Le concours de l'Eurovision arrivera-t-il à faire changer d'avis la Russie sur les migrants d'Asie centrale?

Un gros plan sur la représentante de la Russie à l'Eurovision en train de chanter. Elle porte des habits traditionnels et on la sent très imprégnée de ses propos.

Capture d'écran de la chanson de Manizha, « Russian Woman », sur la chaîne YouTube du concours de l'Eurovision.

Sauf mention contraire, tous les liens de cet article renvoient vers des pages en anglais.

La Russie a nominé Manizha, une chanteuse d'origine tadjike, pour la représenter en mai au concours de l'Eurovision 2021. L'événement culturel majeur qui, depuis 1956, a réuni des dizaines de millions de téléspectateurs à travers l'Europe a été reporté l'année dernière à cause de la pandémie. En Russie, cela a très rapidement soulevé un débat sachant que les Russes ne sont pas tous d'accord pour envoyer une chanteuse venant d'Asie centrale, d'où viennent la plupart des travailleurs migrants de Russie, en tant que représentante de leur pays à un événement d'une aussi grande envergure.

Une chanteuse qui n'a pas peur de dire ce qu'elle pense

Manizha est une chanteuse [fr] de 30 ans née au Tadjikistan, en Asie centrale, qui a dû fuir son pays avec sa famille à cause de la terrible guerre civile [fr] qui a semé le chaos dans le pays de 1992 à 1997. Elle a grandi en Russie et s'est lancée dans une carrière de musicienne pop et hip hop en chantant en anglais, en russe et en tadjik, mixant souvent les trois langues avec du langage de la rue.

Ce qui distingue Manizha des autres artistes pop en Russie est qu'elle s'attaque ouvertement aux questions qui restent taboues pour le grand public tadjik ou la société russe : le rejet du patriarcat, l'appropriation des identités ethniques et nationales, l'acceptation des personnes LGBTQI+, et la reconnaissance du rôle majeur des millions de migrants d'Asie centrale qui restent en grande partie invisibles en Russie.

Pour une chanson populaire de 2019, regardée par plus d'un million de spectateurs sur YouTube, elle a inventé le mot « Недославянка » qui peut se traduire par « [elle n'est] pas-vraiment-slave ». Le clip mélange à la fois des images de la Russie et de son Tadjikistan natal ainsi que des références aux films de Bollywood et de ninja, et met en scène des personnages féminins forts.

Les paroles donnent son point de vue sur l'identité. Au début elle dit : « Я недославянка, я недотаджичка /  Живу по Корану в стенах церкви », ce qui signifie « Je ne suis pas assez slave, pas assez tadjike / Je vis selon les lois du Coran dans les murs d'une église ». Plus tard dans la chanson, elle ajoute : « На земле родной /  Я уже чужой / А на земле чужой /  Ещё не родной », ce qui se traduit par : « Sur ma terre natale / Je suis déjà une étrangère / Et dans ce pays étranger / Pas encore assez une native ». Elle finit la chanson avec des paroles en anglais : « I've been made by mama Russia and my Tajik papa [j'ai été faite par maman Russie et papa Tadjikistan] / Listen, listen, you Россия, Miss Manizha is mestizo [Écoute, écoute-moi, toi Russie, Mademoiselle Manizha est métisse] – mestizo faisant référence en anglais aux personnes d'origine mixte.

Une chanson qui a enflammé la blogosphère russe

Mais la chanson qui a propulsé Manizha tout en haut des classements musicaux avec plus de six millions de vues rien que sur YouTube, est Russian Woman (« Femme russe »), sortie en 2021. Le titre est en anglais, mais la version originale russe comprend une subtilité qui se perd en traduction.

En russe, le terme « Russe » quand on parle des personnes peut prendre deux formes : « российский » (prononcé rassiyski) et « русский » (prononcé russki). La première forme renforce le fait d'être un citoyen de la Fédération de Russie, alors que la deuxième forme est un marqueur ethnique (puisque la Fédération de Russie abrite plus d'une centaine de groupes ethniques différents). Dans la version russe de la chanson, Manizha utilise la connotation ethnique du terme, insinuant ainsi qu'elle représente la femme russe ethnique, à l'opposé du stéréotype de la femme blonde aux yeux bleus que la Russie aime dépeindre comme « la femme russe typique ». En effet, au début de la vidéo, Manizha porte des châles traditionnels russes, très liés au code vestimentaire de la population ethnique russe et rurale :

Au milieu de la chanson, elle passe du russe à l'anglais et chante : « Every Russian woman needs to know / You're strong enough to bounce against the wall » [Toutes les femmes russes doivent savoir / Vous êtes assez fortes pour rebondir contre ce mur].

