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Les effets thérapeutiques du thé de brousse : rencontre avec l'artiste visuelle barbadienne Annalee Davis

Des herbes Cerasee, soigneusement enroulées avec des cordelettes blanches, sèchent sur un tapis vert où elles sont disposées de manière symétrique.

Séchage de la Cerasee, une des nombreuses plantes médicinales qui peuvent être utilisées pour faire du thé de brousse. Photo de Sammy Davis, reproduite avec l'aimable autorisation d'Annalee Davis. Utilisée avec permission.

[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais, ndlt]

Le thé de brousse — une infusion de plantes et d'herbes indigènes réputées pour leurs propriétés médicinales — est toujours largement consommé dans les Caraïbes. Grâce à ses travaux sur la célèbre boisson, l'artiste visuelle et militante culturelle barbadienne, Annalee Davis, a pu amener le concept plus loin.

Dans une région qui est toujours marquée par les retombées du colonialisme et de l'esclavage — un traumatisme enraciné dans le pays — le projet d'Annalee,  « Bush Tea Plots » (en français: Parcelles de thé de brousse), cherche à développer des stratégies de régénération après plantation. Il en résulte une imbrication progressive de l'agriculture, de l'économie, des arts et de l'histoire qui a le potentiel non seulement de permettre aux Caraïbes de redéfinir le passé mais aussi de renforcer cette résilience afin de créer un avenir encourageant, tout en affrontant les défis tels que l'atténuation des changements climatiques et la COVID-19.

Le fait que l'atelier d'Annalee est situé sur une ferme laitière qui, au XVIIe siècle, était une plantation de canne à sucre, rend ses découvertes d'autant plus réelles, car son art et son écriture touchent littéralement les fragments de ce patrimoine.

Diaporama de la maison et de l'atelier de l'artiste Annalee Davis, situé en Barbade, montrant un grand arbre au premier plan et une ferme laitière sous un ciel bleu au deuxième plan.

Un arbre flamboyant à Walkers Dairy, St. George, à la Barbade, où se trouvent la maison et le studio de l'artiste. Photo d'Annalee Davis (2019), utilisée avec permission.

Via une session en direct sur Youtube, le 14 mai 2020, Annalee s'est entretenue avec Keisha Farnum, la directrice générale de l'Institut Walkers pour la recherche, l'éducation et la conception sur la régénération (WIRRED), au sujet de certains de ces concepts. Elle m'a ensuite contactée par e-mail et WhatsApp où nous avons examiné plus en détail certaines questions intéressantes.

L'artiste Annalee Davis, habillée de blanc, parle en utilisant une gestuelle corporelle orientée vers la caméra avec le regard légèrement vers le bas.

L'artiste visuelle barbadienne, Annalee Davis, discute de son travail. Photo de Tim Bowditch, reproduite avec l'aimable autorisation de Davis. Utilisée avec permission.

Janine Mendes-Franco (JMF) : Le thé de brousse fournit un moyen inoffensif de de combler le fossé entre l'histoire commune de notre région et son avenir collectif. Avez-vous consciemment choisi une approche qui a innové la boisson de nos anciens colonisateurs, ou est-elle apparue naturellement ?

Annalee Davis (AD): This particular landscape and the context of the plantation have formed the baseline of my work for decades. I tend to ruminate on an idea for quite some time, maybe years, until it coalesces into something more tangible. (Bush) Tea Services [a related project] evolved from the Wild Plant drawings on ledger pages and from the land in an organic way. Walking the fields, as Rebecca Solnit suggests, is a way to measure our bodies against the land and I am constantly measuring my body against this land during my roaming dawn ritual where ideas reveal themselves and later manifest in the studio.

Annalee Davis (AD) : Ce contexte particulier et le cadre de la plantation ont constitué la base de mon travail pendant des décennies. J'ai tendance à méditer sur une idée pendant assez longtemps, peut-être pendant des années, jusqu'à ce qu'elle débouche sur quelque chose de plus tangible. (Bush) Tea Services (en français : Services à thé (de brousse) [un projet connexe]) a évolué à partir de dessins de plantes sauvages sur les pages du registre des plantations et à partir du sol de manière organique. Rebecca Solnit suggère que la marche dans les champs est un moyen de mesurer notre corps à la terre. Je mesure constamment mon corps à cette terre durant ma balade habituelle de l'aube où les idées se révèlent et se manifestent plus tard dans l'atelier.

JMF : Alors que le peuple caribéen a pris le contrôle de notre récit historique, à quel point est-il important de parler de ce traumatisme pour la guérison collective — et à quel point l'art est-il essentiel à cette guérison ?

AD: I have been concerned with how shared historical suffering reveals itself communally and how individuals and nations manage trauma and the desire for self-fulfilment in small places like Barbados, where social life and kinship are predominantly experienced in separate social spheres.

Art is pivotal in the curative space because it registers beyond the intellect at a sensorial level. However, before we heal, difficult conversations analysing the past, facilitating opportunities to broaden identities, and expressing solidarities to shape the future are essential.

