Dépêches ukrainiennes 2 : la frontière

Chats dans la voiture. Photo de Abel Polese, reproduite avec autorisation.

Cet article est le deuxième d'une série de trois articles rédigés par Abel Polese sur sa fuite de Kiev vers la Roumanie accompagné de ses enfants, de ses deux chats, de son ex-femme et de son mari après l'invasion de l'Ukraine par la Russie le 24 février. Abel Polese est chercheur, formateur et agent de développement. Il dirige plusieurs projets sur les économies parallèles en Ukraine. Le soir du 23 février, il s'est rendu par avion à Kiev, mais a dû quitter la capitale dès le lendemain à l'aube.

Des routes de campagne à n'en plus finir. Les yeux rivés sur les portables, vous attendez tous nerveusement les dernières nouvelles du front. L'espoir, partagé par beaucoup, que l'ouest de l'Ukraine sera toujours considéré comme un lieu sûr est en train de se dissiper. Des attaques sont menées presque dans tout le pays. Tout est silencieux autour de vous. Quelques voitures, des paysages magnifiques, des arbres, des montagnes, des rivières gelées. F ne peut pas s'empêcher de faire l'éloge de toute cette beauté. Votre ex-femme ne dit rien, mais vous savez que son cœur saigne à l'idée de devoir abandonner tout cela.

C'est si tranquille. Les Russes parviendront-ils jusqu'ici ? Bientôt des blocs de béton semés sur la route ralentissent la circulation ;  des points de contrôle et des soldats sont présents même sur les petites routes. Vous vous demandez comment les Russes vont-ils pouvoir avancer de là-bas jusqu'ici, mais il est préférable que votre question reste sans réponse. Après tout, même Ivano-Frankivsk, l'une des provinces les plus éloignées, a été touchée ; la seule solution possible est bien évidemment de quitter le pays.

Un pont, une centrale hydroélectrique. Arrêt de la circulation. Tous les véhicules sont inspectés. Que font les soldats ici, si loin du conflit ? Ne soyez pas si crédule… L'attente est longue ; c'est enfin votre tour et vous traduisez pour F à qui on demande d'ouvrir le coffre de la voiture.

- Vous transportez des explosifs ?

- Bien sûr que non! Nous fuyons Kiev, nous avons pris des vêtements, les chats et avons pris la route.

- Je demandais juste comme ça; vous pourriez avoir vos réserves personnelles (peut-être espère-t-il que oui et que nous pourrions les partager avec eux ?)

- Non, nous n'en avons pas; on peut y aller maintenant ?

La route est encore longue mais un ami apprend que vous êtes près d'un village ou habitent des proches. Hésitant un peu vous annulez votre réservation et changez d'itinéraire en avertissant les passagers qu'ils vont sans doute manger du bortsch !

L'endroit est tranquille. On ne dirait pas qu'un conflit fait rage à quelques kilomètres. Contre toute attente, vous passez une très bonne nuit. La maison est immense et votre clan occupe même deux chambres ; du coup on peut séparer les chats, qui quelques fois miaulent en chœur dans la voiture. Un verre de vin de pays, des paroles réconfortantes et au lit. Le lendemain matin des syrniki tout chauds et fraîchement préparés vous attendent dans la cuisine. C'est votre premier repas depuis 24 heures.

Le temps est comme suspendu et vous êtes apeuré. Ne serait-il pas plus prudent de rester ici pour quelque temps ? Vos hôtes ont des fruits et des légumes. Ils élèvent des poulets, des cochons et ont un énorme cellier bondé de provisions (confiture, tushenkakompot…). Votre voiture est remplie de pommes, de conserves et d'espoir. Il fait chaud ce matin et vous gardez espoir. Du coup, personne n'est pressé de partir. Vous avez choisi de traverser à un petit poste frontalier où il ne devrait pas y avoir trop de circulation. Les au revoir n'en finissent pas. Quand enfin vous partez, c'est déjà la fin de la matinée.

Un autre monde, loin de Kiev. Photo de Abel Polese, reproduite avec autorisation.

