Toutes les langues dans lesquelles nous traduisons les articles de Global Voices, pour rendre accessibles à tous les médias citoyens du monde entier

En savoir plus Lingua  »

Au Bangladesh, critiquer la réponse du gouvernement à la pandémie du COVID-19 est une opération à haut risque

Image en noir et blanc du dessinateur Kishore, en bonnet devant un paysage montagneux. En bas, un bandeau blanc porte le hashtag FreeCartoonistKishore.

Bannière de la campagne #FreeCartoonistKishore (#Libérez le dessinateur Kishore) par Kawser Shakil. Utilisée avec autorisation.

L'article d'origine a été publié en bangla et en anglais le 11 mai 2020. Certaines données ont été mises à jour pour refléter l'évolution de la situation.

Sauf mention contraire, tous les liens de cet article renvoient à des pages en anglais, ndt.

Comme si le danger de l'infection par le COVID-19 représentait un sujet d'inquiétude de moindre importance pour les citoyen·ne·s bangladais·es, il devient de plus en plus dangereux pour leur sécurité de critiquer le gouvernement et les politicien·ne·s du pays. Pendant la première semaine du mois de mai 2020, les autorités ont procédé à l’arrestation de quatre personnes et à la mise en examen de sept autres, pour leur critique de la réponse du gouvernement à la pandémie du coronavirus, au travers de posts et de caricatures sur les réseaux sociaux.

En effet, le gouvernement a fait l'objet de critiques au sujet de son manque de préparation, de transparence, de gestion et de coordination durant la crise du COVID-19. Au 11 mai, 15 691 personnes [bn] avaient été infectées par le nouveau coronavirus au Bangladesh et 239 en étaient décédées. [Au 16 mai, le nombre de cas dans le pays s'élevait à 21 000, pour 300 décès, ndt.]

Les quatre individus interpellés étaient le caricaturiste Ahmed Kabir Kishore, l'écrivain Mushtaq Ahmed, le militant Didarul Bhuiyan et l'homme d'affaires Minhaz Mannan. Ils ont tous été arrêtés en application de la Loi sur la sécurité numérique (en anglais, DSA).

Ahmed Kishore et Mushtaq Ahmed ont été incarcérés le 6 mai 2020 ; Didarul Bhuiyan et Minhaz Mannan ont subi le même traitement le 7 mai 2020, après le rejet de leur demande de libération sous caution.

Selon le premier rapport d'information, les charges retenues à leur encontre sont formulées comme suit : « diffusion délibérée de rumeurs contre le père de la nation, sur la guerre d'émancipation, et sur la pandémie du coronavirus aux fins de ternir l'image de la nation. »

Est-ce qu'on aurait tort de déclarer que les autorités au Bangladesh, sous couvert de la Loi sur la sécurité numérique, ont lancé une répression sur la base de ces critiques envers le gouvernement ?

Onze personnes ont été mises en cause, hier, pour « avoir propagé des rumeurs et avoir mené des activités anti-gouvernementales » !

Dans la même affaire, des accusations similaires ont été retenues contre sept personnes, dont des journalistes expatriés, un administrateur de page Facebook et des commentateurs de réseaux sociaux. Selon une déclaration [bn] de BBC Bangla, plus de 50 personnes ont été arrêtées pour avoir répandu des rumeurs au sujet du coronavirus au Bangladesh depuis le mois de mars de cette année.

Ces interpellations et poursuites judiciaires représentent une menace sérieuse pour la liberté d'expression dans le pays pendant la période de la pandémie du COVID-19. « Il s'agit seulement d'un gouvernement fragile et autoritaire qui se sert de la pandémie pour arrêter les caricaturistes, journalistes et militant·e·s », a déclaré Brad Adams, directeur du bureau Asie de l'organisation de défense des droits humains Human Rights Watch.

