Istanbul, une ville doublement divisée

La marche des fiertés stambouliote, photo de Lubunya sous la licence CC BY-SA 3.0

[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des articles en anglais, ndlt.]

Samedi 26 juin 2021, alors que le président Erdogan prenait la parole à la cérémonie inaugurant le méga-projet controversé du canal d'Istanbul, de nombreux stambouliotes respiraient du gaz lacrymogène et étaient atteints par des balles en caoutchouc lors de la Gay Pride. Selon certaines sources, 25 personnes ont été arrêtées et de nombreux journalistes auraient subis des violences policières. Un résident a été arrêté [tr] après s'être plaint de la police qui jetait des grenades assourdissantes alors qu'un enfant était endormi dans une pièce.

Les incidents de ce weekend illustrent le clivage net régnant à Istanbul. De nombreux habitants, experts, hommes et femmes politiques de l'opposition s'opposent à ce projet de nouveau canal que le gouvernement est pourtant déterminé à mener à bien. De même, la marche des fiertés met en lumière une fracture entre une société qui soutient l'égalité des droits pour les personnes LGBTQI+ et la police aux ordres du gouvernement voulant empêcher à tout prix cette manifestation.

Un samedi mémorable

Avec ce projet, la Turquie prévoit de créer un énorme canal artificiel qui reliera la Mer Noire et la Mer de Marmara. L'inauguration a marqué le lancement d'un plan à volets multiples, qui débutera avec la construction du pont de Sazlidere enjambant la future voie navigable.

Malgré de vives critiques contre la construction du canal d'Istanbul, en raison des conséquences environnementales et politiques potentielles, Erdogan, président du Parti de la justice et du développement (AKP) actuellement au pouvoir, a déclaré : « Nous posons aujourd'hui les fondations d'un des canaux les plus emblématiques du monde ». D'après lui, le projet sera terminé d'ici 2027 et « sauvera le futur d'Istanbul en assurant la pérennité de la vie et des biens du Bosphore ainsi que des citoyens alentours ».

Néanmoins, le discours du président ne portait pas uniquement sur le futur brillant qui attend la ville et ses habitants. Il a également critiqué le principal parti d'opposition, le Parti républicain du peuple (CHP), qui s'est toujours opposé au projet. « Oui, le CHP. Ils en ont bloqué toutes les étapes […] Et ceux qui les soutiennent ? Tous, ils essaient de nous mettre des bâtons dans les roues », a-t-il déclaré [tr], tout en attribuant à son parti, l'AKP, la réussite des projets de construction et de développement de ces dernières années, dont le nouvel aéroport et le troisième pont reliant les deux continents d'Istanbul. « Même sans compter leur incompétence en politique et en création de projets, ils disent ce qu'il leur passe par la tête, ignorant les principes étatiques […], Ce sont des novices, littéralement. Ils ne savent absolument pas comment gérer un gouvernement ».

Selon Ekrem Imamoglu, maire d'Istanbul et membre du CHP, l'inauguration est une « illusion ». En effet, la cérémonie lançant la construction du pont Sazlidere ne serait qu'un projet d'autoroute sans lien avec le Canal d'Istanbul, et peinerait à voir le jour en raison des problèmes économiques de la Turquie. « La construction d'un pont à cet endroit n'a aucun rapport avec le projet du canal. Ce n'est qu'une question de réseau routier », a-t-il affirmé lors d'une conférence en juin dernier.

La marche des fiertés

De l'autre côté de la ville, la marche des fiertés d'Istanbul de ce samedi 26 juin était bien différente de celles de New York, Berlin, Paris, ou d'autres villes européennes. Ici, pas de place pour la fête ou les arcs-en-ciel : la police a bloqué et arrêté des manifestant·e·s avec une violence et un mépris sans précédent.

Un homme, debout face aux policiers, les interrogeait pour savoir pourquoi il n'avait pas le droit de manifester dans son propre pays : « Écartez-vous, laissez-nous passer. Pourquoi est-ce que je ne peux pas manifester dans mon propre pays ? Pourquoi ? On ne vous fait rien ! On ne fait de mal à personne ! »

Dans ses stories Instagram, la pop star américaine Madonna a souligné la présence excessive de la police ce jour-là :

Une femme lève les bras et marche devant de nombreux policiers alignés

Capture d'écran du compte Instagram de Madonna : « Marche des fiertés à Istanbul !! Pourquoi y a-t-il autant de policiers ?  »

Parmi les personnes violentées par la police se trouvait le photojournaliste Bulent Kilic, maintenu de force contre le sol, un policier écrasant sa nuque. Cherchant désespérément de l'air, il criait « Je ne peux pas respirer ! »

Le vice-ministre de l'Intérieur, Mehmet Ersoy, a rejeté les allégations de violence émises par le journaliste :

Ce n'est pas de la violence que d'arrêter ceux qui résistent à la police lors d'une manifestation non autorisée. La vraie violence, c'est d'attaquer sans relâche nos institutions avec des mensonges dans le seul but de provoquer du ressentiment envers le gouvernement puis ne pas avoir le courage de s'excuser ensuite.

Kilic est déterminé [tr] à obtenir justice dans cette affaire.

Finalement, malgré les violences policières, Istanbul a tout de même célébré sa marche des fiertés :

La 19ᵉ Gay Pride d'Istanbul a eu lieu le 26 juin. Merci à tous les Lubunyas [mot d'argot désignant les hommes gays] qui, malgré la pression policière, ont répondu aux gaz lacrymogène par la danse, peignant les rues d'Istanbul aux couleurs de l'arc-en-ciel et luttant pour l'égalité.

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