Réajustement des relations entre Taïwan et Hong Kong : de nouvelles pistes pour renforcer le pouvoir

Sur une estrade se tient une statue blanche, portant un flambeau. Derrière, une grande affiche avec des inscriptions en chinois, et deux personnes avec un micro s'expriment devant un public.

Trentième commémoration du massacre de la place Tiananmen, le 4 juin 1989, devant le Mémorial Tchang Kaï-chek à Taipei, le 4 juin 2019, avec la participation de militants de Hong Kong sur scène. Photographie de Filip Noubel, reproduite avec autorisation.

[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais, ndlt.]

Cet article signé Brian Hioe a été initialement rédigé pour Lausan, et est republié sur Global Voices dans le cadre d'un accord de partage de contenu.

Note de la rédaction : dans cet article, le terme « Chine », si non spécifié, fait référence à la République populaire de Chine (RPC), à l'exclusion de Hong Kong.

En 2019, le concert du groupe de death metal symphonique Chthonic a drainé 30 000 participants. L'événement s'est tenu sur la Liberty Plaza de Taipei, devant une fosse très animée. Ce fut également un rassemblement politique, réunissant militants, législateurs et candidats politiques tels que Freddy Lim, et Lai Pin-Yu, le leader de Chthonic, venus évoquer la résistance face au parti pro-unification KMT [Kuomintang, le plus ancien parti politique de la Chine contemporaine, présent aujourd'hui à Taïwan], comme moyen de protéger la démocratie de Hong Kong. De nombreux participants ont réagi avec des slogans de protestation populaire « Rétablir Hong Kong, la révolution de notre temps » (光復香港,時代革命) et « Cinq revendications, pas une de moins » (五大需求,缺一不可).

De tels exemples de soutien public et artistique, entre Taïwan et Hong Kong, se sont intensifiés l'année dernière, depuis le lancement des protestations contre le projet de loi d'extradition. Nous pouvons cependant aussi revenir en arrière pour mieux appréhender la manière dont Taïwan et Hong Kong sont inextricablement liés dans leur passé et leur avenir politiques. En effet, les activistes des deux régions partagent, depuis longtemps, une cause commune. Taïwan et Hong Kong sont tous deux exposés aux menaces que le gouvernement chinois fait peser sur leurs libertés démocratiques. Depuis des années, les militants se sont déplacés entre Taïwan et Hong Kong afin d'observer ou de participer à des manifestations et autres événements politiques importants. Les liens étroits entre les militants de Taïwan et de Hong Kong remontent bien avant le Mouvement Tournesol des Étudiants [fr] et le Mouvement des Parapluies [fr] en 2014. À cette époque, de nombreux liens se sont tissés au sein des groupes d'étudiants, qui voyageaient entre Hong Kong et Taïwan, dans l'espoir de tirer des enseignements de leurs expériences respectives.

En effet, les échanges entre les militants de Hong Kong et de Taïwan ne se résument pas à des stratégies, mais comprennent aussi des discours et des schémas conceptuels de l'histoire et de la politique. L'examen de ces interactions peut mettre en lumière la perception politique des deux côtés, ainsi que les perspectives de renforcement du pouvoir, entre Taïwan et Hong Kong pour les années à venir.

« Aujourd'hui Hong Kong, demain Taïwan » ?

Les militants de Taïwan et de Hong Kong ont souvent conceptualisé la relation entre ces deux lieux comme une relation temporelle. L'expression « Le Hong Kong d'aujourd'hui, le Taïwan de demain » (今日香港,明日台灣) est un slogan récurrent, utilisé sur les pancartes de protestation à Taïwan, depuis le Mouvement Tournesol de 2014. Cette expression sous-entend que Hong Kong représente un avenir possible (peu réjouissant) pour Taïwan, si ce pays venait à perdre ses libertés démocratiques. Cela signifierait, pour les Taïwanais, que Hong Kong fait office de toile sur laquelle sont projetées les craintes et les angoisses suscitées par les éventuelles issues politiques pour Taïwan.