« Un manque de tolérance » à la critique

Depuis le début de la crise sanitaire, le gouvernement bangladais a assuré que le pays était bien préparé pour gérer le coronavirus. Mais la pénurie en équipements de protection individuelle (EPI) pour le personnel soignant et un scandale à propos des masques N-95 ont mis en évidence la mauvaise gestion du gouvernement dans la crise. De plus, le gouvernement a envoyé à la population des messages équivoques, qui conduisent à la confusion, en qualifiant le confinement de « jours fériés ». Les dernières décisions quant à la réouverture des ateliers de confection, des restaurants et des marchés alors que l'infection est encore en progression, ont été vivement critiquées à travers le pays. Beaucoup de militant·e·s pensent que les journalistes et les activistes sont poursuivis et arrêtés pour créer un climat de peur dans l'esprit des gens, et mettre fin au critiques sur la mauvaise gestion du gouvernement.

Lors d'un entretien avec la BBC Bangla [bn] au début du mois de mai, Kaberi Gayen un professeur du Département de communication de masse et de journalisme à l'université de Dhaka, a déclaré :

এটা কখন হয়? সহিষ্ণুতার এমন অভাব হয়েছে যে তারা (সরকার) সমালোচনা নিতে পারছে পারছে না। যখনই কেউ ভিন্নমত পোষণ করে তখনই মামলা দেয়া হয়, তুলে নেয়া হয়

Quand cela est-il arrivé ? Il y a un tel manque de tolérance qu'ils (le gouvernement) sont incapables de supporter la critique. À chaque fois que quelqu'un exprime un désaccord, une procédure est engagée et on les arrête.

Vidyut, un étudiant en école d'ingénieur, a posté un tweet dans lequel il explique que la critique du gouvernement ne signifiait pas opposition à l'État :

L'État et le gouvernement sont différents. Être critique à l'égard du gouvernement ne signifie pas être opposé à l'État. C'est une honte que le gouvernement ne sache pas faire la distinction, comme la plupart des états autocratiques.

Étouffer la liberté d'expression

Certaines personnes, à l'instar du caricaturiste Kishore, ont utilisé les réseaux sociaux comme Facebook pour critiquer l'incompétence du gouvernement et les mesures prises pour contrer la pandémie du COVID-19.

Caricatures de Kishore, raillant la réaction punitive du gouvernement et son incurie face au coronavirus.

“La vie au temps du corona.” Collage de caricatures de Kishore. Illustrations reproduites avec la permission de l'auteur.

Caricature de gauche - « Ne le faites pas (en bangla, corona signifie “ne le faites pas”) ! [Si vous le faites] [V]ous serez frappé·e·s avec des balais, vous disparaîtrez. Et en bonus, nous vous poursuivrons en vertu de la Loi sur la sécurité numérique. » Sur l'image, un homme pointe un doigt accusateur vers les spectateur·ice·s, brandissant un fouet. Il porte des lunettes et un masque descendu sur le menton.

Caricature de droite  - « Le jour de la fête du travail est grandiose ! »
Sur l'image, un travailleur journalier sans emploi se repose et navigue sur un ordinateur portable, recroquevillé dans un panier portant l'étiquette « La voie vers le travail à domicile, Karwan Bazar ». L'ombre du panier forme les contours du virus.

Md Russell Talukder a partagé d'autres caricatures de Kishore sur Facebook et a commenté :

People in the talk shows in the television directly and nakedly criticize the government for its policies and underperforming ministers from time to time, and compared to what they say and how they say, the cartoons of Kishore are just symbolic depiction of present realities, which can be coined with different explanations.

If the government's mechanisms are not directed to allow this sort of space to the citizen, it may be a direct violation of freedom of expression at a gross level.

Les personnes dans les émissions de débats télévisés critiquent directement et sans fard le gouvernement au sujet de sa politique et du manque de résultats de ses ministres de temps en temps, et comparé à ce qu'elles déclarent et comment elles l'expriment, les caricatures de Kishore sont juste des représentations symboliques des réalités actuelles, qui peuvent être produites avec des interprétations différentes.

Si les mécanismes du gouvernement ne sont pas favorables à l'autorisation de cette sorte d'espace pour les citoyen·ne·s, il doit s'agir d'une violation directe et flagrante de la liberté d'expression.

