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En Indonésie, une communauté isolée lutte en chanson contre la COVID-19

Le Jungga, un instrument traditionnel sumbanais (Indonésie). Photo de Joseph Lamont. Source : Coconet

[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet renvoient vers des pages web en indonésien]

L’article original [en] de Fendi Widianto et Joseph Lamont provient du site EngageMedia, à la fois média à but non lucratif et association technologique et culturelle. Il a été modifié et republié sur Global Voices conformément à l’accord de partage de contenu.

Alors que la vie aux quatre coins de la planète se débat entre les griffes de la COVID-19, la nécessité de faire parvenir les recommandations de santé publique à des communautés isolées parlant une langue minoritaire se fait plus pressante que jamais.

En Indonésie, le gouvernement comme la société civile véhiculent régulièrement ce type de messages à travers la musique. Ainsi, des chansons sur la santé et l’hygiène personnelle, sur l’importance de la vaccination et les dangers des substances illicites, ont récemment fait leur apparition en une multitude de langues parlées à travers le grand archipel.

En matière de plateformes de communication, le gouvernement indonésien est en effet confronté à un défi linguistique unique. Plus de 700 langues sont parlées dans le pays, dont au moins la moitié est considérée comme menacée, et moins des deux tiers de la population parle la langue officielle (le « bahasa Indonesia »).
De plus, les « messages en musique » doivent tenir compte d’une variété de contextes culturels locaux afin d’éviter une approche nationaliste étouffante.

Un tube sanitaire

Pour des communautés isolées, une stratégie culturelle partant de la base peut avoir des conséquences positives, au-delà du message transmis, en donnant par exemple aux cultures locales le pouvoir de s’adapter et de mettre en place un cadre moderne pour leurs formes d’expression traditionnelles.

La communauté Marapu [en] a tiré profit de cette approche : ses représentant·e·s se mobilisent derrière un jeune auteur-compositeur-interprète, Jekshon, qui alerte des dangers de la COVID-19 dans un chant traditionnel en langue kambera.

Peu après la diffusion de sa chanson « Rimanya na wiki nda », que l’on peut traduire par « Prenons soin de nous », les fonctionnaires locaux se sont mis à l’inviter à se produire lors d’événements gouvernementaux et dans des centres de soins.

Elle encourage les habitants du Sumba oriental, dont beaucoup parlent kambera, à combattre la COVID-19 en évitant les foules, en restant chez soi et en prenant soin de son hygiène personnelle :

Ai kupanawa yia kata ana mbawa mangganya ni na ana nduma lurinda a ai

E ngiara ningu angu nama wandata lamambabu angu dedi dangunggu a ai

A ai ambu eti nu katundu njarangu angu ta ana mangganya na nduma luri kinda angu kana rehi napa hangganda a ai

Kata nguduwa la umakinda angu

Kata maranawa lapa baha lima kinda angu kata mangganya ni na anna nduma luri a ai

I sing this song so we will all take care, to protect our lives

If someone invites us to an event with a large gathering of people, my brothers and sisters

It is a mistake to attend, because we need to protect each other’s lives during this time

Let’s just stay at home

Let’s diligently wash our hands to protect our health and lives

Je chante cette chanson pour que tous nous prenions soin de nous et de notre vie

Si quelqu’un nous invite à un grand rassemblement, mes frères et mes sœurs

C’est une erreur d’y aller, car on doit se protéger les uns les autres en ce moment

Il suffit de rester chez soi

Et de se laver les mains pour protéger notre santé et nos vies

Jekshon n’est pas un simple compositeur : il fabrique aussi des instruments traditionnels. Originaire de Kamanggih dans le Sumba oriental, île située dans l’est de la province indonésienne des petites îles de la Sonde orientales, il est aussi wunang (orateur prenant la parole lors de cérémonies), fermier et maçon.

Pérenniser sa culture par la chanson

Sumba Integrated Development (SIDe), une organisation civique intégrée au réseau d’apprentissage Indonesia Inklusi, a lancé un projet financé par VOICE Empowerment [en] à destination de la communauté Marapu au Sumba oriental.

Son but est de mettre en place des ateliers et d’organiser des événements locaux, en coopération avec cette communauté.