Les projections politiques entre Hong Kong et Taïwan se font dans les deux sens. Les Hongkongais décrivent parfois Taïwan en des termes utopiques, en comparaison avec Hong Kong, au regard de la légalisation du mariage pour les couples de même sexe, de l'appareil d'État fonctionnel ou de la politique progressiste. En d'autres termes, Taïwan est parfois perçue comme une opportunité historique manquée par Hong Kong, si l'histoire s'était déroulée autrement, ou comme un futur désirable. Cependant, la vision romantique que les Hongkongais ont de Taïwan et les Taïwanais de Hong Kong, peut entraver une véritable appréciation du contexte local.

Considérons le terme « rétablissement » (光復, guang-fu en mandarin et gwong-fuk en cantonais) figurant sur l'un des slogans de protestation les plus souvent observés et désormais proscrits, « Rétablir Hong Kong, la révolution de notre temps  » (光復香港,時代革命). Ce slogan suggère une notion temporelle de « rétablissement » de Hong Kong à une époque antérieure, plus favorable que celle d'aujourd'hui. Plus largement, le terme 光復 suggère une réappropriation du passé, mais dans un esprit progressiste. Certains ont remis en cause la proposition du slogan, qui implique qu'il serait souhaitable de revenir à Hong Kong telle qu'elle existait sous le colonialisme britannique. Après tout, Hong Kong était loin d'être démocratique à cette époque.

Cependant, le terme 光復 représente également un concept central de l'idéologie du KMT, soulignant ainsi de fortes connotations du Parti nationaliste chinois. Un nombre particulièrement significatif de rues et de lieux à Taïwan portent le nom de 光復. Ils ont été rebaptisés, lors du processus au cours duquel le KMT, peu après son arrivée à Taïwan, a redéfini le nom de nombreux endroits en référence à ses principes idéologiques ou aux dirigeants sanctifiés du parti. Ici, le terme 光復 fait référence à l'objectif idéologique du KMT, consistant à récupérer militairement la Chine continentale des mains du parti communiste chinois, constituant un « rétablissement » de la Chine continentale (光復大陸).

Ce terme peut également désigner le « rétablissement » de Taïwan (台灣光復) en tant que composante de la République de Chine, après la prise de contrôle de Taïwan par le KMT, consécutive à la défaite du Japon lors de la Seconde Guerre mondiale, mettant fin à la période coloniale japonaise et permettant le retour à Taïwan du gouvernement de la République de Chine en exil. Dans cette optique, la révolution du Xinhai (辛亥革命) est parfois appelée « rétablissement du Xinhai » (辛亥光復), suggérant que la montée du gouvernement de la République de Chine, contrôlé par le KMT et la chute de la dynastie Qing, ont « rétabli » la Chine, dans le sens de reprendre la Chine des Mandchous en faveur des Chinois Han.

Quoi qu'il en soit, cette notion de « rétablissement » fait apparaître de forts parallèles entre Taïwan et Hong Kong. Ainsi, la persistance de certains manifestants, à Hong Kong, à agiter des drapeaux coloniaux britanniques lors de manifestations, montre que ces derniers ont perçu la période coloniale britannique sous un angle trop idyllique, après la rétrocession de 1997. On retrouve cependant un phénomène similaire à Taïwan, où la période coloniale japonaise a fait l'objet de nostalgie chez de nombreux Taïwanais, après l'arrivée du KMT.

Ces exemples illustrent comment la mise en place d'un nouveau régime colonial peut pousser les gens à romancer un régime précédent. Le ressentiment des gens vis-à-vis des réalités actuelles les conduit à se languir d'un passé qui, à bien des égards, n'a jamais vraiment existé. La romantisation du passé peut limiter notre imaginaire politique dans la mesure où elle circonscrit notre vision du possible et du souhaitable à un ordre politique passé. Les perspectives de changement, fondées sur la recherche active d'un nouvel ordre politique, sont réduites par la notion de rétablissement des conditions d'un système antérieur, que recouvre le terme 光復.

Il est probable que l'utilisation du terme 光復 à Hong Kong, dans l'expression « Rétablir Hong Kong » (光復香港), ait participé à l'appropriation de cette appellation charriant l'idéologie du KMT par les membres de la coalition des Verts, partisans de l'indépendance à Taïwan. Tout récemment, la campagne de destitution, conduite avec succès par des groupes progressistes de la société civile contre le maire de Kaohsiung (municipalité spéciale de Taïwan), Han Kuo-yu, membre du KMT, avait pour slogan « Rétablir Kaohsiung » (光復高雄).

