Caraïbes : une conversation avec l'auteur Brian Heap, lauréat du prix régional du Commonwealth 2020 pour sa nouvelle «Mafootoo»

Le titre et le nom de l'auteur ainsi qu'un extrait occupent la droite de l'écran. A gauche, un salon dans la pénombre, avec des rideaux brodés et un canapé vert.

Capture d'écran de la nouvelle de Brian Heap Mafootoo telle qu'elle apparaît sur le site Web du magazine Granta.

L’article d'origine a été publié en anglais le 17 juin 2020.

[Sauf mention contraire, tous les liens de cet article renvoient vers des pages en anglais, ndlt.]

M. Brian Heap, un enseignant à la retraite et ancien directeur du Centre Philip Sherlock pour les arts créatifs du campus de Mona de l’Université des Indes occidentales (UWI) à Kingston, en Jamaïque, avoue avoir été « très surpris et très honoré » lorsqu’il a remporté l'édition 2020 du prix de nouvelles du Commonwealth pour la région Caraïbe.

Son récit gagnant, Mafootoo, a pour protagoniste Evadne, une immigrante jamaïcaine d'ascendance marron [fr] vivant au Royaume-Uni, qui se livre à une réflexion sur sa vie matrimoniale insatisfaisante alors que son mari est mourant à l'hôpital. L'histoire a été choisie parmi plus de 5 000 soumissions et est publiée dans le magazine Granta. Cinq prix régionaux sont décernés chaque année aux participants provenant d'Afrique, d'Asie, du Canada et d'Europe, des Caraïbes et du Pacifique.

M. Heap a travaillé pendant plus de 40 ans en Jamaïque dans le théâtre et l'enseignement. Professeur diplômé originaire du nord de l’Angleterre, il a enseigné à l'Institut St. Joseph de formation des enseignants et a été directeur pédagogique à l'École de théâtre de Jamaïque (Institut Edna Manley des arts plastiques et du spectacle vivant). Il a également été directeur artistique pour la University Players, dont les productions de classiques des Caraïbes et de pièces d'autres répertoires ont reçu de nombreuses récompenses, y compris le prix annuel Actor Boy Awards de l'Institut international du théâtre de la Jamaïque.

Nous l'avons récemment contacté pour un échange par e-mail à propos de la narration, à la fois au théâtre et sous forme écrite. Dans ce premier volet d'un article en deux parties, nous parlons de certaines nuances de sa nouvelle gagnante et de l'expérience des immigrants jamaïcains au Royaume-Uni.

L'auteur Brian S. Heap pose les bras croisés sur la poitrine. Il est de forte carrure, le crânce chauve, et arbore un demi-sourire.

Brian S. Heap, lauréat du prix de nouvelles du Commonwealth 2020 pour la région Caraïbes. Photo grâcieusement fournie par Brian Heap.

Emma Lewis (EL) : La présidente du jury, Mme Nii Ayikwei Parkes, a salué les cinq gagnants régionaux du prix de nouvelles du Commonwealth 2020 pour « leurs sauts latéraux, leur utilisation de la langue, de la voix et de la subversion et leur courage pur et simple ». En quoi l'écriture de cette histoire vous a-t-elle demandé de faire un pari courageux ?

Brian Heap (BH): I suppose it does take a certain amount of artistic courage to try to find more innovative ways of shaping the form of a story, and even in presenting different kinds of content and language. A friend who read ‘Mafootoo’ told me that the protagonist, Evadne, is essentially Jamaican but ‘unusual’ and I was grateful for that observation. As a writer, you don’t want to be reinforcing stereotypes in your work. But also I didn’t want to have to spend more time than was necessary explaining Maroon culture to readers. However, I’m not totally convinced that the greatest courage lies in the writing process so much as in making it available for others to read. You can never easily predict just how your readers are going to respond to your work, especially if it might be considered ‘unusual.’

Brian Heap (BH) : Je suppose qu'il faut un certain courage artistique pour chercher des façons nouvelles de donner forme à une histoire ou même de présenter différents types de contenu et de langage. Un ami qui a lu Mafootoo m’a dit que la protagoniste, Evadne, était essentiellement jamaïcaine mais « inhabituelle » et je lui ai été reconnaissant de cette observation. En tant qu'écrivain, on ne veut pas renforcer les stéréotypes dans notre travail. Mais je ne voulais pas non plus passer plus de temps que nécessaire à expliquer aux lecteurs la culture des Marrons. Cependant, je ne suis pas totalement convaincu que le plus grand courage réside dans le processus d’écriture du récit autant que dans le fait de le rendre disponible au public. Vous ne pouvez jamais facilement prédire la façon dont vos lecteurs vont réagir à votre travail, en particulier s'il est susceptible d'être considéré comme « inhabituel ».

