie et les moyens de subsistance », comme le veut le cliché de la COVID-19. Mais pour de nombreuses raisons, elle ne peut pas suspendre indéfiniment l'économie dynamique et en pleine effervescence de la Jamaïque, en particulier son important secteur informel. Il y aura peut-être de la colère, voire des émeutes. On ressent le désespoir. Je suis certaine que les représentants politiques entendent tous les jours : « On a faim ! ». C'est brutal, c'est réel. Et puis il y a les élections qui se profilent à l'horizon. Donc, l’« équilibre » s’est rompu.

Ainsi, dans la nuit du 12 mai, la conférence de presse du cabinet du Premier ministre a été décisive et pourrait avoir de graves conséquences. Il semble que nous ayons atteint le point où l'économie, et en particulier nos petites et micro-entreprises, ne peuvent plus tenir le coup. Quoi qu'il en soit, nous devons provisoirement « nous ouvrir », sortir du confinement et nous en remettre au hasard. En fait, nous n’avons jamais vraiment fermé totalement les petites et micro-entreprises. Toutefois, les vendeurs et vendeuses, les conducteur·rice·s de taxi et les nombreuses personnes qui vivent à la limite de la pauvreté ou ont franchi son seuil, ont continué à souffrir de manière excessive.

C'est la situation actuelle, qui va bientôt changer : les lieux de rassemblement de la population ont fermé, à l'exception des supermarchés et des « BPO » (centres d'appels) particulièrement bénis. L'industrie du tourisme est à l'agonie, tout comme les entreprises liées à ce secteur d’activité. Le ministre du Tourisme, Ed Bartlett, a déclaré, lors de la conférence de presse, qu'il annoncerait prochainement une date de « réouverture » [des activités touristiques]. Celle-ci devra bien entendu être coordonnée avec la réouverture de nos frontières. L'arrêt de l'activité touristique a été imposé à notre gouvernement réticent par la mise à l'arrêt de 95 % de l'industrie du voyage, ainsi que des compagnies aériennes et des bateaux de croisière.

Lors de la conférence de presse, le ministère de la Santé et du Bien-être s'est vu accorder environ cinq ou dix minutes pendant lesquelles le médecin en chef affichait, comme à son habitude, calme et lucidité. Le reste de la conférence d’une durée de deux heures a été consacré à l'explication détaillée par le Premier ministre des limites de la zone de quarantaine située dans la région rurale de St. Mary, dans la ville d'Annotto Bay et ses environs, suivie d'une autre explication complexe des heures de couvre-feu, qui ont été assouplies (à partir de mercredi soir, nous aurons deux heures de liberté supplémentaires le soir, et une heure supplémentaire le matin : c'est-à-dire de 20 heures à 5 heures). Enfin, le ministre des Finances a donné son explication détaillée habituelle sur les modalités de distribution de l'aide aux communautés les plus vulnérables. Les questions des journalistes ont permis de recueillir des informations beaucoup plus utiles, et des réponses évasives.

Le Premier ministre, Andrew Holness, a ensuite annoncé qu’après avoir rencontré les chefs religieux, il avait décidé d'ouvrir les églises, ainsi que les bars, pour une « période probatoire » de deux semaines. Bon, c'est vrai qu'on dit qu'en Jamaïque, à côté de chaque église se trouve un bar (ou vice versa).

Il est clair que les efforts pour faire respecter la distanciation sociale n'ont pas été très fructueux, et les églises et les bars sont les deux endroits où les gens se déplacent généralement et se socialisent à leur guise : après tout, ce sont des lieux de rencontre sociale majeurs. Selon le Premier ministre, on dénombre pas moins de 10 000 bars en Jamaïque (et je suis sûre qu’il s’agit d’une sous-estimation) et Dieu sait combien d'églises sur l'île. J'ai entendu dire qu’elle en compterait entre 2 000 et 3 000. Encore une fois, ce chiffre pourrait être plus élevé.

Tant de questions insignifiantes (et pourtant loin d’être anodines) me viennent à l'esprit : comment va-t-on boire un verre tout en portant un masque ? Certains bars n'ont-ils pas des cuisines, où l’on prépare des plats, et un endroit où les gens peuvent se restaurer ? Les gens vont-ils vraiment résister à l'envie de s'asseoir pour jouer à une partie de dominos ? Les personnes qui fréquentent les églises ne vont-elles pas vraiment s'étreindre ou se serrer la main en signe de paix ? Qui les en empêchera, si c’est le cas ? Qui va surveiller ces milliers d'établissements et qui va faire appliquer les ordonnances, dont plusieurs n'ont pas été respectées par le grand public ?

Dans des endroits comme les marchés et à l'extérieur des bureaux de Western Union dans diverses villes du pays, par exemple (les transferts de fonds provenant de l'étranger sont une bouée de sauvetage pour un grand nombre de Jamaïcain·e·s), les gens continuent de se rassembler en masse. Et si je devais donner une estimation approximative, en me fiant à ce que j'ai vu, de façon anecdotique, à la télévision et lors de mes rares excursions, je dirais que seuls 30 % de la population portent un masque. Celles et ceux qui le font, souvent, ne le portent pas correctement.

Tout ce que le gouvernement peut faire désormais, c'est « implorer » les Jamaïcain·e·s et leur « suggérer » de se comporter de manière responsable et raisonnable et de respecter les règles, pour permettre à tou·te·s d’apprendre à « vivre avec la COVID-19 », tout en allant de l'avant. Cependant, beaucoup d'entre nous ne peuvent pas, ou ne veulent pas, entendre ou écouter ces avertissements. Orchestrer un changement de comportement est un processus long, frustrant et aussi très technique. Cela ne se fera pas du jour au lendemain. Simplement demander aux gens de bien se comporter, lors d'un point presse télévisé que probablement la moitié de la population n’a même pas regardé, sera sans effet.

Avec le déconfinement, la situation redeviendra normale. Je ne crois pas que ce sera une « nouvelle normalité », juste la normalité. Nous y sommes presque maintenant.

On a beaucoup parlé de « gestion » du virus. Eh bien, monsieur Andrew Holness et al., j'ai quelque chose à vous dire. Une chose que nous avons apprise du monde entier, c’est que les humains ne contrôlent pas le virus ; c'est le virus qui nous contrôle. Tout ce que nous faisons, c'est essayer de tenir le choc, de nous adapter, de réagir, et parfois, nous nous contentons d'improviser, d'espérer et de prier. Même le président Trump, qui est persuadé d’être une sorte de dieu ou de roi, voit désormais le virus circuler au sein de sa Maison Blanche, et il ne peut rien y faire.

Nous pourrions avoir tous les projets du monde et penser que nous avons le contrôle. Mais « les choses et le temps nous le diront », comme le disent les Jamaïcain·e·s.

En attendant, réfléchissons à une pancarte brandie aujourd'hui devant le parlement de l’État de Floride, lors d'une manifestation : « Un cadavre n’est pas un client. »

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