Traduit en anglais par l'expression « Reset Kaohsiung » (Réinitialiser Kaohsiung) par les organisateurs de la campagne, l'ONG WeCare Kaohsiung (WeCare 高雄), et Citizens Mowing Action (公民割草行動), c'était un usage quelque peu subversif du terme 光復. Plutôt que de chercher un retour à un ordre politique donné, ce slogan propose l'idée de faire table rase du passé et de repartir de zéro. C'est peut-être une façon de réinterpréter l'expression 光復香港 sans pour autant avoir la nostalgie du colonialisme britannique. Entendue comme « Réinitialiser Hong Kong » au lieu de « Rétablissement de Hong Kong », 光復香港 invite à une redéfinition radicale du futur de Hong Kong.

Taïwan hier, Hong Kong aujourd'hui ?

La formule « Hong Kong aujourd'hui, Taïwan demain » sous-entend que Hong Kong se situe quelque part dans le futur de Taïwan, si ce dernier devait perdre sa liberté démocratique. Dans le même temps, certains manifestants de Hong Kong ont replacé les événements actuels, survenus à Hong Kong, dans le passé de Taïwan.

On emploie de plus en plus l'expression « terreur blanche » [soulèvement populaire anti-gouvernemental à Taïwan en février 1947, violemment réprimé par le Kuomintang, parti nationaliste chinois au pouvoir] (白色恐怖) à Hong Kong pour évoquer les arrestations massives et les signalements de disparitions ainsi que les mystérieux suicides d'individus ayant participé à des manifestations. Toutefois, la « blancheur » de la terreur politique est une spécificité de Taïwan. Le blanc étant l'une des couleurs du parti du KMT, aux côtés du bleu et de l'or, la « terreur blanche » fait référence aux décennies de répression politique exercée par le KMT, pendant la période de la loi martiale de Taïwan, la plus longue au monde.

Selon certains, la détérioration des conditions politiques est susceptible de provoquer une vague de départs de Hong Kong vers l'étranger, comme ce fut le cas pour de nombreux militants taïwanais pendant la terreur blanche. En raison cet exode, la diaspora taïwanaise a finalement rempli un rôle important dans la démocratisation de Taïwan – beaucoup spéculent et espèrent qu'il en sera de même pour Hong Kong. Ainsi, ces parallèles confèrent à la terreur blanche une dimension émotionnelle héritée du passé de Taïwan qui entre en résonance avec les Hongkongais dans ce nouveau climat de terreur, après l'adoption de la loi sur la sécurité nationale.

Toutefois, à certains égards, il est quelque peu insolite d'utiliser le terme terreur blanche à Hong Kong. La terreur blanche, pratiquée par le KMT, avait été justifiée sous les auspices de l'anticommunisme de la Guerre froide, durant laquelle le KMT soutenait que ceux qui avaient été emprisonnés et exécutés étaient des espions communistes, fidèles au PCC. En revanche, le PCC est précisément la force politique contre laquelle les manifestants de Hong Kong se heurtent. Derrière les actions du gouvernement de Hong Kong se dessinent, de loin, les directives du PCC. En conséquence, il est relativement ironique de constater que le terme de « terreur blanche » est désormais utilisé au lieu, disons, de « terreur rouge » [en référence à la couleur symbolique du Parti communiste] – bien que de nombreux individus, impliqués dans des actes de violence physique contre des manifestants, se soient habillés en blanc lors de leurs attaques.

Sur le modèle de la terreur blanche à Taïwan, certains groupes politiques de Hong Kong ont tenté d'utiliser à Hong Kong des slogans issus du mouvement démocratique taïwanais. Le Demosisto [organisation politique pro-démocratie à Hong Kong, fondée le 10 avril 2016], récemment dissous, avait par exemple décliné le slogan du martyr de la liberté d'expression Deng Nan-jung, « 100 % liberté d'expression » (百分之百的言論自由), en « 100 % libre » (100% 自由). Deng Nan-jung, directeur de l'hebdomadaire Freedom Era Weekly (Hebdomadaire de l'ère de la liberté, 自由時代週刊), s'est auto-immolé en avril 1989, après un face-à-face de 70 jours avec la police, tandis qu'il était barricadé dans les bureaux du magazine.

