Des dubs aux débats : la campagne électorale en Jamaïque pendant une pandémie

Un DJ devant ses platines et sa table de mixage, les écouteurs sur les oreilles.

Un DJ prépare un mix dubplate. Photo d'Eduardo Pontes sur Flickr, sous licence CC BY 2.0.

Tous les liens de cet article renvoient vers des pages en anglais.

Lorsque le Premier ministre jamaïcain Andrew Holness a annoncé la date des élections au parlement de l'île – plutôt que lors d'un rassemblement du parti, comme c'est le cas d'habitude -, il était clair que cette campagne ne ressemblerait à aucune autre.

Le 3 septembre, après une période électorale inhabituellement courte, les Jamaïcains se rendront aux urnes pour un scrutin éclipsé par l’augmentation du nombre de cas de COVID-19. À la date du 17 août, il y avait 285 cas actifs sur l'île. La population totale de la Jamaïque s'élève à un peu moins de trois millions d'habitants.

La musique, diffusée par des systèmes sonores en plein air, a toujours fait partie intégrante des rassemblements électoraux jamaïcains. Des strophes de dancehall et des bribes de chansons populaires interrompent régulièrement les discours des politiciens et contribuent à créer une atmosphère de fête.

Cependant, l'industrie jamaïcaine du divertissement a été durement touchée par la pandémie, avec des couvre-feux imposés et des restrictions sur les rassemblements toujours en place. La ville de Kingston, habituellement animée, a été très calme.

Pour compenser ce manque d’animation, les candidats ont imaginé leurs propres « dubplates », de courts clips vidéo promotionnels publiés sur les réseaux sociaux.

L'ancienne championne olympique Juliet Cuthbert-Flynn, qui se présente aux élections, a fait un sprint dans sa circonscription rurale en soulignant ses réalisations :

West Rural est entre de bonnes mains avec Juliet …. ✌🏽💚🔔 #EquipeVerte [couleur de la campagne de Juliet Flynn] #DéputéeWestRuralStAndrew #FlynnEnTête …. Elle assure 🤔? [Dans le tweet original, l'expression fait référence à la chanson de dancehall Run Road, très connue, et au fait que la candidate est championne de sprint, ndt.]

L'adversaire de Juliet Cuthbert-Flynn, Krystal Tomlinson, a répondu avec son propre dubplate :

Le DJ dit que c'est à mon tour donc je double up [mouvement de danse rapide et saccadé] ! KIng Beenie Man, la foule dit que vous devriez bouger !
#KrystalPourWestRural #BattreCampagne [Dans l'original, RoadBunAwf – travailler dur sur la route – est un clin d'oeil à la chanson de dancehall Street Bun Off.]

Pour ne pas être en reste, une autre femme avec des années d'expérience dans le monde de la musique, la ministre de la Culture Olivia « Babsy » Grange, a fait travailler les stars du dancehall Masicka et I-Octane dans les studios :

Donc, j'ai entendu dire que vous demandiez un autre dub. Voici #Masicka représentant de Babsy Grange. #EquipePlusForte #JLPPlusFort #Babsy #CentralStCatherie #VotezJLP [Parti travailliste jamaïcain, le parti d'Olivia Grange.]

C'est le moment du dub. Par lequel dois-je commencer ? Hmmm Commençons par I-Octane. #EquipePlusForte #JLPPlusFort #Babsy #CentralStCatherie #VotezJLP

Alors que les dubplates fournissaient des revenus indispensables aux artistes et animaient les campagnes, ils ont suscité une réaction mitigée.

Certains Jamaïcains, en particulier les plus jeunes, n'ont pas caché leur déception :

nous avons une courte période électorale, je veux entendre moins de jingles et de dubs et plus de discussions politiques, mais ce n'est que mon opinion

Le journaliste de radio Sanjay Lewis a ajouté :

Pourquoi est-ce que je vois les deux côtés sortir autant de morceaux de dubs, oui je comprends qu'avec l'élection vous aurez des attaques politiques mais je veux entendre le message, ce n'est pas une danse, ce que nous regardons, c'est la gestion du pays & comment façonner la vie des Jamaïcains.

