Première biographie tchèque de Milan Kundera : une nouvelle semonce dans son pays natal ?

Couvertures de deux livres de Milan Kundera et de la première biographie de l'auteur en tchèque.

De gauche à droite : un roman en turc (Risibles amours) de Milan Kundera, sa première biographie en tchèque réalisée par Jan Novák et une pièce en chinois (Jacques et son maître) de Milan Kundera. Photo de Filip Noubel, utilisée avec autorisation.

À 91 ans, l'auteur tchéco-français Milan Kundera est un écrivain culte pour des millions de lecteurs et lectrices à travers le monde. Mais en République Tchèque, il est globalement ignoré, souvent accusé de dédaigner son pays d'origine et d'avoir collaboré avec la Sécurité d'État de la période communiste. Sa première biographie tchèque – non autorisée – est parue fin juin, relançant un débat national autour de sa personnalité controversée.

Le mythe Milan Kundera

Portrait en noir et blanc de Milan Kundera

Portrait de Milan Kundera par Elisa Cabotsous licence CC BY-SA 3.0

Milan Kundera est souvent décrit comme l'écrivain d'Europe centrale du XXsiècle par excellence : il a grandi en Tchécoslovaquie, connu la Seconde Guerre mondiale, rejoint le Parti communiste, étudié la littérature et le cinéma, adhéré à l'idéologie communiste mais s'en est ensuite détourné et a fini par fuir en France, pays dont il est devenu citoyen en 1981.

L'ensemble de son œuvre se compose de 10 romans, d'un recueil de nouvelles, de 4 pièces de théâtre, de nombreux essais et de poésie. Alors qu'il écrivait en tchèque à ses débuts, il s'est progressivement tourné vers le français durant son exil et se considère à présent comme un écrivain français.

L'ascension de Kundera à l'Ouest a été éblouissante : dans une édition de 1985 de la Literary Review [en], l'écrivaine et critique littéraire Olga Carlisle n'hésite pas à écrire ce qui suit :

In the 1980s, Milan Kundera has done for his native Czechoslovakia what Gabriel Garcia Márquez did for Latin America in the 1960s and Solzhenitsyn did for Russia in the 1970s. He has brought Eastern Europe to the attention of the Western reading public, and he has done so with insights that are universal in their appeal.

Dans les années 80, Milan Kundera a fait pour son pays natal ce que Gabriel Garcia Márquez a fait pour l'Amérique Latine dans les années 60 et ce que Soljenitsyne a fait pour la Russie dans les années 70. Il a fait découvrir l'Europe de l'Est à un public de lecteurs de l'Ouest, avec des idées à la portée universelle.

L'un de ses plus célèbres romans, L'insoutenable légèreté de l'être (Nesnesitelná lehkost bytí) est une réflexion sur les relations amoureuses et l'érotisme, qui met en scène un séducteur et ses nombreuses histoires d'amour. Il traite également de l'invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes russes en 1968, suite à laquelle Kundera a quitté son pays et demandé asile à la France en 1975.

En 1988, le livre a été adapté au cinéma  par le réalisateur américain Philip Kaufman, propulsant  plus encore Kundera vers une renommée mondiale :

L'écrivain a touché un public mondial grâce à d'innombrables traductions dans plus de 40 langues et de nombreux auteurs à succès le citent comme étant une source d'inspiration pour eux. Il a également été nominé des années durant pour le Prix Nobel de littérature.

Mais il reste un pays où il est loin d'être reconnu comme une figure littéraire de référence : la République tchèque.

Nul n'est prophète en son pays

Depuis qu'il a commencé à écrire en français en 1975, Milan Kundera a pris ses distances avec la Tchécoslovaquie. Et, alors que la plupart des écrivains tchèques en exil sont revenus – au moins en visite [en], lorsque le communisme a pris fin en 1989 – Kundera, lui, a attendu 1996 pour y revenir.

Depuis lors, il est toujours revenu incognito et se distingue par son refus de toute interview. Il a également bloqué ou retardé la publication de ses livres en tchèque. Son célèbre roman La vie est ailleurs a été  publié pour la première fois en tchèque en 2016, 43 ans après sa publication en France.

En mai 2019, Jean-Dominique Birerre, auteur de sa première biographie en français, publiée en 2019, explique dans une interview accordée à la radio tchèque Prague International comment la plupart des Tchèques perçoivent Kundera :

J’ai l’impression qu’une partie des Tchèques, des intellectuels entre autres, lui reprochent premièrement son passé communiste et deuxièmement, le fait d’être complètement invisible même après la révolution de Velours : de ne participer à rien…alors qu’il aurait pu être un grand homme dans son pays.

Les déclarations et la posture de Kundera ont renforcé le stéréotype partagé par beaucoup en République tchèque, selon lequel les exilés « avaient la tâche facile » car ils n'avaient pas eu à supporter les années de censure, le manque de produits de base et les interdictions de voyager sous le communisme.