La route qui mène à la frontière ne ressemble pas à ce que vous imaginiez. Le chemin n'est pas du tout direct, vous devez faire de nombreux détours et empruntez des routes non goudronnées. Pourtant, même sur ces petites routes des camions déversent de la terre pour ralentir les voitures. Quand tout cela va-t-il s'arrêter ? N'y a t-il vraiment plus aucun endroit sûr et sans danger dans ce pays ? Pire encore, le poste frontalier que vous aviez choisi est fermé.  Vous voulez à tout prix éviter le poste principal où la plupart des gens risquent de se rendre, mais apparemment toutes les autres frontières avec la Roumanie sont fermées . Vos amis appellent, mais personne ne décroche. Ce n'est pas le moment de prendre des risques. Il faut aller à la frontière principale.

Vous contactez vos amis roumains pour finaliser les derniers détails de votre arrivée en espérant être en Roumanie ce soir ou tôt demain matin. Mais quand vous êtes enfin à la frontière, vous comprenez tout de suite que malheureusement ce ne sera pas le cas.  Une longue file de voitures vous empêche d'aller plus loin et de voir le poste frontalier. Combien de voitures attendent dans cette file ? La seule façon de le savoir est de marcher jusqu'à la frontière.

Franchir la frontière…peut-être

Vous n'avez toujours pas atteint le poste frontalier après 30 minutes de marche. Il fait anormalement chaud, très chaud pour un mois de février et heureusement. Beaucoup se seraient écroulés à attendre sous une tempête de neige. La file de voitures se divise en deux, puis en trois, puis de nouveau en deux. La police essaie de maintenir l'ordre mais en vain,  trop de personnes  (la plupart au volant de SUV ou de voitures de luxe) essaient de dépasser d'autres véhicules dans l'espoir de franchir plus vite la frontière. Là-bas c'est la guerre, et ici on se bat pour sortir du pays. Vous tremblez à l'idée de ce qu'il pourrait se passer si encore plus de voitures commençaient à se faufiler à l'avant de la file en cas de rumeurs de l'arrivée des Russes. Ce serait un vrai carnage.

En marchant vers le poste frontalier vous demandez aux gens depuis combien de temps attendent-ils. Certains depuis 24 heures. Vous regrettez d'être parti si tard, voire même de ne pas être arrivé à la frontière hier, quelle que soit l'heure. Mais heureusement vous avez bien dormi, pris une douche et mangé un repas chaud ce que sans doute vous ne pourrez pas faire dans les prochains jours.

Voitures à la frontière. Photo de Abel Polese, reproduite avec autorisation.

Les gardes frontaliers vous disent que oui, ils vous laisseront passer à la frontière, vous devez juste être patient. Du coup vous mettez au point une stratégie pour laisser la voiture en Ukraine et franchir la frontière à pied, vous devez juste convaincre le reste de la bande. Puis vous apprenez que l'autre voiture avec les trois grands-parents et le chien sont sur le chemin et arriveront dans la soirée. Ils seront en fait retardés à cause d'un barrage et n'arriveront seulement que demain, dans l'après-midi. Mais c'est logique de les attendre et de les aider à traverser la frontière.

Une fois de retour à la voiture, votre portable vous félicite d'avoir atteint votre cible de 10 000 pas par jour. Effectivement vous avez marché presque 14 kms pour aller jusqu'à la frontière et en revenir, avez des ampoules aux pieds et une seule paire de chaussures, celle que vous portez. Pour la première fois vous avez faim.  Les biscuits portugais et le jus de fruit que vous avez emportés avec vous sont un vrai régal.

Mais vous ne pouvez pas vous empêcher d'être inquiet. Les rayons dans les magasins se vident et le TPV ne marche plus. Avec très peu d'argent, combien de temps pourrez-vous tous tenir ? De plus en plus de gens campent dehors alors que l'eau et les provisions diminuent.

À la tombée de la nuit, le froid s'installe et vous vous emmitouflez dans vos vêtements pour vous réchauffer. Les voitures avancent doucement mais à intervalles irréguliers. Parfois la circulation  s'arrête pendant une heure, d'autres fois vous avancez de quelques mètres. Si ça continue comme ça, vous allez tomber en panne d'essence. Et vous devez conduire à tour de rôle par crainte de vous endormir et d'être doublé par d'autres voitures.

