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La masculinité toxique du prince gangster de Géorgie

Catégories: Asie Centrale et Caucase, Géorgie, Censure, Liberté d'expression, Médias citoyens, Politique

Illustration : Mariam Nikuradze/OC Media

[Sauf mention contraire, tous les liens mènent à des contenus en anglais, ndlt.]

Cet article a été initialement publié sur OC Media [1]. Une version modifiée est publiée ici via un partenariat de contenu.

Le 6 mars 2021 en Géorgie, des conversations privées [2] ont été révélées au grand public : Bera Ivanishvili, le fils de l'homme le plus riche de Géorgie et fondateur du parti démocratique Rêve géorgien, et Irakli Gharibashvili [3], le Premier ministre fraîchement élu, semblent y parler des violences commises [4] contre des personnes qui auraient osé critiquer Bera en ligne.

Cette fuite survient dans un contexte de crise politique suite aux résultats des élections parlementaires de l'an passé. Peu après cette révélation, le parti d'opposition Lelo a demandé la démission immédiate de Gharibashvili et d'Anzor Chubinidze, chef du Service spécial de la protection de l'État, lui aussi impliqué dans les enregistrements. Les dirigeants d'autres partis de l'opposition lui ont emboîté le pas, demandant la démission du nouveau Premier ministre.

Jusqu'alors, les actes de violence n'ont eu aucune conséquence légale sur leurs instigateurs. En revanche, la chaîne [5] qui a publié l'enregistrement, TV Pirveli, est accusée par le gouvernement d'avoir révélé de fausses informations car les membres de Rêve géorgien insistent [2] sur le fait que les enregistrements ont été falsifiés. Les autorités enquêtent [4] sur l'authenticité des bandes et sur la légalité ou non de leur divulgation, mais pas sur leur contenu. Pendant ce temps, Bera Ivanishvili et Irakli Gharibashvili ne sont pas inquiétés.

Mais s'en sont-ils vraiment sortis indemnes ?

L'incident a suscité de vives réactions du grand public et une vague de contestation s'est abattue sur Bera, notamment sur son réseau social préféré, TikTok. Il a récemment déploré ces publications, les considérant comme étant les « pires » de l'histoire de la plateforme.

Ces révélations ont brisé son mythe de célébrité, l'image d'une inaccessibilité ternie par ses actes de violence présumés dans la vie réelle.

Le prince gangster

Dans une interview [6] pour Imedi, une chaîne d'actualités pro-gouvernement, Bera a résumé les critiques à son encontre comme venant de personnes ayant « manqué de l'amour d'une mère ». Concernant l'authenticité des enregistrements, il a simplement dit [6] qu'il ne « commencerait même pas à argumenter » dessus. « Aujourd'hui, je reste sur mes positions et je dirais juste que si quelqu'un insulte ma mère, si quelqu'un touche à ma famille, ce qu'il y a de plus sacré et de plus important à mes yeux, je lui demanderai immédiatement des comptes. Montrez-moi un seul Géorgien ayant un avis différent sur ce point », a-t-il ajouté.

Dans ce stéréotype, les femmes ne sont pas des individus mais des objets de conflit. Une telle « mère » n’existe que dans sa relation au mâle de sa famille, pas en tant que personne. L’insulte de la mère n’est un problème que parce que cela menace son fils, son père, son frère ou son mari. L’amour que l'homme porte à sa mère n’est pas l’amour de la femme qu’elle est mais plutôt l’amour de l’honneur qui lui est rattaché, et du statut de « vrai homme » que cela lui confère.

Dans cet état d’esprit, punir quelqu’un qui a insulté sa mère revient à limiter les dégâts pour garder son honneur en tant qu’homme. La mère, bien vivante, reste invisible. On ne la voit pas, on ne l’entend pas, elle n’existe pas au-delà de la fierté de son fils.

Le cliché du fils qui protège sa famille aurait pu marcher pour Bera mais, malheureusement pour lui, sa volonté d'en appeler au « sens commun » n’a fait que révéler son statut incroyablement élitiste.

Bera a déjà essayé, par le passé, de se faire passer pour un homme simple, un artiste de hip-hop et un homme dévoué à sa famille qui ne veut rien de plus que partager ses moments de joie avec ses fans sur TikTok.

Cela cache évidemment le fait qu’il est aussi le fils de l’homme le plus riche et influent du pays. Non seulement Bera a déjà participé aux campagnes politiques de son père, qui dit pour l'instant « se retirer » de la politique, mais il l’a également comparé aux « rois glorieux » du passé.

Si son père est un roi, alors les actions de Bera sont comparables à celles d’un prince trop gâté.

Des raisons d'espérer ?

À la fin de son interview avec Imedi, Bera parle de la vague d'hostilités reçues sur TikTok, lui qui était très populaire sur la plateforme avec près de 5 millions d'abonnés.

Cette réaction des internautes sur TikTok est la seule chose qu'il ne met pas sur le compte de l'opposition politique de la Géorgie, notamment du Mouvement national uni. Il est resté silencieux sur la plateforme, probablement par peur de provoquer encore plus de rancœur.

Ce que Bera ne semble pas comprendre, c'est que la critique des « haineux » est l'une des facettes de l'écosystème des réseaux sociaux, et qu'elle est également inhérente à la notoriété qu'il recherche activement à travers sa carrière musicale et ses vidéos TikTok.

Contrairement au code d'honneur masculin qui lie les rois et les mafieux, pour qui tout affront ou insulte doivent donner lieu à des représailles immédiates, la popularité en ligne implique de tolérer la colère du public, voire même d'en faire un atout (comme le dit l'adage, toute publicité est une bonne publicité).

C'est ainsi que le besoin de Bera d'être à la fois souverain et célébrité devient une contradiction fondamentale. En profitant de son pouvoir hérité de quasi-prince dans des actions prétendument violentes, il a entaché sans le vouloir son pouvoir de célébrité sur les réseaux sociaux.

Le pire étant qu'il sous-estime la diversité des utilisateur·rice·s de TikTok, qui sont bien moins conservateur·rice·s qu'il ne l'imagine. Le langage macho dépassé qui promeut l'honneur et la violence ne colle pas vraiment avec les  « j'aime » et les « cœurs » échangés sur la plateforme.

En outre, les commentaires reçus sur TikTok montrent l'empathie évidente de ses abonné·e·s pour ses jeunes victimes présumées. Aussi violents que les réseaux sociaux puissent être, il semblerait cette fois que les utilisateur·rice·s dénoncent le passage au réel de la violence virtuelle, notamment lorsqu'il y a un tel rapport de pouvoir.

Après tout, une grande part de la violence masculine profite surtout aux hommes riches et puissants. Pour tous les autres, il s'agit simplement d'un système oppressif qui pourrait faire d'eux les prochaines victimes d'hommes comme Bera.