Une ville menottée : comment la loi de sécurité nationale imposée par Pékin a bouleversé Hong Kong en seulement un mois

Une bannière violette, avec des inscriptions en chinois. Tout autour, une foule de photographes portant leurs appareils photo à bout de bras capturent ce moment.

La police de Hong Kong brandit une bannière violette mettant en garde contre les violations de la loi sur la sécurité nationale. Photographie de Stand News, reproduite avec autorisation.

[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais, ndlt.]

Le reportage original a été écrit par Jennifer Creery et publié sur le site d'actualités indépendant Hong Kong Free Press le 1er août 2020. La version remaniée suivante est publiée sur Global Voices dans le cadre d'un accord de partage de contenu.

Autrefois un vilain cauchemar, la législation sur la sécurité nationale est désormais, depuis le mois dernier, une réalité pour Hong Kong. En moins de six semaines, Pékin a imposé une loi conférant aux autorités des pouvoirs étendus pour museler la dissidence.

Élaborée à huis clos, , au terme de mois de protestations parfois violentes en faveur de la démocratie et sans aucune intervention législative locale, la loi cible ostensiblement des actes jugés comme une menace pour la sécurité de l'État, notamment le terrorisme et la collusion avec des forces étrangères.

Les dispositions générales de la loi, couvrant tous les actes commis à l'étranger et passibles de peines pouvant aller jusqu'à l'emprisonnement à perpétuité, ont fait trembler les militants qui redoutent une atteinte aux libertés civiles, si précieuses pour le territoire.

Cette initiative a été favorablement accueillie par les partisans de Pékin, qui estiment qu'il s'agit d'un retour à la « stabilité » sociale, tandis que les militants et les organisations non-gouvernementales ont mise en garde sur le fait que cette décision sonnerait le glas de la règle « un pays, deux systèmes ».

En l'espace de quinze jours, les autorités locales ont proscrit [fr] certains slogans et procédé à l’arrestation de militant⸱e⸱s [fr] pour incitation présumée à la sécession. Les opposants ont mis en garde contre un « effet paralysant », dans la mesure où des gouvernements étrangers, tels que l'Australie et la Nouvelle-Zélande, ont suspendu leurs traités d'extradition avec Hong Kong ; l'ancien législateur Nathan Law s'est réfugié au Royaume-Uni, et Downing Street a mis en place un système de citoyenneté « de sauvetage » pour les détenteurs de passeports britanniques (d'outre-mer) désireux de quitter Hong Kong.

Alors que près de 7 millions d'habitant⸱e⸱s doivent soudain faire face à un changement radical de la situation politique de la ville, Hong Kong Free Press (HKFP, site web d'information) passe en revue les principaux développements survenus à Hong Kong, suite à la mise en place de la nouvelle législation.

Premières arrestations

En dépit de la publication de la nouvelle loi au bulletin officiel et des restrictions sur les rassemblements imposées par le coronavirus, des milliers de personnes sont descendues dans la rue sur l'île de Hong Kong, le 1er juillet [fr]. Dans le cadre de la nouvelle loi, la police a procédé à l'arrestation de plusieurs personnes, notamment celles arborant des affiches en faveur de l'indépendance de Hong Kong. Dans la foulée, les forces de l'ordre ont déployé un nouveau drapeau violet alertant la population du risque de violation de la loi sur la sécurité.

Slogan de contestation criminalisé

Résonnant dans les centres commerciaux de la ville, le refrain « Libérez Hong Kong, la révolution de notre temps » a caractérisé les mouvements de protestation de l'année dernière.

Deux jours après la promulgation de la loi sur la sécurité, le gouvernement a identifié ce slogan de protestation populaire comme un signe de séparatisme et averti que quiconque le prononce ou l'affiche est susceptible d'être arrêté.

Les experts juridiques se sont penchés sur la question de savoir si l'interdiction est de nature contraignante. La police a toutefois rapidement donné un avertissement au groupe politique pro-démocratie Tin Shui Wai Connection sur un étal de marché, et a arrêté un manifestant ayant brandi une pancarte avec le slogan interdit à Yuen Long, le 27 juillet.

Les protestataires ont riposté en recourant à des solutions de contournement créatives : de proches homonymes, une police de caractères géométrique des huit caractères ou l'utilisation des initiales du slogan romanisé. Certains ont affiché leur opposition en brandissant des pancartes vierges, tandis que d'autres ont apposé des Post-It vierges sur les murs à l'image des « Murs Lennon » (Lennon Walls) – des panneaux d'affichage publics qui étaient autrefois remplis de messages de soutien au mouvement de protestation.

Des livres sur la démocratie retirés des bibliothèques

Dans les jours qui ont suivi la promulgation de la loi, au moins neuf titres d'ouvrages prônant la démocratie ont été retirés des rayons des bibliothèques publiques, alimentant les craintes de censure.

Entre autres ouvrages retirés pour « examen », citons My Journeys for Food and Justice de la démocrate Tanya Chan, Unfree Speech du militant Joshua Wong, ainsi que On the Hong Kong City-State and Hong Kong State Survivors d'Horace Chin, publié sous le nom de plume Chin-Wan.

Un chant de protestation banni des écoles

Kevin Yeung, ministre de l’Éducation de Hong Kong, a indiqué, le 7 juillet, que plus personne dans les écoles ne devait « organiser d'activités pour exprimer sa position politique », et que les enseignant⸱e⸱s ne devaient pas laisser les étudiant⸱e⸱s jouer, chanter ou diffuser la fameuse chanson de protestation Glory to Hong Kong dans les établissements scolaires.