Pendant ce temps, lors d'une discussion sur YouTube, le commentateur vidéo Akeen Lawrence s'est demandé si les dubs des politiciennes et politiciens nuisaient à l'authenticité de la musique dancehall.

Bien que les deux principaux partis politiques en lice pour les élections n'aient pas encore produit leurs manifestes, le public jamaïcain espère être éclairé sur leurs positions lorsque la Commission des débats de la Jamaïque dirigée par le secteur privé tiendra trois débats télévisés – sans audience en studio. La commission a veillé à ce que les deux partis approuvent les dates des débats.

Cependant, les nuages ​​sombres de la crise COVID-19 submergent la plupart des Jamaïcains. Une jeune utilisatrice de médias sociaux a commenté sur Twitter :

Je suis tellement déçue de voir nos politiciens nous mettre en danger en essayant de faire campagne dans les communautés et d'organiser des élections pendant une pandémie. Yay.

Le 17 août, une conférence de presse d'urgence quelque peu sombre a annoncé de nouvelles mesures de quarantaine pour deux quartiers connaissant une propagation locale. Plusieurs quartiers dans la capitale et en périphérie font également l'objet d'un suivi.

De nombreux Jamaïcains estiment que les politiciens du pays ne donnent pas le bon exemple. Le gouvernement a rappelé à plusieurs reprises aux Jamaïcains les protocoles COVID-19, mais le Premier ministre Anthony Holness a partagé une vidéo dans laquelle il semblait faire campagne au milieu d'une foule de partisans, sans mesures de distanciation sociale. Après que les internautes aient critiqué le message, le tweet a été supprimé.

Une autre politicienne a également été critiquée après avoir été surprise entourée de partisans enthousiastes, dont très peu portaient des masques :

Le coronavirus ne choisit pas selon la couleur … “une ambiance, spontanée”, c'est notre culture. Alors, quelles illusions le JLPNP [amalgamation du JLP et du PNP, les deux partis en lice] se faisaient-ils au moment de donner le feu vert pour les élections? Chaque citoyen se trouvera dans l'1 ou l'autre [de ces catégories] : asymptomatique, symptomatique, léger, modéré ou gravement malade. #nonplanifié

Le Bureau de médiation politique [chargé d'assurer le respect des droits politiques et le bon déroulement des élections] a publié le code de conduite régissant les élections du 3 septembre sur son site Web, mais les procédures de vote propres au contexte de pandémie n'ont toujours pas été réglées et on ne sait pas comment les politiciens et leurs militants s'en tiendront aux mesures COVID-19 pendant la campagne.

Des préoccupations persistent également quant à savoir si les citoyens qui ont été testés positifs devraient être autorisés à voter. Alors que les responsables de la santé publique sont opposés à cette idée, les candidats conviennent que les 28 381 Jamaïcains qui sont revenus d'un voyage à l'étranger et qui ont été en quarantaine le 17 août devraient se voir accorder ce droit.

C'est une question délicate, car il n'y a actuellement aucun mode de vote en ligne prévu. Mettre en place en toute sécurité un tel système avant le jour des élections dépasse probablement les capacités du bureau électoral de la Jamaïque, de sorte que ceux qui ont été testés positifs à la COVID-19 devraient théoriquement voter en personne. La Jamaïque compte actuellement environ 29 000 personnes en quarantaine à domicile de deux semaines – assez pour faire une différence dans le résultat final – mais les responsables de la santé sont catégoriques sur le fait que quiconque a été confirmé positif à la COVID-19 ne devrait pas pouvoir se rendre dans les bureaux de vote. 

Le blogueur Dennis Jones a observé :

As we’re finding with the daily management of the pandemic, the weak links are not absence of protocols or advice but people’s willingness to apply them. The frenzy that often accompanies elections in Jamaica has to be curtailed and that’s down to candidates and the parties.

Comme nous le constatons avec la gestion quotidienne de la pandémie, les maillons faibles ne sont pas l'absence de protocoles ou de conseils mais la volonté des gens de les appliquer. La frénésie qui accompagne souvent les élections en Jamaïque doit être réduite et cela dépend des candidats et des partis.

Les deux prochaines semaines seront probablement pleines de rebondissements. Alors que les Jamaïcains sont aux prises avec des craintes croissantes concernant la pandémie de COVID-19, l’effervescence politique s'intensifie.

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