Jamaïque : la mangrove détruite pour faire place à un complexe hôtelier

Cours d'eau bordé de mangroves sous un ciel bleu

Mangrove en Jamaïque. Image de Sergei Mutovkin sur Flickr, sous licence CC BY-NC 2.0.

[Sauf mention contraire, tous les liens mènent à des pages en anglais, ndt.]

Ainsi que les gouvernements et les habitant·es des Caraïbes n'en sont que trop conscient·es, la pandémie du COVID-19 a durement touché le tourisme. Le secteur touristique jamaïcain continue à se débattre pour faire face à une nouvelle année de « confinements », à des stocks de vaccins quelque peu imprévisibles et à des conditions de voyage qui ne cessent de changer. Cependant, alors que le pays s'apprête à rouvrir ses hôtels et à attirer à nouveau les touristes, un récent projet suscite des inquiétudes et pose la question des engagements du gouvernement concernant le changement climatique.

Alors qu'il présentait les grandes lignes de sa « stratégie Océan bleu » pour la reprise économique, le ministre du Tourisme Ed Bartlett a remarqué que « lors de la dernière année fiscale, le gouvernement jamaïcain avait perdu 46,3 milliards de dollars de revenus dans le secteur du tourisme », et que les arrivées de touristes à la fin de 2020 affichaient « une baisse de 68 % par rapport aux 4,3 millions accueillis sur l'île à la même période en 2019 ». En outre, les gouvernements des États-Unis, du Royaume-Uni et du Canada (les trois principaux marchés touristiques du pays) ont alerté leurs habitant·es des risques d'un voyage à la Jamaïque, principalement en raison des taux de COVID-19 dans l’ île.

Les responsables du tourisme semblent donc être particulièrement satisfait·es de la construction, sur la côte ouest, du Grand Luxury Princess, un hôtel cinq étoiles appartenant à une chaîne espagnole qui revendique sa conscience écologique et affirme être fière de son engagement en faveur de la durabilité environnementale.

La première phase de construction de l'hôtel, qui devrait être achevée fin 2022, intègrera 1 012 chambres, et une deuxième phase, l'année suivante, permettra la construction de 1 025 chambres supplémentaires. Sur 34 des 73 hectares de terrain appartenant aux promoteurs d'Industry Cove, une parcelle  située à Hanover, près de la petite ville de Green Island dans l'ouest de l’ île, il est prévu de construire à terme quatre hôtels et un casino. Les responsables du secteur touristique ont indiqué que plusieurs autres projets de développement étaient en attente, promettant que ceux-ci créeraient des milliers d'emplois.

Cependant, alors que les travaux préliminaires étaient en cours, nombre de Jamaïcain·es ont été interloqué·es par des images de drone partagées sur Twitter par le Jamaica Environment Trust (JET). Celles-ci montraient une vaste zone déjà aplanie et faisaient un gros plan sur un bulldozer en train de détruire la mangrove. La fondatrice du JET, Diana McCaulay, elle-même autrice d’un roman sur le changement climatique [fr], a déclaré :

La Jamaïque n'est PAS un leader climatique. #purechat Veuillez tous partager..

Un examen par le JET [PDF en ligne] de l'impact environnemental du projet en mars a permis de conclure :

A development of this nature is wholly inappropriate for an area which has been afforded several levels of environmental protections, and is well recognised for its diverse and healthy coastal ecosystems.

Un tel développement est tout à fait inapproprié dans une zone qui a bénéficié de plusieurs niveaux de protection environnementale et qui est bien reconnue pour ses écosystèmes côtiers diversifiés et en bonne santé.

L'accueil de la Jamaïque à cet hôtel est en contradiction avec les apparitions régulières et très médiatisées du Premier ministre Andrew Holness lors des rencontres organisées par les Nations unies autour du changement climatique. En septembre 2019, il a demandé une augmentation du financement pour l'adaptation au Fonds vert pour le climat lors d'un déjeuner de haut niveau coorganisé par lui-même et Emmanuel Macron, le président français. Les deux dirigeants avaient été désignés l'année précédente pour mobiliser des financements pour le climat.

M. Holness, proclamé « porte-parole mondial de l'action climatique » sur son propre site web, s'est adressé au Sommet des dirigeants sur le climat le 22 avril, à l’occasion du Jour de la Terre. Il a également été expressément invité à prendre la parole lors du Sommet virtuel des dirigeants sur le climat organisé par le président des États-Unis, Joe Biden. Le travail du Premier ministre au sein du groupe des Nations unies sur le financement du climat, poursuit le site web de M. Holness, « a fait de la Jamaïque l'un des leaders de l'action climatique et de la relance économique à la suite de la pandémie de COVID ».

Le pays a été désigné comme chef de file de sept pays des Caraïbes pour le projet des organisations de la société civile du Fonds vert pour le climat, et bénéficie d'une subvention de 1,2 million de dollars. Ce rôle semble être en contradiction avec la destruction de cette forêt côtière, jusqu’à présent restée intacte, pour faire place au projet hôtelier :

Cette photo, prise au niveau du sol, montre la mangrove, saine et mature, de Green Island sur la côte de Hanovre, en train d’être détruite au bulldozer.

