Au Kazakhstan, l'utilisation de matériaux bas de gamme pour un nouveau projet urbain interpelle

Mausolée de Khoja Ahmed Yasawi au Turkestan. Photo de Ken et Nyetta [profil disparu, ndt], Wikimedia Commons, CC 2.0.

[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet renvoient vers des pages web en anglais, ndt.]

La ville de Turkestan, dans le sud du Kazakhstan, a été désignée « capitale spirituelle du monde turc » à la fin du mois de mars 2021 par le Conseil turcique, une organisation internationale comprenant la Turquie, l'Ouzbékistan, l’Azerbaïdjan et le Kirghizstan.

À peine dix jours plus tard, le premier ministre Askar Mamin y a inauguré [ru] Karavansaray, l’un des projets phares de construction.

Mais, moins de trois mois après son inauguration, le complexe exhibe déjà des premiers signes de délabrement.

Mi-juin, une vidéo est apparue sur les réseaux sociaux montrant un enfant qui détachait à mains nues un morceau de mur, révélant ainsi le Styrofoam [fr] avec lequel il avait été construit. Ce type de matériau est souvent utilisé pour l’emballage et l’isolation des bâtiments.

Des citoyens dénoncent l'argent jeté par les fenêtres

Chingiz Lepizbayev, chef de projet chez Qorgau [ru], une organisation affiliée au gouvernement et chargée de la protection des droits humains, a affirmé sur Facebook que le nouveau complexe de Turkestan s’effondrerait dans les deux ans, étant donnée la faible probabilité de le voir survivre à plus de quelques hivers.

I saw with my own eyes that Karavansaray, the main new attraction of Turkestan, (which our ancestors built 1200 years ago) […] was built not from dung and sticks, but from foam and plaster.

J’ai vu de mes yeux vu que Karavansaray, la nouvelle grande attraction du Turkestan, (édifié par nos ancêtres il y a 1200 ans) […] était construite non de tiges et de fumier, mais de mousse et de plâtre.

Ilyas Mynzhasarov, un utilisateur de Facebook, arguait en plaisantant que les économies potentiellement réalisées sur la construction de Karavansaray grâce à l’utilisation de matériaux bon marché pourraient constituer un détournement de fonds publics, faisant référence à La casa de papel, une série télévisée espagnole (en anglais Money Heist, que l'on pourrait traduire par « le casse »).

Money Heist — Shukeyev original series
“We will extract money from there undetected.”
“How exactly?”
“We will build a football pitch and a building out of polystyrene”
“And we call this ‘Operation Turkistan'”

Le Casse : une série originale de Shukeyev
« Avec ça, on va récupérer de l’argent sans éveiller les soupçons
– De quelle manière ?
– On va construire un terrain de football et un bâtiment avec du polystyrène !
– Et on appellera ça : Opération Turkestan. » 

Explosion des investissements touristiques

Turkestan est devenue il y a trois ans la capitale éponyme de la région récemment rebaptisée, après que l’ancien président Nursultan Nazarbayev a signé un décret faisant passer Chymkent, l’ancienne capitale de ce qui était la province sud du Kazakhstan, au statut de métropole dirigée par son propre gouverneur. 

Depuis lors, les autorités se sont empressées de développer l’infrastructure de la ville, qui compte un site datant du XIVᵉ siècle inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO : le mausolée de Khoja Ahmed Yasavi [fr], un maître soufi du XIIᵉ siècle. 

La frénésie de construction a modifié le paysage urbain, qui s’est développé de façon exponentielle. Les habitants distinguent maintenant « la vieille ville » de « la nouvelle ville » lorsqu’ils parlent de Turkestan. De fait, elle a connu une forte croissance démographique, et sa population a atteint les 200 000 habitants [ru] en mai 2021, contre 160 000 en 2018.

Au cœur de la vieille ville, Karavansaray a été construit sur le modèle d’un ancien village situé à un carrefour le long de la route de la soie.

Le nouveau complexe de Karavansaray a été inauguré le 10 Avril 2021. Photographie de Paolo Sorbello (29 mai 2021), reproduite avec son autorisation.