EL : Vous avez souligné un lien entre la culture des Marrons et l'Islam, auquel Evadne semble s'intéresser. S'agit-il d'un aspect de l'histoire pour lequel vous avez fait des recherches ?

BH: I worked with [Jamaican cultural historian, anthropologist and musicologist] Dr. Olive Lewin for many years. She did a lot of research into Maroon culture and was herself initiated as an Honorary Maroon. I heard the use of the Muslim greeting among the Maroon elders myself during our many field trips, then later discovered that UWI historian Dr. Sultana Afroz had written about Islamic retentions among Africans transplanted to Jamaica. Her work was apparently considered controversial and she eventually returned to her home in Bangladesh. But for the purpose of the story, it is something I heard first-hand.

BH : J'ai travaillé avec la Dr Olive Lewin [historienne de la culture jamaïcaine, anthropologue et musicologue] pendant de nombreuses années. Elle a fait beaucoup de recherches sur la culture des Marrons et a été elle-même nommée Marron honoraire. Lors de nos nombreuses excursions sur le terrain, j’ai entendu moi-même l’usage du salut musulman parmi les Marrons âgés, puis j'ai découvert plus tard que l'historienne de l'UWI, la Dr Sultana Afroz, avait écrit sur la conservation de l'identité islamique parmi les Africains transplantés en Jamaïque. Son travail a apparemment été considéré comme controversé et elle est finalement retournée chez elle au Bangladesh. Mais en ce qui concerne l'histoire, c'est quelque chose que j'ai entendu de mes propres oreilles.

Un panneau explicatif sur l'histoire islamique des Marrons de Jamaïque comporte des textes, une carte et une photo d'un paysage verdoyant.

Une exposition sur l'histoire islamique des Marrons en Jamaïque. Photo de Kent MacElwee sur Flickr, prise au Festival des Marrons à Accompong, dans le Cockpit Country (Jamaïque), le 6 janvier 2013. Image partagée sous licence CC BY-NC-ND 2.0 [fr].

EL : Mafootoo, c'est-à-dire la cacoon vine (Entada rheedii [fr] ou « herbe à rêves africaine »), une plante à lianes qui avait toutes sortes d'usages pour les Marrons, de la mise en place de pièges à la construction de meubles, est utilisé symboliquement dans l'histoire. Les tubes en plastique auxquels le mari d'Evadne est rattaché à l'hôpital semblent le piéger comme des lianes. J'hésite entre ressentir de la pitié pour Hubert et perdre patience pour lui comme le fait Evadne. Quel est votre ressenti personnel ?

BH: I keep pointing to the fact that Evadne has stuck by this man for fifty years and she’s put up with his impracticality for all that time. There is a great deal of love and affection there. However, her chance to return to nature and the hills of Jamaica is clearly the result of her kindness to others and the fact that she is the steady one in the partnership.

We don’t hear much about her career in England but it is made clear that she had one, plus she cooks and cleans and pays the bills. She is the responsible one. One gets the impression, on the other hand, that Hubert is a self-centred individual, constantly following schemes that don’t result in much, has little time for holidays, and ends up with the ‘stroke he worked for’. His ‘Mafootoo’ of the life-support machine evokes a stark separation from the natural world of the cacoon vine.

BH : Je continue de souligner le fait qu'Evadne est restée aux côtés de cet homme pendant cinquante ans et qu'elle a supporté son manque de sens pratique pendant tout ce temps. Il y a là beaucoup d'amour et d'affection. Cependant, son opportunité de retourner à la nature et aux collines de la Jamaïque est clairement le résultat de sa bonté envers les autres et du fait qu'elle représente la stabilité dans leur union.