Certaines actions de revendication s'inspirent de l'histoire plus récente de Taïwan, en matière de contestation. Lors de la tentative d'occupation du Conseil législatif de Hong Kong le 1er juillet, les termes « Mouvement Tournesol, Hong Kong » ont été inscrits sur le mur de la chambre de l'assemblée législative, rappelant la manière dont le Mouvement Tournesol de 2014 s'était articulé autour de l'occupation de la législature taïwanaise, pendant un mois.

Hong Kong has to contend with the direct presence of China in a way that Taiwan did not and does not.

Hong Kong doit composer avec la présence directe de la Chine contrairement à Taïwan, qui ne la connaissait pas et ne la connaît toujours pas.

À Hong Kong, certains pourraient même rechercher dans l'histoire taïwanaise des réponses à la question de l'accession à l'autodétermination. Dans une interview accordée [au média numérique indépendant] Reporter, le militant taïwanais Chiang Min-yen (江旻諺), diplômé de l'université de Hong Kong, qui est devenu depuis un trait d'union entre Taïwan et les mouvements sociaux de Hong Kong, fait part de l’intérêt de ses amis Hongkongais [zh] pour les ouvrages du révolutionnaire marxiste taïwanais du XXe siècle Su Beng (史明). Celui-ci est surnommé le « père de l'indépendance taïwanaise », et est connu pour ses élaborations théoriques de l'indépendance taïwanaise, dans une perspective de gauche. Selon Chiang Min-yen, l'intérêt pour les travaux de Su Beng émane d'individus plaidant pour l'autodétermination de Hong Kong, mais désireux de se défaire de l'accusation de nationalisme.

Voilà une anecdote révélatrice sur les comparaisons entre Hong Kong et Taïwan. En présentant l'actuelle Hong Kong comme équivalente au passé de Taïwan, les militants hongkongais expriment l'espoir que, comme Taïwan, Hong Kong puisse finalement parvenir à la démocratisation par le biais de la lutte au sein des mouvements sociaux. En même temps, les conditions de vie actuelles à Hong Kong ne sont pas entièrement similaires à celles de Taïwan – essentiellement en raison de la proximité de Hong Kong avec la Chine.

Hong Kong se trouve confrontée à la présence directe de la Chine sur des questions telles que l'immigration chinoise ou même la menace d'une intervention militaire, tandis que ce n'est pas et n'a jamais été le cas de Taïwan. Hong Kong et la Chine ne sont séparées que par un fleuve, tandis que Taïwan est coupée de la Chine par le détroit de Taïwan. Ainsi que le souligne Wu Rwei-ren, théoricien anarchiste taïwanais sur l'identité nationale, dans son ouvrage When Formosa Reclaims the World (受困的思想:臺灣重返世界), même si l'identité taïwanaise contemporaine penche vers le nationalisme civique plutôt que vers l'ethno-nationalisme, la xénophobie à l'égard des Chinois et le sentiment ethno-nationaliste gagneraient probablement beaucoup plus de terrain à Taïwan, si ce pays enregistrait un niveau d'immigration chinoise comparable à celui de Hong Kong.

Les actions destinées à transcender les vues ethno-nationalistes de la Chine à Hong Kong devront tenir compte de cette situation, et Taïwan ne fournira pas nécessairement de réponses quant à la manière de prévenir le nativisme [politique de promotion des intérêts des autochtones contre ceux des immigrés]. Ce n'est peut-être qu'en raison d'une contingence géographique que Taïwan a su se préserver des conditions favorisant l'émergence d'un nativisme fort. En outre, nous devons nous souvenir que le nationalisme civique peut toujours évoluer de manière imprévisible vers l'ethno-nationalisme ; il n'y a jamais simplement une forme « pure » de nationalisme civique sans quelques éléments d'ethno-nationalisme ou vice versa.

Le rôle de l'espace comme obstacle à la consolidation du pouvoir

Toutefois, si les militants de Taïwan et de Hong Kong ont conceptualisé leur relation mutuelle dans le temps, c'est peut-être la spatialité qui constitue actuellement le plus grand obstacle à la construction du pouvoir entre les militants des deux territoires.