Un institut de sondage perquisitionné

Les forces de police, munies d'un mandat, ont effectué une descente [fr] sur les bureaux de l'Institut de l'opinion publique de Hong Kong (Hong Kong Public Opinion Institute, HKPORI), durant la nuit du 10 juillet, avec pour objectif de saisir des ordinateurs.

La perquisition, justifiée par une suspicion de fuite de données, coïncidait avec le lancement de primaires démocratiques autonomes pour désigner les candidat⸱e⸱s aux élections législatives de septembre, lesquelles se sont déroulées comme prévu le week-end suivant, et dans lesquelles l'institut de sondage était impliqué. La police a quitté les lieux sans retirer aucun appareil électronique.

Départ du représentant de Taïwan

Le représentant intérimaire de Taïwan à Hong Kong, Kao Ming-tsun, a quitté la ville le 16 juillet, après avoir refusé de signer une déclaration sous serment de soutien au principe de « Chine unique » (One China) dans le cadre de sa demande d'extension de visa.

Il s'agit d'un principe diplomatique selon lequel il existe un seul gouvernement chinois et Taïwan fait partie de la Chine. Taïwan est administré par le gouvernement de la République de Chine depuis 1945 et se considère comme un pays indépendant.

Kao Ming-tsun était le haut représentant intérimaire, après que la demande de visa du fonctionnaire désigné Lu Chang-shui a été laissée en suspens, depuis 2018. Depuis la promulgation de la loi de sécurité, les autorités taïwanaises ont reproché au gouvernement de Hong Kong d'imposer des « conditions politiques supplémentaires » dans le traitement des demandes et des renouvellements de visa.

Transfert d'un service de presse

Le 14 juillet, le New York Times a soudainement révélé le transfert à Séoul, en Corée du Sud, de sa rédaction numérique de Hong Kong, représentant environ un tiers de son personnel. Le journal a évoqué les craintes en matière de liberté de la presse résultant de la nouvelle législation, et les difficultés inhabituelles pour obtenir des permis de travail, qui avaient « rarement posé problème » auparavant.

Le quotidien a précisé que certain⸱e⸱s de ses correspondant⸱e⸱s seraient maintenu⸱e⸱s sur le territoire pour suivre l'évolution de son paysage politique.

Arrestations d'étudiant⸱e⸱s

Le 29 juillet, la police a interpellé quatre anciens membres du groupe pro-indépendance Studentlocalism, parmi lesquels l'ex-fondateur Tony Chung, l'ex-porte-parole Ho Nok-hang, ainsi que les anciens membres Yanni Ho et Chan Wai-jin, suspectés d'incitation à la sécession. Il s'agit d'une première grande opération de ratissage suite à une enquête menée en vertu de la loi sur la sécurité.

S'adressant aux journalistes après ces interpellations, le commissaire principal du Département des forces de police de Hong Kong, Steve Li, a évoqué les publications sur les médias sociaux, créées après la promulgation de la loi, prônant prétendument « l'union de toutes les forces pro-indépendance » pour établir une « république de Hong Kong ».

Le mouvement Studentlocalism a annoncé [zh], à la veille de la publication de la loi sur la sécurité, le transfert à l'étranger de toutes ses opérations. Les opposants ont tiré la sonnette d’alarme sur une éventuelle application rétroactive de la loi après ces arrestations.

Disqualification des démocrates

Moins de 24 heures après l'arrestation des étudiants, les assesseurs du scrutin ont invalidé les nominations d'un nombre impressionnant de candidat⸱e⸱s pro-démocratie en lice pour les élections législatives de septembre.

Sur cette liste figurait l'éminent militant Joshua Wong, longtemps considéré comme une épine dans le pied du gouvernement, et les législateurs en exercice Kwok Ka-ki, Dennis Kwok et Kenneth Leung, autrefois jugés modérés. Enfin, les conseillers municipaux Tiffany Yuen, Lester Shum et Fergus Leung, ainsi que la nouvelle venue Gwyneth Ho, ancienne journaliste, faisaient également partie des candidat⸱e⸱s évincé⸱e⸱s.

Un des motifs de disqualification cités était l'expression d'une opposition à la loi de sécurité qui, « en principe », impliquait que le candidat ne souhaitait pas sincèrement faire respecter la loi fondamentale.

Par une déclaration funeste, le gouvernement indiqué ne pas exclure la possibilité de rejeter d'autres candidat⸱e⸱s à l'avenir. Le 31 juillet, Joshua Wong a prévenu que les autorités cherchaient à écarter de la législature les figures de l'opposition pour préserver la majorité du camp en faveur du pouvoir en place.

Avis de recherche pour des militants en exil

Au 31 juillet, la police de Hong Kong aurait ordonné l'arrestation de six militants pro-démocratie, Nathan Law, Simon Cheng, Ray Wong, Wayne Chan, Honcques Laus et Samuel Chu, citoyen américain, suspectés de violation de la loi sur la sécurité nationale.

La législation controversée renferme des dispositions prévoyant son application dans le monde entier, exposant ainsi les Hongkongais⸱es vivant à l'étranger à la menace d'être arrêté⸱e⸱s à leur retour à Hong Kong ou sur un territoire sous la juridiction chinoise.

Report des élections

Par ailleurs, le 31 juillet, la cheffe de l'exécutif, Carrie Lam, a annoncé le report d'un an des élections législatives initialement prévues pour septembre à Hong Kong, en raison de la recrudescence des cas de coronavirus non dépistés.

Les démocrates de Hong Kong ont néanmoins estimé que le gouvernement complotait avec les législateurs en faveur du pouvoir en place dans le but de bloquer le scrutin, utilisant l'épidémie de COVID-19 comme prétexte.

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