La nouvelle édition britannique de « Capitalisme et esclavage » fait la une des journaux mais les Caraïbes ont toujours connu la valeur de ce livre

Photo de « Capitalisme et esclavage » d'Eric Williams, neuvième impression de l'édition britannique d'Andre Deutsch (1990). Photo de Nicholas Laughlin, utilisée avec autorisation.

Capitalisme et esclavage, la version publiée de la thèse de doctorat d’Eric Williams [fr], soutient que le déclin de la traite transatlantique des esclaves a été précipité, non pas par une soudaine illumination morale ou une prise de conscience des propriétaires d'esclaves, comme le prétend [fr] le récit britannique prédominant, mais plutôt, par l'économie.

Williams, qui deviendra plus tard le Premier ministre de Trinité-et-Tobago, a présenté un dossier convaincant pour cet argument révolutionnaire à la fin des années 1930, lors de son séjour à l'université d'Oxford. Il a décrit son ouvrage comme étant « premièrement, une étude de l'histoire économique anglaise et, deuxièmement, dans l'histoire des Antilles et des Noirs […] une étude de la contribution de l'esclavage au développement du capitalisme britannique ».

Le livre, qui avait des années d'avance sur son temps lorsqu'il a été publié pour la première fois aux États-Unis en 1944, suscite actuellement un nouvel intérêt après que l’UK Observer et The Guardian ont affirmé à tort cette semaine, qu'après plus de 80 ans, cet ouvrage révolutionnaire allait enfin trouver un éditeur britannique.

Néanmoins, comme l'a souligné le Trinidadien Reginal Dumas dans une lettre adressée au rédacteur en chef du Trinidad and Tobago Newsday, son exemplaire du livre « indique très clairement qu'il a été publié par Andre Deutsch, de 105 Great Russell Street, Londres, en 1964 ». Pendant ce temps, l'écrivain et universitaire britannique Paul Gilroy a tweeté :

L'autobiographie d'Eric Williams met à plat l'idiotie de l'Observer parue hier. pic.twitter.com/1D1Nqkhyqv

— Paul Gilroy (@bungatuffie) 4 janvier 2022

The Guardian a ensuite publié un rectificatif indiquant qu'il avait modifié son titre et son article original à cause de l'affirmation incorrecte selon laquelle Capitalisme et esclavage avait été publié pour la première fois au Royaume-Uni « en 1966 lorsqu'une maison d'édition universitaire a imprimé une édition très limitée », en précisant que :

It was published in 1964 and then reprinted a number of times; and the André Deutsch publishing house was not a university press.

Il a été publié en 1964, puis réimprimé à plusieurs reprises ; et la maison d’édition André Deutsch n’était pas une maison d’édition universitaire.

Néanmoins, pour de nombreuses personnes des Caraïbes, le fait que le livre connaisse une résurgence n'est pas surprenant. Lors du festival littéraire Bocas Lit Fest, qui s'est tenu à Trinité-et-Tobago en 2019, à l'occasion du 75e anniversaire du livre, un débat sur Capitalisme et esclavage a eu lieu dans le cadre du segment « Grandes Idées ». Le festival littéraire, qui est probablement le premier du genre dans la région, a attribué au livre le mérite de « changer notre façon de comprendre le colonialisme, l'Empire britannique, l'institution de l'esclavage et les raisons de l'émancipation ».

Le panel, présidé par l'universitaire Gabrielle Hosein, était composé des historiens Selwyn Cudjoe et Heather Cateau, ainsi que de l'écrivain Caryl Phillips. Nicholas Laughlin, directeur du festival, a présenté le livre comme « un ouvrage d'histoire économique qui repose en grande partie sur des éléments tels que les statistiques commerciales […] mais qui a également une signification culturelle beaucoup plus large en raison des arguments qu'il avance, du terrain qu'il couvre, de la manière dont il s'inscrit dans notre compréhension contemporaine de notre passé, mais également de notre présent ».

Le ton du livre est mieux reflété dans une citation de Williams lui-même, que le modérateur a utilisée pour ouvrir le débat :

The West Indian historian of the future has a crucial role to play in the education of the West Indian people in their own history, and in the merciless exposure of the shams, the inconsistencies, the prejudices of metropolitan historians.