En effet, les racines du mouvement actuel sont étroitement liées à la spatialité juridique contestée entre Taïwan et Hong Kong. Le projet de loi controversé sur l'extradition, à l'origine du mouvement, a été déposé après l'assassinat de Poon Hiu-wing à Taipei par son petit ami Chan Tong-kai – tous deux originaires de Hong Kong. Chan Tong-kai n'a pas pu être extradé pour répondre de ses actes, faute d'accord d'extradition entre Hong Kong et Taïwan. Le gouvernement de Hong Kong a donc soumis un projet de loi d'extradition, qui aurait permis le transfert des fugitifs entre Hong Kong et d'autres lieux, y compris Taïwan et la République Populaire de Chine.

Cette affaire reflète la manière dont les relations entre Taïwan et Hong Kong sont excessivement déterminées par leur statut juridique et leur souveraineté respectifs. Malgré ces différences essentielles, Hong Kong et Taïwan partagent néanmoins le « facteur Chine », lequel façonne grandement leur contexte politique. Le fait que le principal clivage politique à Taïwan se situe entre le camp pan-vert favorable à l'indépendance et le camp pan-bleu [coalition politique souple à Taiwan, composée du Kuomintang (KMT), du People First Party (PFP), du New Party (CNP) et du Non-Partisan Solidarity Union (NPSU)] favorable à l'unification rappelle, sans surprise, la scission entre les groupes pro-démocratie et le camp pro-Pékin à Hong Kong. Cela illustre la corrélation étroite entre les questions politiques locales et la question extérieure, celle de la relation avec la Chine. Vouloir éviter la problématique fondamentale de la relation entre Taïwan, Hong Kong et la Chine peut, en réalité, nuire à notre imaginaire politique et à nos capacités d'action politique.

Plusieurs Taïwanais se sont rendus à Hong Kong pour participer à des manifestations dans cette ville. Depuis le début du mouvement en juin 2019 et les manifestations organisées à l'occasion de la fête  nationale chinoise du 1er octobre 2019, un nombre particulièrement élevé de militants taïwanais s'est rendu à Hong Kong pour se joindre aux rassemblements. En conséquence, en octobre 2019, des informations ont fait état de fouilles de Taïwanais à l'aéroport international de Hong Kong, pour vérifier la présence dans leurs bagages de masques à gaz, de casques ou autres équipements utilisés lors des manifestations, avec notamment le profilage des jeunes hommes.

Par ailleurs, devant la pénurie de masques à gaz, de casques et autres équipements pour les manifestations à Hong Kong, la société civile et les organisations religieuses de Taïwan ont entrepris d'y faire parvenir des équipements de protection. Certaines de ces organisations ont ensuite aidé ou hébergé des Hongkongais, venus se réfugier à Taïwan pour échapper à de longues peines de prison, en lien avec les manifestations.

Actuellement, cependant, du fait de la pandémie de COVID-19, il est difficile pour les Taïwanais de se rendre à Hong Kong. Bien que les frontières de Hong Kong restent ouvertes, les Taïwanais arrivant par avion à Hong Kong pour participer aux manifestations devront être mis en quarantaine pendant 14 jours à Hong Kong et 14 jours supplémentaires à Taïwan à leur retour. Ainsi, toute personne désireuse de manifester devra être disposée à sacrifier un mois de son temps en quarantaine, quelque chose que tout individu ayant besoin d'un emploi pour survivre ne peut guère se permettre.

De plus, avec l'adoption de la loi sur la sécurité nationale à Hong Kong, il est probable que les partisans de l'indépendance de Taïwan puissent être victimes d'une accusation de sédition contre le gouvernement chinois. Les Taïwanais qui entrent sur le territoire de Hong Kong pourraient être visés par la loi sur la sécurité nationale, même s'ils ne font que transiter par l'aéroport international de Hong Kong. L'année dernière, un citoyen taïwanais ayant pris part à des manifestations à Hong Kong a été interpellé à son entrée en Chine continentale, et on estime qu'il pourrait exister d'autres cas non encore révélés [zh].

