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Aborder les « brèches de l’histoire » à travers le thé de brousse: rencontre avec l’artiste visuelle barbadienne Annalee Davis

(Bush) Tea Services à l'Empire Remains Shop, Londres, Royaume-Uni, 2016. Photo par Tim Bowditch. Reproduite avec l'aimable autorisation de Madame Davis. Utilisée avec permission.

[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais, ndlt]

Imaginez que vous allez à Londres, que vous installez un salon de thé « pop-up » dans le cadre d'une exposition qui explore ce qu'impliquerait « la revente des restes de l'Empire Britannique […] aujourd'hui »  qui serait comme une opportunité de recentrer la conversation sur une histoire commune et traumatisante en utilisant des souches autochtones — appelées thé de brousse [fr] dans les Caraïbes — de la boisson britannique emblématique.

C'est exactement ce qu'a créé l'artiste visuelle et militante culturelle barbadienne Annalee Davis, dans le cadre de son travail continu sur la manière dont cette souffrance historique commune se manifeste et comment ce traumatisme — qui est largement ignoré — est traité au niveau national et individuel.

Son exploration s'inscrit dans une profonde intersection entre l'art, l’agriculture, l'économie et l'histoire et ne renvoie pas seulement aux plantations coloniales du 17e siècle, mais qui met la lumière sur les problématiques modernes de nos sociétés. Dans cette seconde partie, nous en abordons les conséquences.

 

Annalee Davis au Walker's Dairy, St. George, Barbade. Photo par Davis, utilisée avec permission.

Janine Mendes-Franco (JMF): One aspect of your bush tea concept has been a project called “(Bush) Tea Services.” How did you manage to have conversations about our shared transatlantic history by creolising Britain’s favourite drink?

Janine Mendes-Franco (JMF): Un des aspects de votre concept autour du thé de brousse a été le projet intitulé « (Bush) Tea Services ». Comment êtes-vous parvenue à ouvrir un dialogue sur notre histoire transatlantique commune en créolisant la boisson favorite des britanniques ?

Annalee Davis (AD): Commissioned by the UK-based curatorial team, Cooking Sections, for their [London-based] 2016 pop-up exhibition, “The Empire Remains Shop,” I made this in collaboration with Barbadian master potter, Hamilton Wiltshire.

Referred to as a blood-sweetened beverage by abolitionist Robert Southey, the British drank tea grown on plantations in the East sweetened by sugar grown on plantations in the West.

Dismantling the English tea set, I inlaid 18th and 19th century porcelain and clay shards unearthed from the soil, repurposing fragments from which I served unsweetened varieties of bush tea, harvested from the fields, including ceraseebay leafblue vervain and lemongrass. An imperfect tea service which spills while being poured or drunk, it addresses gaps in history highlighting the inadequacy of inherited understandings about our collective past.

Annalee Davis (AD): Dans le cadre de leur exposition pop-up de 2016 à Londres, “The Empire Remains Shop,” l'équipe curatoriale anglaise de Cooking Sections m'a confié ce projet sur lequel j'ai collaboré avec le maître potier barbadien, Hamilton Wiltshire. Appelée la boisson de sang sucré par l'abolitionniste Robert Southey, les britanniques buvaient alors du thé cultivé dans des plantations à l'est, servi avec du sucre issu des plantations de canne à sucre à l'ouest. J'ai déconstruit le service à thé anglais pour y incruster des fragments de porcelaine datant des 18e et 19e siècles et des éclats d'argile que j'ai exhumé de terre, afin de réutiliser ces fragments et de servir des variétés non sucrées du thé de brousse, cultivé dans les champs, tels que la margose [fr], le laurier-sauce [fr], la verveine bleue [fr] et la citronnelle [fr]. C'est un service à thé imparfait qui renverse son contenu lorsqu'on le sert ou qu'on en boit. C'est une manière d'aborder les brèches de l'histoire en soulignant l'insuffisance de nos connaissances, héritées de notre passé collectif.

(Bush) Tea Services, 2016. Photo par Tim Bowditch. Reproduite avec l'aimable autorisation de Madame Davis. Utilisée avec permission.

JMF: How do you think bush tea infusions can help us heal today?

JMF: De quelle manière les infusions de thé de brousse peuvent nous aider aujourd'hui ?

AD: Returning to the land today can feed us, contributing to food sovereignty and the wellness sector by expanding our knowledge and use of wild botanicals and their healing properties thereby repairing and renewing our relationship to the land.

AD: Revenir au travail de la terre aujourd'hui peut nous nourrir, soutenir la souveraineté alimentaire et le secteur de la santé en élargissant nos connaissances et notre utilisation des plantes sauvages et de leurs propriétés thérapeutiques réparant et renouvelant ainsi notre relation à la terre.

JMF: What are some of your favourite bush teas and why?

JMF: Quels sont vos thé de brousse préférés et pourquoi ?