L'historien antillais du futur a un rôle crucial à jouer dans l'éducation du peuple antillais à sa propre histoire, et dans l'exposition crue des allégations mensongères, des incohérences, des préjugés des historiens métropolitains.

Le panéliste Selwyn Cudjoe, qui a fait l'éloge du livre pour avoir « donné une voix aux sans-voix », a souligné dès le début que Capitalisme et esclavage « ne concerne pas l'histoire et les faits obsolètes, mais la tentative philosophique de comprendre un phénomène social particulier ».

Caryl Phillips, le seul écrivain du panel, a reconnu la manière dont les écrivains s'appuient souvent sur des historiens comme Williams, qui a dit un jour que « l'histoire est la science fondamentale ». Selon Phillips, cela signifie que « si nous ne comprenons pas les différentes forces qui ont façonné notre passé, il nous est impossible de comprendre le présent [et par conséquent] aucune possibilité de façonner l'avenir […] en particulier dans le contexte des Caraïbes, où une grande partie de notre histoire a été corrompue et corrodée par d'autres personnes interprétant nos vies à notre place ».

Admettant qu'elle n'a jamais trouvé ce livre facile à lire, l'historienne Heather Cateau a déclaré qu'il s'agit d'un texte à plusieurs niveaux qui, à son niveau le plus élémentaire, dit « voici à quoi ressemble le monde ». Elle a également souligné que seul quelqu'un comme Williams, avec son expérience particulière d'homme noir instruit et ayant beaucoup voyagé, né dans le colonialisme, aurait pu écrire ce livre. À cette explication, Phillips a ajouté que, tout comme son compatriote C.L.R. James [fr], Williams avait un amour profond de la langue anglaise qui transparaît fortement dans le texte.

Sur la question de l'émancipation, le point économique sur lequel elle repose, et la question de savoir si elle vient « d'en haut » ou « d'en bas », Cateau explique :

The [restless] action of the enslaved towards Emancipation was preempted with official Emancipation from above; however […] if they did not move to create Emancipation from above, they would not have been able to maintain economic control. Hence, we have an Emancipation Act that does not speak anything about freedom and equality; it speaks about economics.

L'action [constante] des esclaves en faveur de l'émancipation a été devancée par l'émancipation d'en haut ; cependant […] si ceux d'en haut n'avaient pas agi pour créer l'émancipation, ils n'auraient pas été en mesure de maintenir le contrôle économique. Nous avons donc une Loi d'Émancipation qui ne parle pas de liberté et d'égalité, mais d'économie.

Quant à la signification contemporaine du livre, Phillips a déclaré qu'il est maintenant considéré « comme une vérité absolue » que l'esclavage a financé la révolution industrielle. Pour Cateau, c'est la mise en garde de Williams contre la persistance des « idées fondées sur ces intérêts ». « Nous devons nous prémunir », dit Williams dans la conclusion du livre, « contre ces vieux préjugés, mais aussi contre les nouveaux, qui se créent constamment ; aucune époque n'y échappe ».

À une époque où les Afro-Américains ont dû former des mouvements pour faire comprendre à leurs compatriotes que la vie des Noirs comptent (Black lives matter), les mots de Williams sonnent juste, renforçant le visionnaire qu'il était :

[These points] are not offered as solutions [to] present-day problems. They are noted as guideposts that emerge from the charting of another sea which was, in its time, as stormy as our own. The historians neither make nor guide history [but] if they do not learn something from history, the activities would be cultural decoration or a pleasant pastime, equally useless in these troubled times.

[Ces points] ne sont pas proposés comme des solutions aux problèmes actuels. Ils sont notés comme des repères qui émergent de la cartographie d'une autre mer qui fut, en son temps, aussi houleuse que la nôtre. Les historiens ne font ni ne guident l'histoire [mais] s'ils n'en tirent pas un enseignement, ces activités ne seraient qu'une décoration culturelle ou un agréable passe-temps, tout aussi inutiles en ces temps troublés.

Vous pouvez regarder l'intégralité du débat, ici.

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