Au Venezuela, les migrants de retour au pays sont accusés d'être responsables de la propagation du COVID-19

Une femme est assise à même le sol, entourée de tous ses effets personnels.

Une migrante vénézuélienne en Colombie attend un bus humanitaire pour rentrer chez elle. Photo par Joshua Collins, utilisée avec permission.

L’article d'origine a été publié en anglais le 27 août 2020.

Sauf mention contraire, tous les liens de cet article renvoient vers des pages en anglais.

Lorsque la pandémie a éclaté en mars dernier, Deisi vivait en Équateur depuis quatre mois. Avec 100 dollars américains en poche, elle était arrivée avec son mari et ses deux enfants, et avait rapidement trouvé un emploi de vendeuse de jus dans la rue. Son mari était devenu plombier, et les deux salaires leur permettaient de louer une chambre dans un quartier précaire au sud de Quito. Mais trois semaines après la détection du premier cas de COVID-19 en Équateur, le pays est devenu l’épicentre de la pandémie en Amérique latine. Les communautés de migrants ont été particulièrement touchées, car les mesures de confinement ont limité leur capacité à subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille dans leur pays d’origine. Dans un entretien téléphonique avec Global Voices, Deisi a déclaré :

Nos sacaron de la habitación después de quitarnos el internet y el agua. Nos quedamos en la calle y tuvimos que pedir dinero para buscar comida, y con el miedo del virus que estaba por todos lados. Solo queremos ir a casa, porque cualquier cosa que nos pase nuestros hijos se quedan solos. En Venezuela tenemos familia que los puede cuidar. Pero ahora no podemos ir a nuestro propio país.

Nous avons été expulsés de notre appartement et toute ma famille s'est retrouvée dehors. Nous devions errer dans les rues à la recherche de nourriture et d'argent, terrifiés par un virus omniprésent. On veut juste rentrer chez nous. Si quelque chose nous arrive, nos enfants seront seuls. Au Venezuela, nous avons de la famille qui serait prête à les prendre en charge. Mais c'est impossible. Nous ne sommes pas autorisés à entrer dans notre propre pays.

La crise des réfugiés vénézuéliens, qui a débuté en 2016, est devenue la plus importante de l'histoire moderne, juste après la crise en Syrie. Les Vénézuéliens ont fui ce que l'on a appelé une urgence humanitaire complexe pour se rendre vers d'autres pays de la région, la plupart d'entre eux étant déjà en proie à des crises sociales, économiques et politiques profondes. Cette situation a rendu les migrants vénézuéliens du continent particulièrement vulnérables face à la pandémie, car ils dépendent d'emplois informels, n'ont ni économies, ni accès à un tissu social et sont susceptibles d'être victimes de xénophobie. En outre, ils ne peuvent ou ne veulent pas accéder aux systèmes de soins de santé publique en raison de leur statut d'immigrants.

Avec plus de 221 000 réfugiés et migrants vénézuéliens en Équateur, 400 000 au Chili, 1,4 million [es] en Colombie, 800 000 [es] au Pérou et plus de 213 000 [es] au Brésil, Deisi n'est pas la seule migrante vénézuélienne dans l'impossibilité de rentrer chez elle pendant la pandémie.

Au Venezuela, le gouvernement du président Nicolás Maduro a officiellement déclaré la guerre [es] aux migrants, leur reprochant la propagation du virus dans le pays. Le 17 juillet, lors d'un discours à la nation dont la diffusion était obligatoire sur toutes les chaînes, il a déclaré :

Por ahi se nos han metido, por las trochas, venezolanos irresponsables y inescrupulosos; connacionales que llegan de Colombia y de Brasil, y que han contaminado a sus familias y comunidades (…) No puede ser que vengan del exterior a echarle una broma a su propria familia, a su proprio pueblo, eso no lo podemos aceptar.

Il y a des Vénézuéliens irresponsables et sans scrupules ; des citoyens qui viennent de Colombie et du Brésil, et qui ont contaminé leurs familles et leurs communautés (…) Nous ne pouvons pas accepter qu'ils viennent ici et mettent en danger leurs familles, leur propre peuple.

« Bioterroristes » et « armes biologiques »

Depuis le début de la pandémie, le gouvernement vénézuélien s'est appuyé sur deux discours : d'une part, « le Venezuela est en mesure de faire face à la pandémie » – même si une urgence humanitaire complexe a plongé le pays dans une situation d'insécurité alimentaire, avec un système de soins de santé défaillant ainsi qu'un accès minime aux services de base, et d'autre part, « le virus se propage à cause des Vénézuéliens qui viennent de l'étranger ».

Si le terme « xénophobie » [fr] est utilisé pour décrire le rejet des personnes provenant d'autres pays, il n'existe en revanche aucun mot pour désigner le rejet des citoyens qui entrent dans leur propre pays. 

