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COVID-19 et fossé numérique dans le système éducatif de Trinité-et-Tobago

Catégories: Caraïbe, Trinité-et-Tobago, Développement, Education, Gouvernance, Jeunesse, Médias citoyens, Travail, The Bridge
Sur des sièges alignés sur plusieurs rangs se trouvent des écrant d'ordinateur.

Salle de classe du futur [1]. Photo prise par Chris Gebert, sous licence CC-BY-NC-2.0 [2].

Sauf mention contraire, tous les liens de cet article renvoient vers des pages en anglais, ndlt.

Le 16 mars 2020, une semaine avant l'application de sa propre méthode de confinement en vue de lutter contre la propagation du COVID-19, le gouvernement trinidadien a ordonné la fermeture de tous les établissements scolaires.

Dans la plupart des cas, les universités et autres institutions d'enseignement supérieur ont pu passer à l'enseignement, l'apprentissage et l'évaluation en ligne. Cependant, dans beaucoup d'écoles primaires et secondaires, cette situation a révélé le fossé numérique existant dans le pays et le besoin de formation de base sur le numérique à Trinité-et-Tobago.

En comparaison à certains États membres de la Communauté caribéenne (CARICOM [3]) [fr], le paysage numérique de Trinité-et-Tobago semble dans de bonnes dispositions pour s'engager dans l'enseignement en ligne. En décembre 2018, l'accès à internet parmi la population du pays était estimé à 77 % [4]. Par ailleurs, depuis presque vingt ans, l'accroissement des infrastructures numériques et des services publics en ligne a bénéficié d'importants investissements de la part de l’État et du soutien des agences de développement.

Pourtant, notre système éducatif est resté à la traine. En juin 2019, le ministre de l’Éducation, Anthony Garcia, a annoncé que Trinité-et-Tobago informerait le Conseil des examens des Caraïbes [5]et l'Office central des examens de la CARICOM que le pays ne serait pas prêt pour le changement planifié [6] pour l'année 2020. L'objectif était de préparer le système éducatif à la transition en 2021.

L'avènement de la pandémie du COVID-19 a depuis accéléré les efforts et l'urgence du passage à l'enseignement, l'apprentissage et l'évaluation en ligne. Par contre, ce qui ne change pas aussi facilement, ce sont les inégalités sociales et géographiques existant à Trinité-et-Tobago et le « fossé numérique » qui y est associé. Le fossé numérique est un terme employé par les universitaires et d'autres personnes pour faire référence à l'accès inégal aux technologies d'information et de communication de base.

Le concept de fossé numérique semble abstrait jusqu'à ce que nous examinions la réalité à laquelle font face les enseignant·e·s et les élèves. J'ai interviewé des enseignant·e·s du secondaire dont les élèves étaient âgé·e·s de 15 à 16 ans. Dans un établissement secondaire dans la région de Caroni, un district de la région centrale de Trinité, huit des 15 élèves d'une classe d'anglais A ne possédaient pas d'ordinateur portable et n'avaient pas non plus accès à internet. L'enseignante a créé un groupe WhatsApp afin de discuter avec les élèves. Elle a envoyé par mail un exercice de révision au groupe pour l'examen. Une semaine plus tard, elle a reçu des réponses de deux élèves seulement.

De même, une enseignante du secondaire à Port-d'Espagne, la capitale de Trinité-et-Tobago a déclaré être en contact régulier uniquement avec quatre élèves sur les 20 qui sont dans sa classe. Le taux de participation était bas et l'échange avec les élèves a été difficile dans les établissements scolaires qui reçoivent un grand nombre d'élèves issus des communautés en difficulté. Néanmoins, certain·e·s enseignant·e·s ont pu créer des communautés virtuelles très animées pour l'enseignement et l'apprentissage de l'anglais et des maths, une initiative semble faire une exception à la règle.

Naviguer sur le net pour s'éduquer présente de nombreux défis. En plus de la question de l'aptitude des élèves, se pose celle de l'accès aux outils et technologies nécessaires. L'interaction entre les enseignant·e·s et les élèves dans l'espace numérique est différente du contact direct. Cette interaction dépend aussi du niveau de culture numérique que possèdent les deux parties. Suivre une formation « formelle » en ligne nécessite à la fois des compétences et de la confiance. Pour s'en convaincre, il suffit de s'en enquérir auprès de l'un·e des membres du Parlement ou conseillers et conseillères régionales du gouvernement ayant assisté les citoyen·ne·s dans leurs demandes de services sociaux en ligne.

Afin de se pallier au manque de formation pédagogique complète dans ce domaine, les enseignant·e·s du secteur public de Trinité-et-Tobago ont participé à de courts ateliers et tutoriels en ligne destinés à accompagner la transition par des mesures ad hoc adoptées dans l'urgence. Comme il est difficile de vérifier la participation des élèves aux cours en ligne, une grande partie de l'enseignement et de la communication avec les élèves se fait par téléphone. Les « cours en ligne » sont devenus dans certains cas des « cours par téléphone », puisque les enseignant·e·s utilisent des groupes WhatsApp et passent des appels aux élèves depuis leur téléphone personnel. Cette méthode a des implications sur ce que nous pensons être un enseignement effectif en ligne. En plus du nombre d'heures de travail supplémentaires, les enseignant·e·s sont tenu·e·s de pousser les élèves à participer.