Les activistes jamaïcain·es pour le climat, qui s'étaient exprimé·es sur les réseaux sociaux au sujet d'un projet de développement minier près d'une forêt tropicale côtière (l'affaire est maintenant débattue devant les tribunaux), ont rapidement réagi. Eleanor Terrelonge, qui est à la tête du Conseil jamaïcain des jeunes sur le changement climatique établi il y a quatre ans, explique dans un tweet vidéo adressé directement au Premier ministre la valeur des mangroves et leur rôle dans la lutte contre le changement climatique :

Bonjour @AndrewHolnessJM ;

Précédemment, vous avez déclaré que « les arbres sont essentiels à la pérennité de la nature, du climat et de l'humanité » et vous avez 100 % raison.

Voici pourquoi les mangroves (qui sont aussi des arbres, pour info) sont tout particulièrement essentielles #MangrovesMatter #PreserveGreenIsland #YouthForChangeJA

D'autres activistes ont exprimé leur désillusion :

La prochaine fois que je participe à une table ronde pour parler de mon pays et de notre leadership climatique audacieux, j'ai bien peur de m'étouffer. Voici ma présentation d'il y a quelques mois ; comment on s'en fiche et on détruit les mangroves.

Ensuite, au nom de l'adaptation fondée sur les écosystèmes, nous nous battons pour obtenir des fonds afin de restaurer les mangroves, qui ne seront peut-être jamais réhabilitées.

Un autre utilisateur de Twitter a rappelé à ses abonnés les problèmes concernant d’autres projets qui, par le passé, s’étaient révélés plutôt délicats sur le plan environnemental :

Île de la chèvre
Le pays Cockpit
Les Îles Green
Je pense que Dry Harbour en était un autre

Nous sommes confrontés à de constants problèmes et les décisions qui sont prises pourraient mettre en danger l'environnement. Pourquoi ?

Le gouvernement s'en fiche

Des discussions entre jeunes étaient également organisées sur la plateforme Twitter Spaces pour expliquer « les faits derrière les sentiments » en ce qui concerne l'importance des mangroves :

Salut tout le monde !

Ce soir à 18 h, on discute des mangroves en Jamaïque !

Nous testons la nouvelle fonctionnalité de Twitter : Spaces, qui offre à chacun·e une plateforme pour s'exprimer sur des questions comme celles-ci ou d'autres

Suivez- nous sur Twitter !

Plusieurs internautes ont fait remarquer qu'il ne fallait pas sacrifier l'environnement à la croissance économique et au tourisme :

Je suis tout à fait pour le développement et la croissance, mais détruire les mangroves pour construire un hôtel, ce n'est pas la solution. Triste

Comme nous vivons littéralement au paradis, nous avons besoin de personnes ayant un plan durable pour l'avenir du tourisme.

Le développement traditionnel qui a marqué les 30 dernières années doit prendre fin. Nous ne pouvons pas continuer à faire les mêmes erreurs encore et encore, nous allons perdre ce paradis.

Ce projet hôtelier, qui semble être le prélude à un plan beaucoup plus ambitieux, le « New Negril Master Plan » (du nom d'une station touristique très prisée située plus bas sur la côte, à une vingtaine de kilomètres du site de l'hôtel), a été annoncé au Parlement au début du mois de mai :

a model 21st century community…creating a smart, sustainable and resilient technology-driven inclusive community where opportunities are created for every member of the community to improve their quality of life in a meaningful and sustainable manner […] through the diversification of tourism products, stimulating economic growth and job creation, improving the social amenities and physical infrastructure while preserving the natural and fragile ecology of the area without compromising the opportunities for future generations…Not only are we building towards sustainability, we are also creating investment opportunities!

un quartier modèle du 21e siècle… en créant un quartier intelligent, durable et résilient, axé sur la technologie et l'inclusion, où chaque membre de la communauté a la possibilité d'améliorer sa qualité de vie de manière significative et durable […] grâce à la diversification des produits touristiques, à la stimulation de la croissance économique et à la création d'emplois, à l'amélioration des équipements sociaux et des infrastructures, et ce en préservant l'écologie naturelle et fragile de la région et sans compromettre les opportunités pour les générations futures… Nous construisons pour la durabilité, mais nous créons également des opportunités d'investissement !

Il est plutôt ironique que, dans d'autres parties de l'île, des initiatives soient prises (à grands frais) pour renforcer les défenses côtières de la Jamaïque grâce à l'ingénierie.

Alors que l'impact réel du changement climatique devient de plus en plus évident et que le gouvernement s'engage à lutter contre, va-t-il vraiment dans la bonne direction en poursuivant des activités aussi destructrices le long du fragile littoral de l’île ? Un membre du Conseil de la jeunesse a estimé que son pays trahissait son patrimoine naturel :

Les Tainos n'ont pas appelé la terre Xaymaca pour que nous nous comportions comme des imbéciles avec nos ressources naturelles. Tous, vous n'arrêtez pas d'faire bien honte à nos ancêtres.

Le nom autochtone de l’île est « Xaymaca » [prononcé « chamaïca » en ancien espagnol, ndt] et signifie « terre de bois et d'eau ». Alors que la saison des ouragans dans l'Atlantique de 2021 s’annonce très active et que plusieurs développements touristiques majeurs sont en préparation, il reste à voir si la Jamaïque est sur la bonne voie pour préserver son patrimoine naturel.

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