Le Belarus, un pays en plein bouleversement générationnel ?

Une foule de manifestants au Belarus arbore les couleurs rouge et blanche du drapeau. Au premier plan, certains tiennent une grande banderole.

« Des élections justes. Un tribunal. La liberté pour les prisonniers politiques » : c’est le slogan de cette banderole arborée pendant une manifestation à Minsk, au Belarus, le 16 août 2020. Photo partagée via Homoatrox/Wikimedia Commons, sous licence CC-BY-SA-3.0 (Certains droits réservés).

L’article d'origine a été publié en anglais le 17 septembre 2020.

Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais.

Le Belarus d’aujourd’hui est un État en pleine tourmente. De courageux manifestants se dressent contre la brutalité d’un appareil sécuritaire acquis à la cause d'Alexandre Loukachenko, qui dirige le pays de longue date. Cette répression survient dans le sillage de manifestations massives : des centaines de milliers de personnes ont défilé dans les rues, furieuses d’apprendre que les élections présidentielles du 9 août avaient probablement été truquées. Pour certains, le Belarus est désormais « occupé » par les forces d’un régime dictatorial privé du soutien de son peuple. Pour d’autres, il est victime d’un complot américain. Ces affirmations à charge dissimulent une réalité plus complexe, celle d’un pays déjà divisé sur plusieurs plans avant les récents événements. Un sondage représentatif que nous avons mené au Belarus, à l’échelle nationale, en cette fin d’une année tourmentée, nous permet de comprendre ces divisions.

Mené en janvier 2020, notre sondage fait partie d’un vaste projet portant sur les orientations géopolitiques des habitants des pays ainsi que des territoires autonomes de fait, situés aux frontières de la Russie. Il est motivé par la preuve que différentes trajectoires sont en train de remodeler l’espace post-soviétique : l’intégration accrue aux institutions occidentales est fortement soutenue en Ukraine et en Géorgie, alors que ces pays entretiennent toujours des liens rapprochés avec la Russie dans d’autres domaines. Le cas du Belarus est particulièrement intéressant, car ses attaches économiques et politico-militaires fortes avec la Russie se sont affaiblies au cours des dernières années. En revanche, ce pays est devenu un casse-tête pour les chercheurs en raison des difficultés à recueillir des données fiables sur sa politique intérieure, surtout au sujet du niveau actuel de soutien accordé au président Loukachenko. Les spécialistes de la région, comme ceux du Conseil russe des affaires internationales (RIAC), ont proposé des estimations [ru]. Dans notre sondage à l’échelle nationale, nos calculs ont donné un score de 26 % de soutien à Loukachenko, dans le cadre d’une expérience sur liste collectant des réponses fiables. Ce chiffre est proche d’autres estimations disponibles.

Cette étude, qui comptabilise 1 209 réponses, a été menée par un institut de sondage bien établi et réputé au Belarus, sous notre contrôle, et avec les conseils et le soutien informatique d’experts externes pour la conception des échantillons et la programmation sur tablette. En raison de la répression actuelle au Belarus, nous ne nommerons pas cette agence ici. Nos procédures étaient conformes aux bonnes pratiques en matière d’échantillonnage aléatoire de la population ou d’entretiens en face à face. Les résultats que nous dévoilons ici sont constitués des réponses pondérées, afin de prendre en compte les différences légères entre les données de population les plus récentes et les chiffres de notre sondage, découpés par groupes régionaux et démographiques. Compte tenu des restrictions imposées par le régime quant aux sondages par entretien direct, nous pensons qu’il s’agit des meilleures données disponibles et qu’elles montrent les divisions sociétales sous-jacentes aux récentes manifestations contre la présidence Loukachenko. La principale division : un énorme fossé générationnel entre les personnes devenues adultes pendant la période soviétique et celles nées après 1990.

Les données de notre étude viennent ébranler le scénario hautement improbable d’une victoire de Loukachenko aux élections d’août avec 80 % des voix. Les événements de l’été 2020 ont probablement réduit sa popularité en dessous de la cote, déjà basse, observée en janvier. Alors que le président bélarusse poursuivait un mandat de près de 30 ans d’immobilisme, la société changeait de manière irrévocable, sans lui. Ses partisans au sein des populations les plus âgées (plus de 60 ans) ont décliné avec le temps. Résultat : lors du recensement national de 2009, ils étaient dépassés par les moins de 45 ans (3,5 millions contre 2 millions). Comme le montrent les graphiques ci-dessous, les Bélarusses plus jeunes (45 ans ou moins) ont des opinions politiques extrêmement différentes de celles de leurs aînés.