Selon le gouverneur de la région de Turkestan, Umirzak Shukeyev, le gouvernement et des investisseurs privés ont englouti [ru] environ un milliard et demi de dollars depuis 2018 [ru] dans les projets de la ville, dont une patinoire, un stade pour les sports équestres et un théâtre futuriste.

Les architectes et designers du Chris Lange Creative Studio de Berlin étaient chargés d'ébaucher l'aménagement de Karavansaray.

Le projet de construction [ru] a été monté par le groupe Turkistan Silk Way Harbor LLP, propriété de deux investisseurs : le Fonds de développement pour l’investissement au Kazakhstan (KIDF) et FTG Development, une société immobilière turque. KIDF est la propriété du ministère des Finances et a investi environ un milliard de dollars dans des projets qui ne dépendent pas du secteur de l’extraction.

FTG est un partenaire de longue date du Kazakhstan. Ils ont notamment construit plusieurs hôtels ainsi que le pavillon du pays pour l’Expo 2017, une sphère futuriste surnommée « l’Étoile de la Mort » par le Foreign Policy dans un article. 

Continuant sur leur lancée de projets extravagants, les promoteurs ont construit à travers le complexe de Karavansaray un réseau de canaux appelé « La Venise du Kazakhstan [ru] » par les touristes.

Une touriste filme le spectacle des fontaines au bord du canal du Karavansaray. Photo de Paolo Sorbello (29 mai 2021), utilisée avec son autorisation.

Pour les construire, les investisseurs ont dépensé 87 milliards de tenges (environ 203 millions de dollars). Turkistan Silk Way Harbor a investi 47 milliards (environ 110 millions de dollars), alors que la Banque de Développement du Kazakhstan a fourni un prêt de 40 milliards de tenges (93 millions de dollars).

Les autorités font fi d'un scandale « purement médiatique ».

Le scandale a éclaté une semaine seulement après l’élection du nouveau maire [ru], Nurbol Turashbekoy. Ce fonctionnaire expérimenté au service régional du cadastre a remplacé Rashid Ayupov, qui était devenu maire de Turkestan lorsque la ville avait obtenu le statut de capitale régionale.

Les citoyens sont consternés et furieux qu'un tel investissement résulte en une construction et des matériaux de si mauvaise qualité. Dmitry Popoff, un utilisateur de Facebook, a partagé ses inquiétudes à propos de Turkestan, demandant si le Président Kassym-Jomart Tokayev vivait bien dans le même pays.

Turkistan made of polystyrene, a phony car industry, carrots for 700 tenge, disappearing rivers, lack of water for irrigation, queues at empty gas stations – where is Tokayev's reaction? Is he aware of what is happening in the country?

Turkestan, une ville en polystyrène, une industrie automobile bidon, des carottes à 700 tenges, des rivières qui s’assèchent, un manque d’eau pour l’irrigation, des queues devant les stations-services vides. Quelle est la réaction de Tokayev ? Est-il conscient de ce qui se passe dans le pays ?

Beaucoup de bruit pour rien selon Shukeyez qui n'a pas pris au sérieux la vidéo devenue virale et les critiques qu'elle a suscitées sur les réseaux sociaux.

“In the modern world, everything is made of plastic: The chair you sit on, this pen, this microphone. They made such a hype from nothing.”

« Dans le monde moderne, tout est en plastique : la chaise sur laquelle vous êtes assis, ce stylo, ce micro. Cet emballement ne repose sur rien. »

En 2018, le gouvernement du Kazakhstan a regroupé plusieurs secteurs de la ville de Turkestan et de ses environs dans une Zone économique spéciale [ru], classification qui garantit une réduction des taxes ainsi que des avantages pour les entreprises souhaitant s'y implanter.

Alors que promoteurs et entreprises affluent pour saisir cette opportunité d’investir sans payer d’impôts, habitants et touristes se demandent toujours si ce boom sera aussi fragile que les murs en polystyrène de Karavansaray.

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