A virtual slaughterhouse sits beneath our soil, sowing the seeds of contemporary issues with which we grapple today. These legacies emanate from the subterranean layers of this land as living ghosts from our collective past. There is so much work to do and artists are critical to the conversations as we have the power to envision alternative futures for us all.

AD : La façon dont la souffrance historique commune se révèle collectivement et dont les individus et les nations gèrent les traumatismes et le désir d'épanouissement dans de petites entités comme la Barbade, où la vie sociale et la parenté sont principalement vécues dans des sphères sociales distinctes, me préoccupe.

L'art est essentiel à l'espace curatif car il s'inscrit au-delà de l'intellect, à un niveau sensoriel. Cependant, avant de guérir, il est indispensable d'avoir des conversations difficiles qui analysent le passé, facilitent les opportunités d'élargir les identités, et expriment les solidarités pour façonner l'avenir.

Un abattoir virtuel se trouve sous nos sols, semant les graines des problèmes contemporains auxquels nous faisons face aujourd'hui. Ces héritages découlent des couches souterraines de ces terres comme des fantômes vivants de notre passé collectif. Il y a tellement de travail à faire et les artistes sont essentiels aux conversations car nous avons le pouvoir d'envisager des futurs alternatifs pour nous tous.

JMF : J'expliquais récemment à quelqu'un en dehors de la région, que la Barbade, fortement dépendante du tourisme, est peut-être le plus entretenu de tous les territoires des Caraïbes. La brousse, en revanche, est sauvage. Comment ce projet vous a-t-il aidé à concilier les deux ?

AD: I’m not sure I have. If anything, bush reminds me how fake the polished tourist environment is — from which I’m quite removed. Bush is wild and has taught me so much more about myself and the way in which I was (mis)educated. As a young child I learned that ‘weeds’ were not valued and were removed manually or eradicated chemically. Much later, I understood the importance of bush, and the significant role played by wild botanicals in regenerating the soil.

AD : Je ne pense pas l'avoir fait. En fait, la brousse me rappelle à quel point l'environnement touristique raffiné — duquel je suis assez éloignée — est factice. La brousse est sauvage et elle m'a permis de mieux me connaître moi-même et la façon dont j'étais (mal)éduquée. Enfant, j'ai appris que les mauvaises herbes n'étaient pas valorisées et qu'elles étaient arrachées manuellement ou éradiquées chimiquement.

Douze (12) dessins de taille moyenne représentant des plantes sauvages de couleur rouge éclairées et encadrées dans des cadres blancs sur un fond uniforme rouge.

Collection Plantes Sauvages par Annalee Davis. Galerie d'art à Black Studies, UT, Austin, 2015. Latex sur pages du registre des plantations, 56cm x 33cm. Photo de Mark Doroba. Reproduite avec l'aimable autorisation de Madame Davis. Utilisée avec permission.

JMF : Je sais que vous êtes concernée par la dégradation des sols de la région et la perte de biodiversité du fait des industries extractives comme la monoculture [fr] — qu'il s'agisse de la canne à sucre au XVIIe siècle ou du tourisme aujourd'hui. Pouvez-vous nous expliquer comment votre collection « Plantes Sauvages » a contribué à créer un passage de la dégradation à la phytoremédiation [fr] — de la brousse comme mauvaise herbe à la brousse comme ressource précieuse ?

AD: I now see wild plants as active agents in the process of decolonising fields, performing quiet revolutions by asserting themselves against an imperial, monocrop landscape. A proliferation of wild plants and trees growing in abandoned sugar cane fields now contribute to greater biodiversity in Barbados since the late 17th century. Walking these fields at Walkers and directing my attention toward plants often ignored, reorients my understanding of this land and our history away from dominant narratives. Phytoremediation — the capacity of some plants to remove toxins from the soil through their roots — has become a conceptual springboard for this series of drawings and a powerful way to instrumentalise the bush.

AD : Je vois à présent les plantes sauvages comme des agents actifs dans le processus de décolonisation des champs, effectuant des révolutions silencieuses en s'affirmant contre un cadre impérial et de monoculture. Une prolifération de plantes sauvages et d'arbres grandissant dans des champs de canne à sucre abandonnés contribuent désormais à une meilleure biodiversité à la Barbade depuis la fin du XVIIe siècle. Marcher dans ces champs à Walkers et diriger mon attention vers les plantes souvent ignorées, réoriente ma compréhension de cette terre et de notre histoire hors des récits dominants. La phytoremédiation — la capacité de certaines plantes à éliminer les toxines du sol par leurs racines — est devenue un tremplin conceptuel pour cette collection de dessins et un moyen puissant d'instrumentaliser la brousse.

Une photo rapprochée d'un dessin de plante sauvage de couleur rouge sur un papier du registre des plantations légèrement troué au bas de la feuille.

Collection Plantes Sauvages (détail) par Annalee Davis : Leucaena leucocephela/Myamosee, Tamarinier. Photo de Mark King, reproduite avec l'aimable autorisation de Madame Davis. Utilisée avec permission.