Maduro est allé jusqu'à affirmer que le gouvernement colombien infectait délibérément les migrants de retour au Venezuela avec le COVID-19 dans le but d'augmenter la courbe d'infection au Venezuela. Il l'a même baptisé « le virus colombien ».

Personne ne baisse sa garde ! Nous livrons une terrible bataille contre le Coronavirus que, j'en suis sûr, nous gagnerons tôt ou tard avec la conscience et le soutien permanent de notre cher peuple bien-aimé. Oui, Venezuela, vous le pouvez !

Les ONG, les journalistes et les organisations internationales ont dénoncé [es] ce nouveau discours empreint de stigmatisation, qui qualifie les migrants de retour au pays d’« armes biologiques » [es] et de « bioterroristes » [es].

En juillet, la vice-présidente Delcy Rodriguez a ordonné que les migrants qui entrent au Venezuela par des voies « illégales » soient détenus dans l'El Dorado, l'une des prisons les plus violentes et les plus surpeuplées du Venezuela.

Delcy Rodriguez annonce que les migrants qui traversent illégalement la frontière seront transférés à la prison d’El Dorado.

Alors que plus de 90 000 migrants sont revenus, certains secteurs de la société ont reproduit le discours du gouvernement, en utilisant les mêmes hashtags, tels que #trocheros (passeurs), et en encourageant l'idée que les migrants vénézuéliens de retour au pays seraient de dangereux criminels et des étrangers indésirables qui devraient être punis pour être tombés malades et être rentrés chez eux.

Le tweet suivant, issu du compte officiel du Commandement opérationnel stratégique de la Force armée nationale bolivarienne, demande aux Vénézuéliens de dénoncer les migrants vénézuéliens de retour au pays. Le tweet a depuis lors été supprimé.

Tweet incitant les Vénézuéliens à dénoncer des migrants de retour au pays.

Capture d'écran du tweet du Commandement opérationnel stratégique de la Force armée nationale bolivarienne.

PARTAGEZ AU NOM DE LA SANTÉ DE NOTRE PEUPLE ET DE NOTRE FAMILLE !
Si vous connaissez quelqu'un dans votre entourage qui est entré illégalement dans le pays, dénoncez-le anonymement.
Envoyez son nom et son adresse exacte par email avec si possible une description physique.

La journaliste Luz Mely Reyes, directrice du média Efecto Cocuyo et du site d'information récemment lancé Venezuela Migrante, a partagé un guide pour parler des migrants d'une manière plus sûre :

Je vais faire un exercice pédagogique dans la communication liée au risque :
1 évitez de cataloguer les individus. Une personne qui utilise un certain passage n'est pas un « passeur ». Ce que je veux dire, c'est que cette condition ne détermine pas sa vie.
2 éviter de jouer avec les qualifications. Personne ne sait qui est infecté.

En juin, la criminalisation par le gouvernement des migrants de retour au pays a été ouvertement rejetée [es] par l'Assemblée nationale du Venezuela, dirigée par l'opposition. Les députés ont déclaré que les Vénézuéliens de l'étranger sont autorisés à rentrer chez eux et ont demandé des contrôles sanitaires efficaces aux frontières afin que les personnes qui reviennent puissent être testées au lieu d'être placées en quarantaine dans des centres. Le 19 juillet, le président Maduro a déclaré : « […] si quelqu'un a été offensé par l'utilisation d'une quelconque expression, nous nous en excusons. »

Depuis le début du mois de juin, seuls 300 Vénézuéliens sont autorisés à traverser les frontières chaque jour, ce qui représente une diminution de 80 % du nombre de citoyens vénézuéliens qui entrent dans leur pays. De retour au Venezuela, ces migrants sont soumis à une quarantaine obligatoire dans des centres d'hébergement gérés par le gouvernement. Les migrants et les journalistes dénoncent la surpopulation, le manque d'eau courante, et l'absence de personnel médical pour aider ceux qui présentent des symptômes de COVID-19 ou qui souffrent d'autres maladies. La nourriture avariée ainsi que les représailles des autorités font également partie de leurs griefs.

Les menaces de fermeture du corridor humanitaire entre le Venezuela et la Colombie planent toujours. Selon le gouvernement colombien, les autorités vénézuéliennes ont encore restreint l'entrée des Vénézuéliens par certains passages importants, tel que le pont international Simon Bolivar.

Aujourd'hui, Deisi vit dans une ferme en Équateur, loin de la ville, et travaille plus de 14 heures par jour pour survivre au milieu d'une pandémie qui l'a ébranlée, elle et sa famille :

“Si pudiera volver a Venezuela, lo haría para abrazar a mi familia. Pero el camino es un peligro, y más cuando llegas”

Si je pouvais retourner au Venezuela, j'embrasserais ma famille. Mais c'est un parcours semé d'embûches, et qui se complique davantage une fois sur place.

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