Nous ne connaissons pas grand-chose de sa carrière en Angleterre, mais il est clair qu’elle en avait une, en plus du temps passé à cuisiner, nettoyer et payer les factures. Elle est la personne responsable du couple. D’un autre côté, on a l’impression que Hubert est un individu égocentrique, qui suit constamment des projets qui ne donnent pas beaucoup de résultats, qui n’a que peu de temps pour les vacances et qui finit par avoir « l'attaque qui le guettait ». Son « Mafootoo », représenté par le respirateur, évoque une nette séparation avec le monde naturel de la cacoon vine.

EL : Définiriez-vous Mafootoo comme un récit typique d’immigration, fait de lutte et de dépassement de l'adversité, ou s'agit-il plutôt d'une histoire de résignation et de perte ? Comment l'expérience des immigrants jamaïcains en Angleterre a-t-elle évolué, et avez-vous fait appel à votre expérience personnelle en l'écrivant ?

BH: I’m not sure what a typical immigrant tale is. People from the Caribbean have migrated all over the place. During the 19th century, Jamaicans even went to the Gold Rush in the Yukon Territory. Mary Seacole first travelled to England when she was just 16 years old. I think every immigrant story is different and we still haven’t told enough of them.

Some involve spouses, sons and daughters who left and were never heard from again. Some migration stories involve entire families broken apart, and second families being established in the host country. Casualties of migration include abandoned children, aged parents and lost loves.

I did see some of that for myself growing up in England — the psychological scars left by separation, as well as the sometimes hostile environment of the assimilation process. The Windrush scandals have thrown a lot of that into sharp relief. I think the experience of Jamaican immigrants in England has evolved, because their children now have sufficient confidence to challenge history by pulling down the statues of the very people who enslaved their ancestors!

BH : Je ne suis pas sûr de ce qu’est un récit d’immigration typique. Les habitants des Caraïbes ont migré partout. Au cours du XIXe siècle, les Jamaïcains se sont joints à la ruée vers l'or dans le territoire du Yukon. Mary Seacole [fr] a voyagé pour la première fois en Angleterre quand elle avait seulement 16 ans. Je pense que l'histoire de chaque immigrant est différente et que nous n’en n'avons pas encore raconté suffisamment.

Certaines impliquent des conjoints et des enfants qui sont partis et qui n'ont plus jamais refait surface. Certaines histoires de migration impliquent des familles entières éclatées, et des secondes familles établies dans le pays d'accueil. Parmi les victimes de la migration figurent les enfants abandonnés, les parents âgés et les amours perdus.

J'en ai moi-même été témoin en grandissant en Angleterre, les cicatrices psychologiques laissées par la séparation, ainsi que l'environnement parfois hostile du processus d'assimilation. Les scandales de Windrush en ont mis une bonne partie en relief. Je pense que l'expérience des immigrants jamaïcains en Angleterre a évolué, car leurs enfants ont maintenant suffisamment confiance en eux pour défier l'histoire en démolissant les statues des mêmes personnes qui ont asservi leurs ancêtres !

EL : Y a-t-il d'autres histoires à raconter sur les Jamaïcains en Angleterre et les Anglais en Jamaïque ? Ou peut-être sur « l'enjambement de l’Atlantique », qu’envisageait Evadne ?

BH: Oh, absolutely. Jamaica is so rich in stories that it surprises me that in popular culture we keep going back to the same old narratives of sex and violence in very stereotypical ways. I worked with [Jamaican cultural historian, anthropologist and musicologist] Olive Lewin and the Jamaica Memory Bank for many years and some of the stories our older informants told were absolute treasures. It’s so important for us to delve into the inner life of Jamaican subjects, and also to realise that a great deal of Jamaican knowledge and tradition resides among the citizens of the Jamaican diaspora, as it does in the case of Evadne.

BH : Oh, absolument. La Jamaïque est si riche en histoires que je suis surpris que dans la culture populaire nous continuions à revenir aux mêmes vieux récits de sexe et de violence de façon très stéréotypée. J'ai travaillé pendant de nombreuses années avec Olive Lewin [historienne de la culture jamaïcaine, anthropologue et musicologue] et avec la Jamaica Memory Bank et certaines des histoires que nos informateurs âgés ont racontées étaient des trésors absolus. Il est si important pour nous de plonger dans la vie intérieure des sujets jamaïcains, et de réaliser qu’une grande partie de la connaissance et de la tradition jamaïcaines réside parmi les citoyens de la diaspora jamaïcaine, comme dans le cas d'Evadne.

Vous pouvez lire la deuxième partie de cette entrevue ici (en français).

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