JMF : Lorsque vous travailliez sur la collection et dessiniez les images sur des pages du registre des plantations — une méthodologie comptable utilisée par l'Empire britannique — deux choses vous ont frappé : la couleur rose victorienne des pages, qui vous a amené à penser aux genres, et l'ordre avec lequel toutes sortes d'informations ont été entièrement enregistrées, masquant le chaos et les traumatismes sous-jacents du système de la plantation. Comment votre art offre-t-il une histoire alternative ?

AD: My inscription of other images, like delicate shards, the Queen Anne’s Lace pattern, botanicals or the woman’s body, encourages us to think differently about this loaded context. I decolonise the ledger by repopulating and complicating these fiscal substrates as a kind of civic negotiation, exposing gaps in Barbados’ plantation history buried in the soil, in the public imagination and inadequately documented in the archives. This complicates the single story written through the voice of the white male planter about the economics of the sugar industry. Black, white, and biracial women also lived and worked on the plantation, lands previously inhabited by the indigenous. What was their relationship to wild plants, I wonder?

AD : Mes inscriptions sur d'autres images, telles que les tessons délicats, le motif dentelle de la reine Anne, les plantes ou le corps de la femme, nous encouragent à changer d'avis sur ce contexte chargé. Je décolonise le registre en repeuplant et en compliquant ces substrats fiscaux comme une sorte de négociation civique, révélant des lacunes dans l'histoire des plantations de la Barbade enfouies dans le sol, dans l'imagination du public et documentées de manière inadéquate dans les archives. Cela complique l'histoire unique écrite par le biais du planteur blanc sur l'économie de l'industrie sucrière. Des femmes noires, blanches, et métisses vivaient et travaillaient aussi sur la plantation, des terres auparavant habitées par les peuples autochtones. Je me demande, quelle était leur relation avec les plantes sauvages ?

Une jardinière en verre qui dévoile les couches du sol duquel jaillit une sélection de 12 plantes médicinales aux propriétés curatives.

Parcelles de thé de brousse – Une pièce décoloniale, 2019. Oeuvre d'Annalee Davis. Photo de Dondré Trotman, reproduite avec l'aimable autorisation de Madame Davis. Utilisée avec permission.

JMF : Votre oeuvre « Bush Tea Plots – A Decolonial Patch » (en français: Parcelles de thé de brousse – Une pièce décoloniale), englobe art, architecture de paysage et guérison spirituelle. Pouvez-vous expliquer en quoi il s'agit d'un témoignage vivant de la résilience régionale ?

AD: Commissioned by the World Bank Group for their Risk and Resilience conference at a conference at [The University of the West Indies] Cave Hill campus, I collaborated with Kevin Talma and Ras Ils, linking art practice, landscape architecture, and botany for this permanent installation at the Errol Barrow Centre for Creative Imagination.

Thinking about forming new relationships with the land, I envisaged this work as a living restorative plot or apothecary of resistance confronting the historical imposition of Barbados’ monocrop, sugarcane, recognising nature as a radical agent of resistance against the model of the plantation. Observing how the natural world is threatened and degraded, the work looks to nature as a regenerative biosphere with tools for healing at the agricultural, botanical and psychological and spiritual levels.

Comprising a glass planter showing the soil profile and a specially curated selection of 12 medicinal plants with healing properties, it increases knowledge of medicinal plants through a dedicated website while teaching resilience by using what’s readily available in our environment rather than only relying on imported pharmaceuticals.

AD : Mandatée par le Groupe de la Banque mondiale pour leur conférence sur les risques et la résilience lors d'une conférence sur le campus de Cave Hill [Université des Antilles], j'ai collaboré avec Kevin Talma et Ras Ils, liant la pratique artistique, l'architecture de paysage, et la botanique pour cette installation permanente au Centre Errol Barrow pour l'imagination créative.

En pensant à nouer de nouvelles relations avec la terre, j'ai envisagé cette oeuvre comme une parcelle réparatrice vivante ou un apothicaire d'immunité luttant contre l'imposition historique de la monoculture de la canne à sucre, reconnaissant la nature comme un agent radical de résistance contre le modèle de la plantation. En observant la manière dont le monde naturel est menacé et dégradé, l'oeuvre considère la nature comme une biosphère régénératrice avec des outils de guérison aux niveaux agricole, botanique, psychologique et spirituel.

Comprenant une jardinière en verre qui montre le profil du sol et une sélection de 12 plantes médicinales aux propriétés curatives, elle permet d'accroître les connaissances sur les plantes médicinales grâce à un site internet dédié, tout en enseignant la résilience par l'utilisation de ce qui est facilement accessible dans notre environnement au lieu de se fier uniquement aux produits pharmaceutiques importés.

À venir: le deuxième volet où Annalee aborde un autre concept sur le thé de brousse, « Services à thé de brousse », et explique en quoi ses théories sont pertinentes pour les problèmes mondiaux pressants tels que la crise climatique et la pandémie due à la COVID-19 [fr].

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