La chanson a généré un débat houleux le 8 mars, date de la Journée internationale des femmes [fr], quand des représentants russes ont annoncé qu'avec près de 40 % [fr] des votes du public, Russian Woman avait été choisie pour représenter la Russie au concours de l'Eurovision 2021.

Sachant que le dernier concours de l'Eurovision a rassemblé 182 millions de téléspectateurs [fr] en 2019, et qu'il est perçu comme un symbole de la représentation culturelle d'un pays à l'international, les réactions suite à la sélection de Manizha ont été immédiates et plutôt polarisées. Les internautes ont discuté de tout, de la représentation de la Russie en Occident et la diversité raciale et ethnique de la Russie jusqu'aux rôles traditionnels des femmes dans la société russe. Comme l'a dit Polina Panzina , une internaute qui a posté un commentaire sous la vidéo officielle de la chanson le 28 mars :

Россия буквально разделилась на два лагеря по признаку принятия этой песни😅

La Russie est complètement divisée en deux camps sur l'approbation de cette chanson.

Une grande partie de la blogosphère russe a réagi par des insultes et des discours haineux visant la chanteuse, comme cet utilisateur sur Twitter :

Manizha va à l'Eurovision. Sa chanson provoque une indignation générale. Sur toutes les chaînes de télévision, ils nous disent : elle est bien, elle est talentueuse ! Peut-être. Mais pourquoi prendre part à ce concours avec cette merde ? Pour dire : « Salut l'Europe, je viens de Russie ! On est aussi tordus que vous ! » ??

Le déluge de discours haineux a même débouché sur une enquête officielle. Le 18 mars, le Comité d'enquête de la Fédération de Russie [fr] a annoncé qu'il allait enquêter sur les paroles de la chanson, suite à une plainte de groupes d'activistes citoyens conservateurs [ru] affirmant que les paroles de la chanson de Manizha constituent « une insulte à l'honneur des femmes russes ». À l'époque de la publication [de l'article original, ndlt], aucune conclusion officielle n'avait été tirée, mais le mercredi 31 mars, la présidente du Conseil de la Fédération, Valentina Matvienko, a fait une déclaration publique [ru] qualifiant la chanson de « какой-то бред » [« une sorte de non-sens »] et appelant à une enquête sur le processus de vote ayant permis à Manizha d'être sélectionnée.

Au même moment, des progressives ont exprimé leur soutien, indiquant qu'il était temps que la société russe en général révise ses points de vue sur l'identité, le patriarcat et le féminisme, et accepte le fait que la Russie soit un pays multiculturel. Dans cet article [ru] publié par le magasine intellectuel russe Nozh, le sociologue russe Daniil Zhayvoronok explique :

В России о проблемах, связанных с расизмом и национализмом, из популярных исполнителей открыто говорит только Манижа. И после того, как она победила в национальном отборе на Евровидение с номером «Русская женщина», в российском онлайн-пространстве появилось множество хейтерских комментариев о певице… Эти комментарии наверняка писали те же самые люди, которые утверждают, что в России нет дискриминации по признакам расы, нации и этноса…Рассказывая историю русской женщины, певица не просто делает видимыми не русских женщин, она делает видимой саму их исключенность и невидимость, а также и гибридность.

Manizha est la seule artiste pop qui s'exprime ouvertement sur le racisme et le nationalisme en Russie. Après sa victoire au concours national de l'Eurovision avec sa chanson Russian Woman, la sphère en ligne russe s'est remplie de commentaires haineux à son propos… Ces commentaires avaient probablement été écrits par les mêmes personnes qui affirment qu'en Russie il n'y a pas de discrimination basée sur la race ou l'origine ethnique… En racontant l'histoire d'une femme russe [ethnique], la chanteuse ne met pas seulement en avant les femmes russes qui ne sont pas [ethniquement] visibles, elle met aussi en avant leur exclusion et leur invisibilité, ainsi que leur mixité.

Les débats continuent toujours sur Facebook, Vkontakte, Twitter et Club House et vont sûrement être ravivés le 18 mai, début des demi-finales du concours de l'Eurovision avant la proclamation du vainqueur le 22 mai.

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