Les résultats pointent un fossé significatif concernant les opinions exprimées sur le système soviétique (graphique 1). Les jeunes électeurs et électrices (âgés de 30 ans ou moins) sont trois fois plus susceptibles d’approuver l’effondrement de l’Union soviétique que les plus de 60 ans. Si le système soviétique était profondément corrompu et répressif, il fournissait à beaucoup une stabilité sociale et un minimum de sécurité sociale, ce qui suscite la nostalgie des plus âgés. Nous avons constaté ce schéma démographique dans des dizaines d’études que nous avons menées au cours des 25 dernières années au sein de l’espace post-soviétique ; pourtant, les fossés intergénérationnels au Belarus en 2020 font partie des plus importants. Même si le pays n’a pas connu de destruction des emplois et des perspectives matérielles de même ampleur que celles observées ailleurs, la stagnation des trois dernières décennies a donné l’impression aux jeunes générations d’être laissées sur le carreau.

Une forte majorité de personnes de plus de 45 ans pensent que la fin de l'Union soviétique était une mauvaise chose, contrairement aux plus jeunes, qui sont partagés.

Graphique 1 : « Fin de l’Union soviétique : bonne ou mauvaise étape ? » Les barres bleues représentent le pourcentage de réponses par « bonne étape », les barres oranges le pourcentage de réponses par « mauvaise étape » et les barres grises le pourcentage de répondants qui ne se sont pas prononcés.

Une autre question, simple mais fondamentale, concernait « la direction générale prise par le pays », avec un choix tranché : la bonne ou la mauvaise direction. Les ratios sont d’excellents indicateurs, à la fois de l’état actuel des choses et de la perception de l’avenir immédiat. Concernant le chemin pris par le Belarus sous la direction de Loukachenko (graphique 2), les jeunes adultes sont plus de deux fois plus susceptibles (55 %) que les plus âgés (22 %) de parler de mauvaise direction. Plus l’âge des personnes interrogées augmente, plus les opinions glissent du négatif vers le positif. En règle générale, seuls 29 % pensaient que le pays prenait une bonne direction, 52 % qu’il en prenait une mauvaise et 17 % n’en savaient rien. Dans n’importe quelle société dotée d’élections libres, ces ratios pencheraient en faveur d’un changement de gouvernement et le régime serait rendu responsable de ces piètres résultats.

Le graphique en barres montre une division sur l'estimation des résultats accomplis par le régime Loukachenko : les plus de 60 en ont une image bien plus positive.

Graphique 2 : « Direction prise par la Biélorussie : bonne ou mauvaise ? » Les barres bleues représentent le pourcentage de réponses « bonne direction », les barres oranges le pourcentage de réponses « mauvaise direction » et les barres grises le pourcentage de répondants qui ne se sont pas prononcés.

Compte tenu de la proximité et de l’ancienneté des relations économiques et politiques entre le Belarus et la Russie, les différences entre les générations montrées par le graphique intitulé « Quelle puissance est la plus importante ? » sont surprenantes. La formulation « la plus importante » était volontairement vague. Pour certains, il peut s’agir de la puissance militaire, pour d’autres, du leadership économique, pour d’autres encore, du rayonnement culturel et du soft power. On pourrait s’attendre à ce que la Russie sorte favorite, mais selon le graphique 3, les différences entre les générations sont très claires. Chez les deux générations des moins de 45 ans, un grand nombre de personnes interrogées ont choisi les États-Unis. Chez les 46-60 ans, un grand nombre a préféré la Russie. Parmi les plus de 60 ans enfin, la majorité a choisi la Russie. Il est intéressant de noter que la Chine dépasse l’Union européenne pour l'ensemble de la population et qu’elle arrive à une place proche de celle de la Russie chez les plus jeunes. Ces résultats reflètent la reconnaissance des mutations géopolitiques réelles et une relative diminution de l’importance de la Russie pour les jeunes. D’autres études récentes confirment ces grandes tendances chez les jeunes Bélarusses.

Graphique représentant les puissances les plus importantes, pour chaque génération de Bélarusses. La Russie est en tête chez les plus âgés, les Etats-Unis chez les plus jeunes.

Graphique 3 : « Quelle puissance est la plus importante ? » Les barres rouges représentent le pourcentage de réponses « Russie », les barres bleues le pourcentage de réponses « États-Unis », les barres vertes le pourcentage de réponses « Chine », les barres jaunes le pourcentage de réponses « Union européenne » et les barres grises le pourcentage de répondants qui ne se sont pas prononcés.

Quelles sont les raisons profondes de ces larges fossés générationnels ? Comme le montre le graphique 4, les préférences en matière de sources d’information jouent un rôle important. Cependant, les causes exactes restent obscures. Les jeunes évitent-ils la télévision en raison de son régime unique d’information contrôlée par l’État, préférant se tourner davantage vers Internet et les médias sociaux ? L’accès, grâce au Web, aux informations au sujet des sociétés occidentales mène-t-il au rejet du modèle de société maintenu sous contrôle par Loukachenko depuis des décennies ? Quoi qu'il en soit, la préférence écrasante pour l’information télévisuelle chez les plus de 60 ans est en contraste saisissant avec le rôle joué par Internet chez plus de la moitié des moins de 45 ans.