AD: I love iced lemongrass tea on a hot day and enjoy combinations of lemongrass, bay leaf and blue vervain. I’m experimenting with roots, including ginger and turmeric, both grown locally and used widely all across Barbados. Steeping them and mixing them with tamarind pulp provides a powerful detoxifier and antioxidant drink. I’m also making stains and inks from them to draw with.

AD: J'adore le thé glacé à la citronnelle les jours de chaleur et j'apprécie la combinaison de la citronnelle, des feuilles de laurier et de la verveine bleue. J'expérimente avec des racines, comme le gingembre et le curcuma, qui poussent tous deux sur place et sont énormément utilisés à la Barbade. En les faisant macérer et en les mélangeant avec de la pulpe de tamarin, on obtient une boisson détoxifiante et antioxydante. J'en fait aussi des colorants et de l'encre pour dessiner.

(Bush) Tea Services, 2016. Photo par Mark Doroba. Reproduite avec l'aimable autorisation de Madame Davis. Utilisée avec permission.

JMF: Given that we’re in the midst of a pandemic, what do you think these indigenous methods of self-care and healing have to teach us about interconnectivity and resilience?

JMF: Dans le contexte de la pandémie, que peuvent nous apprendre ces techniques indigènes de guérison et de soin sur la résilience et l'inter-connectivité ?

AD: Since August of 2019, I have been collecting and drying what Bajans call prickly pear cactus which reportedly has healing properties, including combatting diabetes [and] cholesterol, and purifying contaminated water. This tenacious plant inspires me to consider adaptability and flexibility.

The Caribbean is a biodiversity hotspot increasingly threatened by natural disasters and the climate crisis. Taking care of ourselves means protecting, preserving and restoring the region’s declining plant life, conducting research to better understand the value of what grows in this region, investing in our botanical gardens, training professionals in botany and conservation, and educating ourselves to understand that our biodiversity is special — something to be proud of. This intraregional at-risk resource is ours to protect and we must advocate for our own well-being and that of the archipelago.

AD: Depuis août 2019, je cueille et je fais sécher ce que les barbadiens appellent des figues de Barbarie [fr]. Elles auraient des vertus thérapeutiques, notamment contre le diabète et le cholestérol et pourraient purifier l'eau polluée. Cette plante très résistante m'inspire dans mes réflexions sur l'adaptabilité et la flexibilité.
Les Caraïbes sont un centre de biodiversité de plus en plus menacé [fr] par les catastrophes naturelles et le réchauffement climatique. En prendre soin signifie protéger, préserver et restaurer la flore en danger, faire des recherches pour mieux comprendre la valeur de ce qui pousse dans cette région, investir dans nos jardins botaniques, former des professionnels et des conservateurs botaniques et nous informer sur la spécificité de notre biodiversité — dont nous pouvons être fiers. Nos ressources sont en danger et c'est à nous de les protéger et de défendre notre santé et l'écosystème de l'archipel.

“Prickly pear” sur un mur du studio. Photo par Annalee Davis, utilisée avec permission..

JMF: Barbados’ prime minister, Mia Mottley, has been very outspoken on the climate crisis and how it threatens Small Island Developing States (SIDS). How can the theories you’ve been exploring be applied to such pressing issues as we draw closer to the 2020 Atlantic hurricane season?

JMF: La Première ministre de la Barbade, Mia Mottley, s'est exprimé très ouvertement sur la crise climatique et la façon dont elle menace les petits États insulaires en développement (PEID). Comment les théories que vous avez exploré peuvent s'appliquer à cette urgence alors que l'on se rapproche de la saison cyclonique en Atlantique ?

AD: Since Hurricanes IrmaMaria and Dorian, our prime minister and other Caribbean leaders have spoken on the world stage about the unequal impact of the climate crisis on SIDS. While first world countries’ extractive practices are the main contributors to our environmental problems, we cannot ignore how resource-strained Caribbean governments pattern their own models of development on cloth cut by our colonial histories, unceasingly threatening the human and ecological well-being of this region.

For example, tropical coral reefs have been negatively impacted and depleted by chemicals used in local industrial agricultural practices. We have been remiss in effectively monitoring those practices to protect our own biodiversity. In transitioning to tourism, rather than repeating the mistakes of monocrop farming in the extractive agricultural sector, we should have interrogated elected officials to better represent our interests and those of the environment.

This pandemic forces us to rethink sustainable futures in the context of SIDS to ask how we might reconsider the potential of wild botanicals. For example, we are noticing in the Bajan slow food movement a trend in some chefs who envision inventive ways to include local wild plants into their menus. Organic farmers are selling local amaranthpussley and fat pork at Bridgetown’s Cheapside Market, demonstrating how historically fatigued landscapes might become sites of genesis and regeneration.