Mais le coup le plus dur porté à l'image de Kundera en République tchèque est survenu en novembre 2008, lorsque le très influent hebdomadaire Respekt a publié un article à sensation, mais bien documenté [en], avançant l'existence de preuves que Kundera avait coopéré avec la Sécurité d'État tchécoslovaque et fait de la délation.

L'information a engendré un scandale mondial et de nombreux lauréats du Prix Nobel ont dénoncé l'article comme étant une campagne de haine contre Kundera. L'auteur a nié les accusations mais a refusé de s'expliquer et a décidé de ne pas poursuivre le média en justice.

La deuxième phase de la chasse aux sorcières ?

Le débat autour de Kundera s'est relancé ces deux dernières années. Fin 2019, Kundera a invité à son appartement parisien le Premier ministre tchèque Andrej Babiš, largement considéré comme un personnage corrompu et faisant l'objet d'enquêtes par l'Union Européenne depuis des années, en raison d'accusations de conflits d'intérêt et de détournement de fonds européens.

Peu après cette visite, Kundera s'est vu accorder la nationalité tchèque, lui qui avait perdu sa citoyenneté tchécoslovaque en 1979 sur ordre des autorités communistes de Prague.

Si une majorité s'accorderait à dire que Kundera mérite de détenir un passeport tchèque, les conditions dans lesquelles il a été obtenu ont porté une nouvelle atteinte à son image publique dans le pays, car Andrej Babiš est soupçonné d'avoir été un agent de la Sécurité d'État tchécoslovaque.

Je suis heureux d'avoir initié cela [avoir donné la nationalité tchèque à Kundera] il y a un an et j'apprécie le fait d'avoir pu le faire.

La publication le 26 juin de sa première biographie en tchèque, écrite par Jan Novák et intitulée Kundera Český život a doba (Traduction libre : Kundera : une vie tchèque durant cette période), retrace la vie de l'écrivain jusqu'en 1975, lorsqu'il vivait encore en Tchécoslovaquie. Le livre fait évidemment sensation et les critiques littéraires et les médias n'ont pas manqué de s'exprimer sur les controverses qu'il soulève.

Jan Novák, qui a lui-même vécu de nombreuses années en exil à Chicago et a passé quatre ans à faire des recherches pour son livre, a donné le 26 juin une interview de 25 minutes à la chaine de télévision en ligne DVTV, dans laquelle il accuse Kundera « d'avoir menti  au sujet de sa biographie » et de se faire passer pour une victime alors qu'il profitait en réalité du système communiste. Lorsqu'il travaillait à son livre, Jan Novák n'a jamais rencontré Kundera.

Kundera n'a jamais nié qu'il croyait au communisme : en 1954, il écrit un long poème « Poslední Máj » [pdf] (Le dernier mai) à la gloire du héros communiste Julius Fučík. En 1963, il a également reçu le prix Klement Gottwald pour sa pièce Le propriétaire des clés (Majitelé klíčů [cs]). À cette époque, seuls les artistes les plus loyaux étaient sélectionnés pour ce prix suprême. Mais Kundera s'est depuis éloigné de ces œuvres et ne les cite pas dans la liste de ses publications.

Pavel Kosatík, un grand essayiste et expert de l'identité tchèque, a réagi au livre de Jan Novák le 17 juin sur Facebook [cs] :

Z víceméně stejných zdrojů jsem vyčetl něco úplně jiného než Novák, což je normální, ale proč musí mít černobílý hnojomet 900 stran, jsem nepochopil. Ta kniha je tou monotónností až komická: kdykoli se má nějak vysvětlit nějaký další Kunderův čin, Novák vybere vysvětlení padoušské. Když mě někdo štve (protože tohle je téma Novákovy knihy), proč to nestačí říct jednou větou?.Proč hned tzv. literatura.

J'ai lu à peu près les mêmes sources mais j'arrive à une conclusion très différente de celle de Novák, ce qui est normal. Je ne comprends cependant pas pourquoi cette dérouillée doit faire 900 pages. Ce livre est tellement ennuyeux qu'il en devient comique : à chaque fois qu'il explique un acte de Kundera, Novák le dépeint comme un méchant. Quand vous êtes en colère contre quelqu'un (parce que c'est le sujet du livre de Novák), une phrase suffit pour le dire, non ? Pourquoi écrire un soi-disant livre ?

Dans le Týdeník Echo, Ondřej Štindl a écrit un long article intitulé « Další kolo bitvy o Kunderu » (Une nouvelle manche dans la bataille Kundera) :

Optimista může chovat naději, že jednou zdejší debata o Milanu Kunderovi překoná tu mnoho let trvající neurotickou fázi. Také je možné, že čas střetů a slovních válek vystřídá doba zapomnění a lhostejnosti. Bylo by to hořké a groteskní, svým způsobem i docela kunderovské.

Les optimistes peuvent encore espérer que le débat autour de Milan Kundera finira par surmonter cette longue phase névrotique. Il est également possible que le temps des affrontements et des guerres de mots soit suivi d'un temps d'oubli et d'indifférence. Ce serait amer et grotesque, du Kundera tout craché en quelque sorte.

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