La télévision est la source d'information prédominant pour les plus de 60 ans, alors que les générations plus jeunes utilisent beaucoup plus internet.

Graphique 4 : « Principales sources d’information », par tranche d’âge : télévision, Internet, médias sociaux ou autres ?

Cette orientation vers l’Occident est promue, renforcée et confirmée par la préférence pour le cinéma hollywoodien et, dans une moindre mesure, européen (graphique 5). Une différence marquée entre les films regardés par les 18-30 ans et les 31-45 ans montre une plus grande popularité du cinéma occidental chez les plus jeunes. Pour les personnes nées ou éduquées à l’époque soviétique (les plus de 45 ans d’aujourd’hui), les films soviétiques et russes contemporains sont toujours aussi appréciés qu’à l’accoutumée.

Graphique en barre sur les préférences de chaque génération en matière de cinéma. Les films russes et soviétiques sont appréciés par les plus de 45 ans, mais les jeunes de moins de 30 ans regardent plus volontiers des productions hollywoodiennes.

Graphique 5 : « Vos films préférés ». Les barres bleues représentent le pourcentage de réponses « hollywoodiens », les barres rouges le pourcentage de réponses « soviétiques », les barres jaunes le pourcentage de réponses « européens » et les barres grises le pourcentage de répondants qui ne se sont pas prononcés.

En somme, ces données nous ont permis d’identifier une jeune génération, orientée vers l’Occident sur le plan culturel, préférant la démocratie occidentale au modèle soviétique ou bélarusse actuel, rejetant les traditions soviétiques et, bien sûr, le pouvoir de Loukachenko. En réponse à la question du meilleur système politique (graphique 6), les 18-30 ans ont choisi, dans leur écrasante majorité, l’option générique de la « démocratie occidentale » aux dépens des options plus concrètes du système bélarusse actuel, du système politique russe et du système soviétique sous lequel ils ont vécu. En revanche, les plus de 60 ans rejettent clairement la « démocratie occidentale » au profit du système soviétique. Les modèles occidental et soviétique, les deux systèmes politiques les plus éloignés du Belarus d’aujourd’hui, sont donc plus soutenus que les régimes politiques connus de tous ces 30 dernières années. Il n’existe bien sûr pas de « modèle occidental » unique ; cependant, la puissance de cet idéal par rapport à la réalité du Belarus et de la Russie fait partie des raisons pour lesquelles, tous les week-ends, tant de jeunes rejoignent les rangs des manifestations dans tout le pays

Le système occidental et soviétique arrivent en tête des modèles politiques désirés par les Bélarusses, avec un fossé générationnel important.

Graphique 6 : « Quel est le meilleur système politique ? » Les barres rouges représentent le pourcentage de réponses « système soviétique », les barres oranges le pourcentage de réponses « système actuel », les barres bleues le pourcentage de réponses « démocratie occidentale », les barres vertes le pourcentage de réponses « système russe » et les barres grises le pourcentage de répondants qui ne se sont pas prononcés.

Si les différences visibles sur ces graphiques sont sans équivoque, les préférences des différentes générations ne sont pas toujours divergentes sur d’autres questions. Par exemple, il n’y a pas de différences significatives sur le plan des croyances religieuses ou du conservatisme social et moral. Lorsqu’il s’agit de dire si « le mari doit prendre les décisions importantes » ou si « le mariage, c’est entre un homme et une femme », plus de 90 % des personnes interrogées répondent « oui », toutes générations confondues. Toutes les générations nient avec force que la révolution de Maidan, en 2014, ait eu des effets positifs pour l’Ukraine voisine et désapprouvent le retrait des monuments à Lénine, cet héritage durable de l’époque soviétique qui caractérise le paysage bélarusse.

Ainsi, les progressistes occidentaux qui s’intéressent aux jeunes manifestants de ce pays doivent savoir que ceux-ci gardent une attitude conservatrice. S’ils sont orientés vers l’Occident, avec leur préférence pour ses institutions politiques et ses produits culturels, ils rejettent, à l’instar de leurs aînés, une grande partie des attitudes sociales et politiques progressistes maintenant courantes dans une partie de l’Union européenne (à part dans certains milieux gouvernementaux, comme en Pologne voisine). À l’heure actuelle, cependant, leurs aspirations sont occultées par une dictature répressive.

Les auteurs remercient la National Science Foundation et le Research Council UK pour le financement conjoint de leur travail (prix NSF #1759645 ; prix ESRC # ES/S005919/1).

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