AD: Depuis les ouragans Irma, Maria et Dorian [fr], notre première ministre et d'autres dirigeants politiques caribéens ont pris la parole sur la scène mondiale pour dénoncer l'impact inégalitaire de la crise climatique sur les PEID. Si l'industrie extractive des pays les plus développés est la première cause de la dégradation de notre écosystème, nous ne pouvons ignorer à quel point les gouvernements caribéens, à court de ressources, calquent leurs propres modèles de développement sur un schéma qui découle de notre histoire coloniale, menaçant sans cesse le bien-être humain et écologique de cette région.. Ce qui constitue une menace permanente pour les humains et l'environnement.

Par exemple, les récifs coralliens tropicaux [fr] ont été sévèrement touchés et abîmés par les pesticides utilisés dans les productions agricoles locales. Nous n'avons pas suffisamment surveillé ces pratiques pour protéger notre biodiversité. Et en se tournant vers le tourisme, au lieu de répéter les erreurs de la monoculture du secteur de l'agriculture extractive, nous aurions dû exiger de nos élus qu'ils protègent mieux nos intérêts et ceux de l'environnement.

Cette pandémie nous oblige à repenser un futur durable et dans le contexte des PEID, à nous questionner sur la façon d'utiliser le potentiel des plantes sauvages. Par exemple, on voit apparaître une tendance chez certains chefs du mouvement slow food barbadien qui font appel à leur créativité pour inclure des plantes sauvages locales à leurs menus. Des fermes biologiques locales vendent de l’amarante [fr], du pourpier [fr] et de l’icaque [fr] au marché Cheapside de Bridgetown, preuve que des paysages éprouvés peuvent se régénérer et renaître.

Le mur nord du studio Milking Parlour d'Annalee Davis, orné de feuilles de papaye séchées et de cactus de figue de Barbarie en train de sécher. Photo de Madame Davis, utilisée avec permission.

JMF: With the recultivation of a relationship with the land as its foundation, where do you see your work going in the future as it relates to history, identity, gender, economic and social norms?

JMF: Votre travail se fonde sur un renouvellement de notre relation à la terre, où voyez-vous votre travail se diriger à l'avenir en ce qui concerne l'histoire, l'identité, le genre, les normes économiques et sociales ?

AD: A challenge in post-plantation economies is to foster love and care for lands from which we have felt alienated and traumatised. I am collaborating with Walkers Reserve and the Caribbean Permaculture Research Institute of Barbados on a new work, “(Bush) Tea Plot — A Restorative Apothecary,” fitting within their larger ethos of regenerative work, to offer an intimate space for more meaningful connectedness with the land, our history and the power of the feminine.

This work recognises interdependent relationships between well-being and nature, showing how wild plants remediate the landscape, offer reprieve and restoration. Cognisant that the focus of medical research on women’s health is comparatively less than that of men’s, the garden will spotlight plants used to promote women’s health and well-being, as well as for general first-aid. Complimenting the garden will be a series of drawings of the plants, made with dyes and stains from organic materials.

I have developed some of these ideas more fully in my 2019 publication, “On Being Committed to a Small Place” — [which puts forward] critical positions from Central America, the Caribbean, and their diasporas — as well as in an article titled “Beach as plot?”

AD: Le défi des économies de plantations post-coloniales est d'encourager l'amour et le soin des terres dont nous nous sommes sentis exclus et traumatisés. Je collabore avec la Walkers Reserve et le Caribbean  Permaculture  Research  Institute  of  Barbados (en français: l'Institut de recherche en permaculture des Caraïbes de la Barbade) sur un nouveau projet intitulé, « (Bush) Tea Plot — A Restorative Apothecary, » qui s'inscrit dans leur philosophie d'agriculture régénératrice. Ce projet offre un espace intime pour redonner du sens à nos liens avec la terre, avec notre histoire et avec le pouvoir du féminin.

Ce travail reconnait l'interdépendance entre notre bien-être et la nature et montre comment les plantes sauvages guérissent le paysage et lui offre un répit et une restauration. Conscient que les recherches sur la santé se concentrent bien plus sur les hommes que sur les femmes, ce jardin mettra à l'honneur des plantes qui favorisent la santé et le bien-être des femmes ainsi que des plantes pour les premiers secours. En complément du jardin, une série de dessins des plantes sera réalisée en utilisant des colorants et des teintures végétales.

J'ai développé ces idées plus largement dans mon livre « On Being Committed to a Small Place » sorti en 2019, qui met en avant des positions critiques issues d'Amérique Centrale, des Caraïbes et de leurs diasporas, ainsi que dans un article intitulé « Beach as plot ? »

Dans son article le plus récent, Annalee Davis conteste la notion d'un tourisme unilatéral comme seule solution pour l'activité économique des petites îles; et explore « le rôle possible de l'art et des artistes visuels contemporains pour proposer une lecture différente de nous-même et de notre contexte ».

Première partie de l'interview ici.

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