Étant donné que plusieurs pays qui se démènent déjà pour attirer les professionnels de la finance qui cherchent à quitter Hong Kong pour des raisons de sécurité, ce sont les élites des affaires – se déplaçant déjà à leur guise entre la Chine, Hong Kong et Taïwan – qui pourront le plus facilement obtenir un permis de séjour à Taïwan via des moyens existants. Alors que les mouvements de Hong Kong et de Taïwan ont été accusés d'être bourgeois et pro-capitalistes, et que Hong Kong et Taïwan ont été accusés de ne craindre la Chine qu'en raison de la volonté de protéger le marché libre, ceux qui sont en fait à la tête des mouvements de Hong Kong n'ont guère de moyens d'y échapper.

Comme les frontières de Taïwan sont fermées aux étrangers, il n'est actuellement pas possible pour les Hongkongais de s'y rendre et y chercher asile. Après les pressions exercées par d'anciens militants du Mouvement Tournesol, comme Lin Fei-fan, secrétaire général adjoint du parti démocrate progressiste, lequel a probablement rompu avec le noyau dur du parti pour réclamer des mesures plus strictes en faveur des Hongkongais, l'administration de [la présidente de Taïwan] Tsai Ing-wen a mis en place un bureau chargé de venir en aide aux Hongkongais de Taïwan qui souhaitent obtenir un permis de séjour, étudier, trouver du travail, investir ou demander l'asile.

Outre l’assistance aux Hongkongais qui cherchent à travailler, étudier ou investir à Taïwan, le bureau traitera également les demandes d'asile de ces derniers. Les sondages semblent indiquer que Taïwan reste la destination la plus prisée par les Hongkongais désireux de quitter leur ville. Cependant, bien que le bureau soit établi à Taipei plutôt qu'à Hong Kong, on redoute des représailles de la part du gouvernement de Hong Kong à l'encontre des travailleurs de la représentation de Taïwan à Hong Kong. Toutefois, en dépit de l'ouverture du nouveau bureau a Taïwan, rien n'indique que l'administration taïwanaise ait l'intention d'adopter une législation établissant une procédure officielle permettant aux Hongkongais de demander l'asile à Taïwan, préférant continuer à traiter les demandeurs d'asile au cas par cas.

Effectivement, à Taïwan ou ailleurs, les questions relatives aux réfugiés suscitent souvent des inquiétudes quant aux frontières, et l'idée d'adopter une loi sur l'asile en faveur des Hongkongais a entraîné des critiques selon lesquelles cette mesure pourrait permettre aux espions chinois de se mêler aux Hongkongais et d'entrer à Taïwan. C'est une préoccupation absurde, compte tenu du fait que de nombreux Chinois vivent, travaillent et étudient déjà à Taïwan, mais ceci rejoint peut-être la tendance de certains Hongkongais à exclure les Chinois des établissements du « cercle jaune » [entreprises « jaunes », celles qui soutiennent ouvertement le mouvement pro-démocratique de Hong Kong] et des restaurants « réservés aux Hongkongais ».

Lorsque l'on observe l'échange de discours politiques entre Taïwan et Hong Kong, ces dernières années, on constate que ces échanges ont aussi entraîné le transfert de certains éléments du discours nationaliste. Le terme « plastique de gauche » (左膠), par exemple, importé de Hong Kong, est désormais utilisé pour dénigrer la gauche à Taïwan. Il est ironique qu'en dépit de son origine hongkongaise, ce terme ait été choisi pour dénigrer les membres de la gauche taïwanaise, trop préoccupés par des questions nobles telles que l'asile pour les Hongkongais, plutôt que de se concentrer sur des préoccupations plus pratiques de sécurité nationale.

Il convient également de souligner que les étudiants de Hong Kong, de Chine et de Macao n'ont été autorisés que tout récemment à revenir à Taïwan. Bien que les étrangers titulaires d'un certificat de résident étranger aient été autorisés à entrer à Taïwan, la République de Chine englobe Hong Kong, Macao et la Chine continentale dans son territoire, en conséquence de quoi les personnes en provenance de ces territoires ne sont pas éligibles pour le certificat de résident étranger, faute d'être techniquement considérées comme des étrangers. Ainsi, même avec la situation du COVID-19 sous contrôle à Hong Kong et dans de nombreuses régions de Chine, les voyages depuis ces régions vers Taïwan ont été interdits pendant des mois, une pratique jugée discriminatoire en matière de politique éducative.

Quoi qu'il en soit, même après le passage de la pandémie COVID-19 et la réouverture des frontières de Taïwan, les espaces d'échanges entre les militants de Taïwan et de Hong Kong – sans oublier la Chine – seront de plus en plus resserrés.