Embouteillages à la frontière pendant la nuit. Photo de Abel Polese, reproduite avec autorisation.

Le véhicule devant vous ne bouge pas. Le conducteur doit être en train de dormir ou est parti quelque part. F double la voiture, ce qu'il avait promis de ne pas faire. Il y a trop de voitures et lorsqu'il essaie de se réengager dans la file d'attente, on vous y empêche. Que faire ? Retourner où vous étiez est maintenant impossible, votre place est prise. Le seul moyen est de continuer à avancer. Comme les files de voitures n'ont plus aucun sens, vous lui dites de continuer même si vous allez énerver beaucoup de conducteurs. Puis la voiture s'arrête à quelques mètres d'un camion; vous êtes sur la file d'attente réservée aux camions et ne pourrez pas traverser la frontière que si vous restez dans cette voie.

De nouvelles rencontres

Des gens discutent juste à côté de vous, entre les voitures. Vous voulez dormir, il fait froid dehors, mais vous savez que c'est votre seule chance de retourner sur la bonne file. C'est la meilleure chose à faire. Très vite vous parvenez à deux choses : trouver une solution acceptable et légitime pour regagner la bonne file et vous faire de nouveaux amis. Les conversations vous rappellent les longues heures passées dans les trains ukrainiens à discuter avec des étrangers de tout et n'importe quoi, comme dans cette chanson de Mashina Vremeni, « razgovor v poezde ».  Vous revenez à la voiture en grelottant mais maintenant vous êtes copains avec Dimitry, d'origine bulgare et spécialiste en informatique de Mykolaev qui offre des services aux gouvernements ukrainien et bulgare et qui vous dit tout sur le blanchiment d'argent dans le pays; et Andrey, un jeune homme qui a parcouru 48 kms de  Kharkhiv seulement pour accompagner sa femme et ses enfants à la frontière, en sachant très bien qu'il ne sera pas autorisé à quitter le pays.  L'Ukraine a proclamé la loi martiale et les hommes entre 18 et 60 ans ne peuvent pas sortir du territoire.

Vous avez avancé d'environ 800 mètres durant les 16 premières heures. Vous remarquez des bus remplis d'étudiants indiens et vous êtes étonné de la rapidité avec laquelle leur évacuation du pays a été organisée. De plus en plus de gens arrivent et la situation devient tendue. Des jeunes essaient de former une équipe pour tenter d'arrêter les voitures qui ignorent la file d'attente. Un homme d'âge moyen commence à crier et insulter une femme qui l'accuse de vouloir la doubler. Vous vous mettez d'accord avec vos nouveaux amis pour aller de nouveau jusqu'au poste frontalier et voir où en est la situation. Votre plus jeune fils vient aussi. Il a besoin de se dépenser et marcher fera l'affaire.

La situation est bien pire qu'hier. Des voitures font demi-tour et repartent, leurs passagers probablement effondrés; la compagnie d'assurance n'a plus de formulaires (les voitures immatriculées en Ukraine doivent avoir une assurance auto internationale pour entrer dans l'UE et tous les services en ligne sont bloqués, du coup seul l'imprimé de la police d'assurance est accepté). Même la file d'attente pour traverser à pied la frontière n'est plus qu'une foule de gens amassée autour de la barrière de sécurité et les gardes les autorisent à entrer à pas de tortue.

Au retour, votre ami décide d'acheter un café quelque part. Le premier magasin est plein, le deuxième aussi. Le troisième a du café mais pas de gobelets; si vous avez un gobelet, on peut vous faire un café. De plus en plus inquiet, vous remarquez que les rayons sont de plus en plus vides. Il reste des bouteilles d'eau gazeuse contrairement aux bouteilles d'eau plate qui ont toutes été vendues.

Deuxième article d'une série en trois volets. La première partie a déjà été publiée, et vous pouvez lire la troisième partie ici.

Pour plus d'information, veuillez consultez nos nombreux articles sur L'invasion de l'Ukraine par la Russie.

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