Sur Facebook [bn], Belayet Hossain Mamun affirme penser que n'importe quelle forme de critique de l'État devient dangereuse :

রাষ্ট্রীয় বিষয়ে সমালোচনা করা ব্যক্তির জন্য ঝুঁকিপূর্ণ; এতে আপনার ক্ষতি হতে পারে… এই রকম এক বার্তা পাচ্ছি চারপাশে… কী দুঃখজনক নিমজ্জন…

Je vois des messages comme celui-ci partout : « Il est dangereux de critiquer les affaires de l'État, cela peut vous nuire. » Quelle triste dégradation de la liberté d'expression.

Arrestation en vertu de la Loi sur la sécurité numérique

Selon l'organisation de défense de la liberté d'expression Article 19, basée au Royaume-Uni, le nombre d'affaires et d'arrestations en vertu de la Loi sur la sécurité numérique de 2018 ne cesse d'augmenter au Bangladesh. Du 1er janvier au 7 mai, 60 affaires ont été répertoriées. Plus de 110 personnes, notamment 22 journalistes, ont été interpellées dans ces 60 affaires pendant la même période. En 2019, il y a eu 63 affaires relatives à la Loi sur la sécurité numérique.

En 2018, la Loi sur la sécurité numérique a été adoptée au Bangladesh pour remplacer la Loi sur l'informatique et la technologie, qui a été utilisée pour réduire au silence les discours critiques en ligne. Cette nouvelle loi a suscité de fortes critiques dès sa parution.

Le militant politique de gauche Feroz Ahmed [bn] écrit que la liberté d'expression au Bangladesh n'a jamais été aussi entravée :

মনে হয় না বাংলাদেশের ইতিহাসে বাকস্বাধীনতা কখনো এত বেশি বাধার মুখে ছিল। [..] ব্যক্তিগতভাবে তাদের কাউকে দোষারোপ করবার কিছু নাই, জনগণের সংগঠনগুলো যদি শক্তিশালী না হয়, কথা বলবার সংস্কৃতিটা কারও কারও ব্যক্তিগত সাহস হিসেবেই থাকবে, সমাজের স্বাভাবিক অভ্যাসে পরিণত হবে না।

Je ne pense pas que la liberté d'expression ait jamais eu à faire face à autant d'obstacles dans l'histoire du Bangladesh. Il n'y a rien à reprocher aux personnes de manière spécifique. Si les organisations populaires ne sont pas solides, la culture de la parole subsistera par le courage personnel de certain·e·s, mais ne correspondra pas à une habitude normale dans la société.

En parallèle, le gouvernement a publié une circulaire [bn] à destination de ses fonctionnaires, leur demandant de s'abstenir de télécharger, commenter, « liker » ou partager des posts, des images, des messages audio ou vidéo qui ternissent l'image du gouvernement ou de l'État au travers les réseaux sociaux. Précédemment, le 18 avril 2020, le ministère bangladais de la Santé avait ordonné aux médecins et au personnel infirmier de ne pas s'exprimer devant les médias ou sur les réseaux sociaux à propos de la crise du coronavirus.

Bien que le gouvernement ait annoncé [bn] depuis le début que la Loi sur la sécurité numérique n'avait pas été promulguée dans le but de causer du tort à qui que ce soit, mais de protéger les personnes du harcèlement et des rumeurs, la réalité se révèle pourtant être complètement différente.

Consultez le dossier spécial de Global Voices sur l'impact mondial du COVID-19.

Commentez

Merci de... S'identifier »

Règles de modération des commentaires

  • Tous les commentaires sont modérés. N'envoyez pas plus d'une fois votre commentaire. Il pourrait être pris pour un spam par notre anti-virus.
  • Traitez les autres avec respect. Les commentaires contenant des incitations à la haine, des obscénités et des attaques nominatives contre des personnes ne seront pas approuvés.

Je m'abonne à la lettre d'information de Global Voices en Français

Non merci, je veux accéder au site