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Fertilité forcée ou infertilité ? Les Péruviennes n'ont toujours aucun pouvoir sur leur propre corps

Catégories: Pérou, Droits humains, Femmes et genre, Médias citoyens, Santé, The Bridge

 

Une femme porte son bébé enroulé dans une couverture. Elle regarde l'objectif d'un air pensif.

Photo d'une femme péeruvienne avec son bébé de pxhere [1], domaine public. [2]

[Sauf mention contraire, tous les liens de cet article renvoient vers des pages en espagnol – ndlt]

Lors du conflit armé civil péruvien, au cours duquel l'État a lutté contre des groupes terroristes [3] [fr] subversifs de 1980 à 2000, le gouvernement d'Alberto Fujimori, alors président (28 juillet 1990 – 22 novembre 2000), a instauré un ensemble de mesures [4] visant à réduire le taux de natalité du pays.

Cela a inclus la stérilisation forcée [5] d'environ 270 000 femmes et 22 000 hommes, dont la plupart étaient issu·e·s  des communautés indigènes et rurales pauvres. Aujourd'hui encore, les survivant·e·s de ces stérilisations continuent de lutter afin d'obtenir justice [6] [fr] et veiller à ce que leur histoire ne tombe pas dans l'oubli. Malheureusement, c'est un processus lent. D'après María Esther Mogollón, porte-parole [7] de l'Association des Péruviennes touchées par les stérilisations forcées, cela s'explique par [5] « un manque de volonté politique et de compréhension de ce que sont les droits humains ».

Une vingtaine d'années plus tard, en 2020 et 2021, on pourrait penser que ces mesures de contrôle de la procréation sont terminées. Or, ce n'est pas le cas. Le contrôle du corps des Péruviennes porte désormais sur la violence sexuelle et la criminalisation de l'avortement.

En 2020,  le Pérou a connu une augmentation de 12% [8] des grossesses non désirées, principalement chez les adolescentes. Il y a eu, en outre, plus de 13 840 cas [8] de violence sexuelle signalés, dont 43% des victimes étaient des adolescentes âgées de 12 à 17 ans et 20,7% des enfants âgées de 6 à 11 ans.

À ce titre, plus d'une adolescente sur dix [9] est tombée enceinte à un moment donné. Les chiffes sont plus élevés dans les zones rurales du pays, où plus d'une fille mineure sur cinq tombe enceinte. En 2020, le nombre de filles âgées de moins de 10 ans contraintes de devenir mères a triplé [10], une conséquence directe du pic de violence sexuelle observé pendant la pandémie.

Elga Prado Vasquez, coordinatrice du Programme sur la Sexualité et l'Autonomie Corporelle du Mouvement Manuela Ramos [11], m'a dit lors de notre entretien téléphonique, que la pandémie avait rendu [12] les groupes les plus vulnérables de la population encore plus démunis qu'auparavant. Dans le cadre des mesures de confinement du pays, l'État péruvien a fermé les services essentiels, ce qui a exacerbé les dysfonctionnements du système de santé. Nombre de filles, d'adolescentes et de femmes se sont retrouvées livrées à elles-mêmes [13] dans des situations de violences physique et sexuelle dans leurs propres foyers. Bien que le confinement ne soit plus obligatoire au Pérou et que les services publics aient rouvert, il est inquiétant de penser à l'évolution des chiffres si un autre confinement est mis en place à l'avenir.

Pour aggraver cette situation, les avortements non médicalisés sont désormais la troisième cause de décès maternels au Pérou, d'après l'organisation non gouvernementale féministe PROMSEX [14]. Les femmes de tous horizons socio-économiques et de tous niveaux d'éducation avortent. Cependant, d'après une étude [15] sur les avortements chez les femmes adultes, les personnes issues des classes moyennes et inférieures, ainsi que celles avec un niveau d'éducation secondaire ou supérieur, sont plus susceptibles d'avorter. Au total, près d'une femme adulte sur cinq a avorté une fois dans sa vie. D'après le Ministère de la Santé [16] péruvien, en 2018, 2 480 adolescentes ont été hospitalisées après avoir eu recours à un avortement.

Au Pérou, presque tous les avortements sont illégaux depuis 1924 [17], sauf en cas de menace pour la vie ou la santé de la femme. Et ce n'est pas tout : ces avortements sont passibles de sanctions légales. Entre 2000 et 2019, 571 femmes et adolescentes ont été poursuivies [18] pour avoir interrompu leur grossesse, sur 961 cas signalés. Selon la Catholic Organization for the Right to Decide (en français: l'Organisation catholique du droit de choisir), il y a 1 000 avortements [19] par jour au Pérou.

Malgré ces chiffres, très peu de partis politiques [20] ont inscrit les droits sexuels et reproductifs à leurs programmes pour les élections ayant eu lieu 11 avril 2021. Seuls deux partis sur 18 [21] ont inclus des propositions concernant l'accès à la contraception et au kit d'urgence [22], un ensemble de médicaments gratuits destinés à préserver la santé et le bien-être des victimes de violences sexuelles.

Il semble que cette situation ne risque pas de changer pour le second tour des élections présidentielles, prévu le dimanche 6 juin. Le plus inquiétant est que les deux candidats ayant accédé au second tour, Pedro Castillo et Keiko Fujimori, sont plus susceptibles d'être pro-vie [23] et qu'aucun d'entre eux n'a de programme clair [24] en matière de droits sexuels et reproductifs axés sur le genre.

Des stérilisations aux grossesses forcées, les Péruviennes n'ont semble-t-il toujours aucun contrôle sur leurs propres corps et leur fertilité.