Nouvelle ère de répression, nouvelles pistes de connexion

En 2012, dans son ouvrage intitulé, The Third View of China (第三種中國想像), le théoricien taïwanais Wu Jieh-min [zh] a posé rétrospectivement un regard plutôt utopique sur l'union des militants de Taïwan, de Hong Kong et de la Chine contre leur ennemi commun, le Parti communiste chinois. Pourtant, il est désormais plus compliqué de procéder à des échanges de fond entre ces militants, les voyages en Chine étant interdits ou de plus en plus dangereux pour les militants de Taïwan et de Hong Kong.

Au cours de l'année écoulée, le degré de risque encouru par les voyageurs à destination de Hong Kong a fortement progressé. La loi sur la sécurité nationale est de nature à renforcer considérablement le niveau de risque pour les militants taïwanais en déplacement à Hong Kong. Et, même si le gouvernement taïwanais peut être disposé à permettre aux Chinois ou aux Hongkongais d'entrer à Taïwan, et que certaines mesures juridiques permettent encore aux militants chinois d'entrer à Taïwan, en dépit de l'interdiction par le gouvernement chinois du tourisme individuel à Taïwan, les gouvernements chinois et hongkongais sont susceptibles d'empêcher les militants de quitter la Chine ou Hong Kong à la frontière.

À l'avenir, la solidarité devra donc peut-être s'exercer de plus en plus à distance. Reste à savoir si ce sera le cas l'année prochaine. Toutefois, de même que les manifestations à Hong Kong devraient se prolonger, les échanges politiques entre Taïwan et Hong Kong devraient également se multiplier. Mais une question demeure : comment les militants de Taïwan et de Hong Kong parviendront-ils à se soutenir mutuellement en dehors d'un soutien émotionnel ?

Activists in Taiwan and Hong Kong must dig deeper into our history of exchange and be attentive to the challenges in our present and future, to move beyond projection and into building power.

Les activistes de Taïwan et de Hong Kong doivent creuser plus profondément dans leur histoire d'échange, et être vigilants aux défis du présent et de l'avenir, pour dépasser le cadre de la simple projection et se mettre au service de la construction du pouvoir.

En outre, il subsiste une question de fond, à savoir comment reconceptualiser la relation entre Taïwan et Hong Kong pour transcender le cadre binaire selon lequel l'actuelle Hong Kong est perçue comme une analogie avec le passé autoritaire de Taïwan, ou bien Hong Kong est vue comme un possible avenir dystopique offert à Taïwan. Les deux cadres sont, pour reprendre la formule de Theodor Adorno, « des moitiés déchirées d'une liberté intégrale, qui, une fois réunies, ne font pourtant pas le compte ».

En fait, dans les deux cas de figure, la relation entre Taïwan et Hong Kong sert de toile de fond pour une projection d’ inquiétudes politiques puisées au cœur de chaque contexte local. La projection entre Taïwan et Hong Kong, source d'un sentiment de cause commune, a pour origine fondamentale, le « Grand Autre » chinois. En d'autres termes, le contraste sous-jacent vis-à-vis de la Chine offre souvent une base de comparaison entre Hong Kong et Taïwan et dessine de fait les frontières autour desquelles nous pouvons imaginer l'action politique dans son ensemble. Ni la négation du « facteur Chine » ni le fait d'être enfermé dans ce cadre ne constitueront le grand test pour les écrivains et les militants de Taïwan et de Hong Kong, dans les années à venir.

Ce que nous devrions reconnaître dans ce cheminement est que la dimension politique de la relation entre Hong Kong et Taïwan ne se traduira probablement pas par des actes de connexion transnationale réellement efficaces pour la construction d'une gauche internationale. Alors que les deux régions sont engagées dans des voies de libération de plus en plus étroites, et que la répression est de plus en plus inévitable, la manière de traiter le « facteur Chine » demeurera le nuage planant sur les efforts de construction de coalitions transnationales entre Taïwan, Hong Kong et au-delà. Nous devons donc explorer plus en profondeur notre histoire d'échanges et être conscients des défis actuels et futurs, pour dépasser le stade de la projection et de la construction du pouvoir.

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