À sa tête se trouve Ata Ratu, l’une des femmes les plus appréciées au Sumba oriental, à la fois en tant qu’autrice-compositrice-interprète de talent et comme modèle à suivre. Ce projet est singulier en ce qu’il exige une participation égale des femmes dans un domaine généralement dominé par les hommes : la musique traditionnelle.

En harmonie avec les idéaux du réseau Indonesia Inklusi, SIDe est attaché au principe éthique de « première voix », s’assurant que des responsabilités sont accordées aux gardien·ne·s de la culture et que celles-ci et ceux-ci mènent ou soutiennent les activités du programme.

Toutes les chansons enregistrées en kambera sont traduites en anglais et en indonésien, ce qui donne une plus grande portée aux voix, aux histoires et aux chansons, ainsi qu’à la riche culture de la communauté Marapu du Sumba oriental.

Le lawati, une forme poétique traditionnelle

Ata Ratu a écrit une autre chanson sur un sujet important lié à la pandémie : les travailleur·se·s migrants bloqués loin de chez eux qui ne peuvent regagner leur village en raison des restrictions de déplacement.

« Mbawa Rimangu na annanduma luri mu », que l’on peut traduire par « Prenez soin de vous sur le chemin de votre vie », s’adresse à la diaspora sumbanaise, qui a quitté son île pour étudier ou chercher du travail à Bali, Jakarta et Jogjakarta, et ne peut rentrer à Sumba à cause de ces restrictions.

De nombreux Sumbanais·es ont perdu leur emploi, ce qui les place dans une situation financière précaire et engendre un fort stress psychologique.

Aiha dama ni dunjaka angu la kota bali a ai.e angu la jakarta angu ni

Ai hali nggunya nu mi ana mbawa rimangu nu ha ba ninggai ha la tana tau ma aka nu

Ai ninda la hidu eti biaka nu bata pamalirungu nu ha rimanya na nduma luri amu ka

Ai ambu mbawa luangga mai dupa nu ha jiaka ningu nu lambabu ndapngu

My friends who are in Bali and in Jakarta

I remember you all and urge that you be careful when travelling, as you are in the land of another people where there is a dangerous situation my friends

We are in a state of heartache because we are far apart, please take care of yourself

Don’t go back and forth in a place where there is a large crowd

Mes ami·e·s qui vous trouvez à Bali et Jakarta

Je me souviens de tous et de toutes, je vous incite à la prudence en voyage, car vous êtes sur les terres d’un autre peuple et il y règne une situation périlleuse, mes ami·e·s

L’éloignement fait saigner nos cœurs, prenez soin de vous

Ne fréquentez pas les lieux où se rassemble la foule

Au sein de la communauté Marapu du Sumba oriental, les chansons sont écrites en lawati, une forme poétique traditionnelle.

Celle-ci tire son origine de la diction rapide des prêtres et des orateurs qui accompagnent tous les rituels marapu au Sumba. Les auteur·trices-compositeur·trices comme Jekshon et Ata Ratu improvisent en adaptant cette prosodie au sujet précis de la chanson.

Jekshon a mis sa chanson sur sa chaîne YouTube avec l’aide de SIDe. Elle a été partagée, avec d’autres vidéos, de portable à portable par Bluetooth ou à l’aide de « share it », une application de partage. Elle est régulièrement diffusée par les systèmes de sonorisations publiques sur les marchés du Sumba oriental. De plus, SIDe l’a distribuée sur des disquettes et des mini-cartes SD sur les carrefours commerciaux locaux.

Fendi Widianto, qui travaille pour EngageMedia, est une passionnée de communication. Elle s’intéresse et se consacre au développement communautaire, à la prise d’autonomie de la jeunesse, et au développement participatif et créatif des catégories vulnérables, comme les enfants défavorisés ou les personnes en situation de handicap.

Joseph est un producteur australien, compositeur et réalisateur de documentaires. Il a récemment apporté son aide à des projets soutenus par Voice et par la fondation Ciptamedia/Ford, visant à assister les musiciennes traditionnelles, à documenter et à pérenniser la musique traditionnelle marapu dans le Sumba oriental indonésien.

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