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Wiki antidroits : enquête sur un lobby réactionnaire en Amérique latine

Catégories: Equateur, Guatémala, Cyber-activisme, Droits humains, Femmes et genre, Médias citoyens, The Bridge

Page d’accueil du site Wiki Antiderechos [1] (Wiki antidroits), dont le texte de présentation indique : “Les visages du lobby conservateur : noms, tactiques et relations [entre protagonistes]”. Image reproduite avec permission.

[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet renvoient vers des pages web en espagnol, ndt.]

Au cours des dernières années, la création de réseaux collaboratifs a aboli les frontières et renforcé les mouvements sociaux en Amérique Latine, amenant des transformations politiques et sociales qui visent à protéger et étendre les droits humains fondamentaux. Malheureusement, les groupes conservateurs s’opposant à nombre de ces changements se sont de même développés et ont accru leur visibilité.

Ainsi, en août dernier au Brésil, en pleine pandémie, a été rendu public le cas d'une enfant noire [2] [pt] de dix ans, enceinte, dont la grossesse arrivait à son terme vingt-deux semaines plus tard. L'agresseur n’était autre que son oncle, qui l’avait violée à maintes reprises depuis qu’elle avait six ans.

La petite fille avait décidé d’avorter, mais l’hôpital de l’État d’Espírito Santo a refusé de pratiquer l’intervention. Elle a donc quitté sa maison et parcouru plus de mille huit cents kilomètres pour atteindre l’État de Pernambouc, où l’opération a eu lieu conformément à la loi en vigueur [3] [fr] dans le pays, qui autorise l’avortement en ce type de situation.

Ce ne fut pas chose facile, car les groupes antidroits (bien mal nommés « pro-vie ») ont fait tout leur possible afin d’empêcher l’intervention. Se réclamant de Dieu, ils ont appelé à « assassiner » les médecin·es et ont tenté de bloquer l’accès à l’hôpital. À cela est venue s’ajouter la pression exercée par Damares Alves [4] [fr], pastoresse évangélique et ministre de la Femme.

Cet exemple, comme tous ceux recensés dans cette partie du globe, constitue en fait un problème de santé publique et d’atteinte aux droits de la personne. Les antidroits, une bible à la main et un crucifix dans l’autre, fustigent les politiques publiques en faveur des droits des femmes et des minorités sexuelles (LGBTIQ+).

Ces groupes coordonnent [5] de mieux en mieux leurs actions au fil des années ; leur envergure et leur influence sur l’opinion publique font naître des interrogations : qui se cache derrière ces groupes antidroits ? Comment les congrégations catholiques et évangéliques préparent-elles leur lutte contre les droits sexuels, les droits en matière de procréation et les identités de genre ? Où ces groupes se situent-ils sur l’échiquier politique ? Quelles tactiques et stratégies mettent-ils en œuvre ?

Voici quelques-unes des questions que nous avons soulevées afin de braquer les projecteurs sur ces militant·es qui veulent pousser l’État à mettre fin aux politiques gouvernementales relatives aux genres.

De fait, ce remue-méninges nous a amené à nous interroger sur le terme « pro-vie [6] [fr] ». Il s’agissait d’un élément-clef afin de comprendre ces personnes et ces organisations, opposées aux lois qu’ils jugent « contre nature », comme l’interruption volontaire de grossesse, les méthodes de contraception, ou le mariage pour tou·tes.

Mais ces lois ou réglementations concernent les droits humains. On devrait donc parler de groupes antidroits plutôt que « pro-vie ».

Des médias numériques équatoriens (Ojo al Dato [7], Wambra Radio [8], La Barra Espaciadora [9]) et guatémaltèque (Nómada [10]) ont donc décidé de s’associer afin de réaliser une carte de ces accointances dans le but d'apporter quelques réponses.

Pendant sept mois, de fin 2019 à mai-juin 2020, notre équipe composée de dix journalistes a recueilli des renseignements, les a vérifiés et recoupés, et ce malgré les obstacles posés par la pandémie. Notre projet ne pouvait s’accomplir qu’en trois étapes : identifier d’abord le plus grand nombre possible de protagonistes antidroits (personnes et organisations), puis les classer selon leur degré d’influence, et, enfin, constituer la base de données.

Pour cette troisième étape, nous avons pu compter sur l’expérience de la Fondation du savoir libre [11] pour classer et hiérarchiser les renseignements récoltés par les journalistes. Elle a en outre élaboré le site en s’inspirant de projets antérieurs de même type, comme le Who's who (Silla Vacía [12]), le Gotha financier et politique (Poderopedia [13]) ou encore la cartographie du pouvoir en Amérique latine (QuiénEsQuién.Wiki [14]).

Créer cet annuaire des groupes antidroits impliquait de recueillir des informations en provenance de différentes sources (politiques, universitaires et militantes – y compris de ces groupes eux-mêmes), parcourir les réseaux sociaux et fouiller les profondeurs du net, lancer des pétitions pour obtenir des informations publiques, et assister en personne aux événements publics de ces militant·es antidroits, afin de comprendre leur impact dans la société.

Toute une masse de données a ainsi été rassemblée, contenant aussi des informations économiques issues d’entreprises à l’activité en lien avec la sphère antidroits. Aller au fond des choses et identifier de possibles flux financiers s’est néanmoins révélé impossible, en raison de la catastrophe sanitaire ayant conduit à des restrictions de déplacement.

Enfin, comme pour toute recherche suivant une méthodologie journalistique, cette enquête rigoureuse (et non spéculative) a été publiée [1] le 18 octobre. Voici la vidéo [15] présentant le site :

Le projet a pris la forme d’un wiki cataloguant les profils afin qu’ils puissent être consultés par un public varié souhaitant mieux connaître les militant·es antidroits et leurs relations. Sphères et traits représentent les relations directes et indirectes entre deux protagonistes. Ces dernières pourraient, par un jeu de chaises musicales, mettre en relation des personnes partageant la même aspiration politique : lutter contre ce qu’ils désignent avec dédain comme la « théorie du genre [16] » [fr].

C’est grâce à ces profils que l’internaute peut, par exemple, découvrir l’influence en Équateur de la congrégation Capitol Ministries [17] [en], décrite par la presse continentale comme regroupant de hauts fonctionnaires jusque dans l’entourage de l’ex-président Donald Trump ; ou encore le ticket évangélique et catholique [18] qui se présentera à la prochaine élection présidentielle équatorienne [19] [fr] de février 2021.

Ce travail journalistique laisse en suspens certaines questions auxquelles pourront répondre de futures investigations : peut-on actualiser les données des quelque 60 protagonistes identifié·es ? Existe-t-il un agenda à jour indiquant les actions régulièrement menées par ces organisations ? Peut-on inclure d’autres pays ? La cartographie des flux financiers pourra-t-elle être finalisée ?

Ce projet n’est que la première pierre.

N’oublions pas que, par leurs postulats et mots d’ordre religieux clairement rétrogrades en matière de droits, ces groupes ont une influence certaine dans la vie publique. Ils doivent par conséquent être soumis au regard de tou·tes.

Au nom de Dieu, de la famille et de la liberté, ces organismes encouragent un modèle politique, économique et social à rebours des sociétés plus démocratiques, égalitaires et inclusives. C’est le sujet d’une récente publication de la Fondation Rosa Luxembourg pour la zone andine, téléchargeable ici [20] [pdf].

Rendez-vous sur le site Wikiantiderechos [1]