Les gouvernements successifs de Trinité-et-Tobago ont chanté les louanges de la technologie dans l'enseignement. Le programme de don d'ordinateurs portables dans les écoles déployé par le ministère de l’Éducation et initié en 2010 par la coalition People's Partnership [7], n'a pas suscité les grands changements pédagogiques et comportementaux annoncés. Les études d'évaluation du programme [8] [pdf] ont démontré que les enseignant·e·s et les élèves ont des attentes différentes de l'usage qu'on peut faire des ordinateurs portables dans les salles de classe. Aussi, la réussite de ce programme repose plus sur les habitudes de chaque école que sur un quelconque bénéfice tiré de la propriété individuelle.

Cependant, l'objectif de ce programme était de mettre l'accent sur l'accès limité des technologies de l'information et de la communication (TIC) dans les établissements secondaires. Un autre objectif était de répondre à la nécessité de fournir des ressources pour améliorer cet accès. En 2016, l'administration du Mouvement national du peuple a arrêté [9] la distribution des ordinateurs portables en faveur d'une approche destinée à renforcer les capacités des écoles en TIC.

Par le passé, j'ai publiquement critiqué l'utilisation des ordinateurs portables dans les programmes scolaires à la fois pour son incapacité à faire face aux questions de culture numérique et pour son incapacité à créer des contenus convenables pour les méthodes d'apprentissage numériques. Mon point de vue a changé depuis. Aujourd'hui, je suis pour une utilisation globale des TIC dans un système éducatif réformé, qui offre aussi aux étudiant·e·s des ordinateurs portables. Est-ce que le COVID-19 pourrait aussi faire bouger la position politique de l'actuel régime?

Les enseignant·e·s et les directeur·rice·s écoles ont aussi indiqué la nécessité de proposer des services de soutien pour les élèves présentant des déficiences physiques et des difficultés d'apprentissage. Ils ont aussi indiqué la nécessité d'intervenir dans les familles où il y a des conflits intenses entre parents et enfants. De nombreux élèves à Trinité-et-Tobago font face à un haut niveau de stress dans leur famille et leur communauté. Avec de nouvelles dispositions, beaucoup de jeunes gens se retrouvent obligé·e·s de s'occuper de leurs jeunes frères et sœurs, sans oublier la gestion de leur propres besoins éducationnels. La répartition inégale du travail implique souvent que ces tâches reviennent aux femmes et aux filles.

Accuser l’État de négligence dans son rôle d'éducateur des populations pendant cette crise serait méconnaitre l'importante réponse d'urgence et de secours apportée aux populations depuis la fermeture des écoles. Le transfert assez rapide des repas du programme de nutrition scolaire vers les cartes alimentaires temporaires des parents, selon leurs besoins, était impressionnant.

Mais les ministres du gouvernement et les fonctionnaires ont en face d'eux un défi de taille. Une conférence de presse qui s'est tenue le 14 avril 2020 a montré un aperçu du contexte difficile dans lequel elles et ils doivent travailler afin que « les activités éducatives essentielles » se poursuivent. Cela montre aussi leur ouverture à répondre aux questions portant sur les dates d'examen au niveau local et régional.

Mais ce que je n'ai pas entendu lors de cette conférence, c'était la reconnaissance de l'importance des élèves dans les enjeux et les prises de décisions. Les élèves des écoles publiques, les associations des élèves, et les élèves « utilisateurs » du numérique auraient dû participer aux décisions qui ont été prises en leur nom et qui façonneront leur avenir.

Le fond d'écran montre des enfants souriants dans une salle de classe. La page d'accueil requiert un identifiant.

Capture d'écran de la plateforme d'enseignement en ligne [10] récemment créée par le ministère de l'Éducation de Trinité-et-Tobago. Ce site donne accès à une plateforme d'apprentissage en ligne, à des contenus pédagogiques et à des outils d'évaluation.

Qu'on qualifie de crise ou de désastre la situation que nous vivons en ce moment, ce dont on aura le plus besoin après, ce serait un retour à la normale et une réinvention du système éducatif. Mettre les élèves à l'écart de ce débat serait les laisser à la traine. Les expériences et perspectives des élèves à tous les niveaux du système éducatif devraient influencer la réponse et l'identification d'une « solution » permettant d'améliorer le système éducatif. Ce que nous ne voulons pas, c'est une situation dans laquelle l'exclusion des élèves devient une menace plus grande pour l'éducation que le COVID-19. C'est dans ce sens que le poète guyanais Martin Carter [11] a dit: « Tout le monde est impliqué ! Tout est consommé ! »

Immédiatement après la conférence de presse du ministère de l'Éducation du 14 avril, j'ai reçu deux coups de fil. Le deuxième venait d'un parent d'élève qui se demandait s'il valait la peine d'investir dans des cours particuliers dispensés par le professeur d'école primaire de ses enfants, à hauteur de 300 dollars (54 dollars américains) par semaine. L'offre qui lui a été faite comprend également deux appels vidéo WhatsApp.

Quant au premier coup de fil, il venait d'un lycéen qui m'a transmis une critique portant sur la convivialité et le contenu de la plateforme d'apprentissage en ligne [10] récemment créée par le ministère. Les gens qui ont accepté l'évaluation de la plateforme par les politiciens doivent eux-même s'y inscrire afin de tirer leurs propres conclusions. Peut-être ces personnes pourront-elles alors commencer à faire la différence entre les relations publiques et la réalité.